La révolution bolivarienne en péril : comment la bourgeoisie commerciale parasitaire peut-elle faire la loi au Venezuela après 15 ans de révolution ?

venezuela flag drapeau

Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/ (largement inspiré des analyses du Parti communiste venezuelien)

Les manifestations violentes qui touchent Caracas depuis plusieurs jours sont un révélateur inquiétant de la puissance sociale de la bourgeoisie traditionnelle, ses appuis politiques dans la rue : comment est-ce possible après 15 ans de processus révolutionnaire ?

Le président Maduro a lancé l’alerte contre la menace d’un « coup d’État fasciste », avec la complicité de certains hauts gradés, l’appui de l’impérialisme, l’action dans la rue de groupes fascistes. Il y a bien péril en la demeure bolivarienne.

Tout a commencé par une manifestation menée par les patrons de la presse privée dénonçant la « dictature », la « censure » du pouvoir, dans laquelle s’est engouffrée l’opposition de droite : des groupes étudiants provocateurs à la « manifestation citoyenne contre l’insécurité ».

Il n’est pas à exclure que le pays sombre dans la guerre civile, il y est peut-être déjà – selon un schéma analogue à ce qui se passe en Ukraine – quand dans la rue s’affrontent « bandes fascistes » et « collectifs révolutionnaires ».

Qui est responsable ? La bourgeoisie vénézuélienne, bien sûr, qui cherche à prendre sa revanche sur quinze ans de processus révolutionnaire. Pas seulement les patrons de la presse, mais surtout la bourgeoisie commerciale parasitaire, étonnamment hégémonique en 2014.

Une bourgeoisie commerciale parasitaire toute-puissante

En effet, cette dernière contrôle encore la quasi-totalité de l’import-export du Venezuela, dans un pays complètement dépendant de l’extérieur : d’un côté par les exportations de pétrole (95 % des recettes !), de l’autre par les importations de produits industriels, agricoles, matières premières.

La manne pétrolière exceptée, le Venezuela est très largement déficitaire, les importations étant de 47 milliards d’€, les exportations (non-pétrolières) de 2,5 milliards. Pire, entre 2011 et 2012, si les importations ont augmenté de 35 %, les exportations ont baissé de 20 %.

La bourgeoisie commerciale utilise sa position hégémonique depuis un an pour créer des pénuries artificielles, surtout sur les produits alimentaires : pénuries de sucre, lait, café, huile jusqu’aux papiers toilette, servant sa propagande médiatique internationale anti-révolutionnaire.

Elle déstabilise le pays politiquement, fomente la misère sociale tout en s’assurant sur le marché noir des profits-extra.

Le capital privé se porte plutôt bien après quinze ans de révolution, la part du secteur privé est passée de 68 % en 1999 … à 71 % en 2013. Des entreprises privées concentrées dans le secteur du commerce : elles représentent 55 % des entreprises du pays, contre 5 % pour l’industrie.

Pire, depuis quinze ans, le pays est encore plus dépendant de la rente pétrolière, il s’est désindustrialisé – 18 % du PIB en 1980, 14 % en 2013 pour l’industrie – et aujourd’hui 95 % de ses biens sont importés, y compris les produits pétroliers raffinés. Un comble.

Cette bourgeoisie commerciale profite de ce pouvoir dans la société, étant improductive, inefficace, non-compétitive, parasitaire : elle importe neuf fois plus que ce qu’elle exporte en 2013. Les importations ont été multipliées par 5 depuis 2003, les exportations non-pétrolières divisées par 2.

Un pouvoir trop despotique avec le capital privé … ou trop laxiste ?

Cette bourgeoisie parasitaire profite de la désindustrialisation du pays, de son monopole sur le commerce extérieur, au mépris de la vie des vénézuéliens. Un exemple parmi d’autres, l’importation de produits pharmaceutiques a augmenté de 1358 % depuis 1999 !

Cette bourgeoisie commerciale s’enrichit grâce à une spéculation massive. Elle importe les produits à taux normal pour les revendre à taux plein aux Vénézuéliens victimes des pénuries. Ainsi, en décembre 2013, un scandale a éclaté d’un trafic de voitures américaines.

Des entreprises locales achetaient des voitures américaines, qu’elles revendaient deux à quatre fois leurs prix au marché noir … les acheteurs désirant posséder une valeur-refuge en période d’hyper-inflation, et réaliser un profit supérieur en la revendant, pariant sur l’inflation future. De la spéculation pure !

Pour prospérer, cette bourgeoisie commerciale a besoin impérativement de l’aide de l’État, elle qui souffre d’un déficit en devises entre ses 3 milliards de $ d’exportations et ses 47 milliards de $ d’importations. Elle bénéficie des ventes étatiques de devises américaines à tarif préférentiel, 317 milliards de $ en 2013 pour le secteur privé dont 44 milliards pour la bourgeoisie commerciale.

Or, cette bourgeoisie commerciale profite de la monnaie vénézuélienne sur-évaluée malgré les récentes dévaluations : 1 $ valait 2 bolivars en 2008, 4 bolivars en 2010, 6 aujourd’hui (pour les produits de base) … mais au marché noir le taux va de 10 bolivars à 50 bolivars pour 1 $ !

Contrairement à ce que prétend l’idéologie dominante, on a affaire à un pouvoir trop peu « despotique » avec le capital privé, et trop laxiste, si ce n’est complaisant.

Ainsi, le pays compte 80 % de chaînes de télévision privées (contre 9 % publiques) qui dénoncent la « dictature chaviste », et elles ont encore … 94,6 % de parts de marché en 2010, contre 97,96 % en 1999 !

De la même façon, l’octroi de 300 milliards de $ de devises au capital privé (dont 45 milliards pour l’export-import) a permis une fuite massive illégale de capitaux – sous contrôle de change strict – ainsi 117 milliards de $ supplémentaires (de 53 à 164 milliards de $) ont été placés sur des comptes à l’étranger, entre 2003 et 2013. Quel pouvoir despotique que ce Venezuela bolivarien !

Le Venezuela d’aujourd’hui : un patronat qui profite de l’État et spolie le peuple

Le cercle vicieux est en place : les spéculateurs privés achètent des devises à l’Etat à taux préférentiel (qui grâce au pétrole réalise 97 % des exportations, donc récupèrent autant en devises), puis vendent au pays à des prix 3 à 10 fois sur-évalués, réalisent des profits monstres, gonflent la facture des importations … donc nécessitant encore plus de devises.

La conclusion de ce schéma, c’est la situation du Venezuela en crise aujourd’hui.

Du côté de l’État, désindustrialisation qui alimente le déficit commercial, une dette publique qui s’envole nécessitant des emprunts à taux d’intérêts maximum (20 milliards de $ en 2012), une corruption généralisée via une rente qui renforce l’effet désindustrialisation, enfin une économie parallèle qui échappe à l’État et profite aux spéculateurs.

Du côté de la population, la première conséquence, c’est la paupérisation, avec une inflation qui atteint les 53 % en 2013, les pénuries dans les secteurs de base.

Grâce à la politique de hausse du salaire minimum (10 % en janvier 2014), le choc est contenu – mais pas annulé – pour les salariés les plus pauvres, mais les salariés des couches populaires et moyennes, les petits épargnants sont eux écrasés par cette hausse des prix. Ainsi, en 2013, le salaire minimum n’a été augmenté que de 40 %, ne compensant pas l’inflation.

Du côté des spéculateurs, c’est un jackpot permanent pour une bourgeoisie abreuvée de subsides étatiques, profitant des contradictions du régime incapable de juguler la spéculation, rackettant une population aux abois.

Chiffre terrifiant sur la façon dont la bourgeoisie a pu utiliser les failles de la révolution bolivarienne : en 1999, le capital s’appropriait 49 % du revenu total du pays, en 2010, c’était 63 %. Les 14 millions de salariés vénézuéliens ont perdu 14 points du revenu en 11 ans !

Sortir de la crise, les propositions du Parti communiste : nationaliser d’abord !

Faut-il être pessimiste ? Il faut être lucide sur les périls, mais optimiste sur les possibilités de la situation. L’analyse du Parti communiste du Vénézuela, peut nous éclairer tant le premier allié de la révolution sait manier la critique constructive.

Ce 9 février dernier, le secrétaire-général du PCV Oscar Figuera réservait des critiques assez dures : « Le manque de critique, le laxisme face à la corruption peuvent conduire à l’échec de la révolution ».

Derrière ce constat dur mais lucide, il y a aussi des raisons d’être optimiste, d’abord la présence d’une base sociale reconnaissante envers l’œuvre sociale de 15 ans de révolution.

Le taux de pauvreté est passé de 50 à 25 %, la pauvreté extrême de 20 à 7 %, tandis que le taux d’alphabétisation, d’accès aux soins de santé et d’alimentation suffisante approche désormais des 100 % – notamment grâce à l’apport des médecins et éducateurs cubains.

Grâce à la redistribution de la rente, des politiques sociales limitées mais réelles, des millions de Vénézuéliens sont sortis de la pauvreté, ont pu accéder à une vie meilleure. C’est ce qui explique qu’en 2013 malgré la crise, les déstabilisations, le contre-coup de la personnalisation, Maduro ait pu battre Capriles, d’extrême justesse, sauvant la Révolution.

Les luttes sociales, à la base, ont permis des avancées qui ont forcé Chavez à radicaliser sa révolution. On peut prendre l’exemple de la nationalisation de SIDOR en 2008 issu d’une lutte des métallurgistes contre leur patron privé couvert par le gouverneur local chaviste.

Ces masses acquises à la révolution sont aujourd’hui désorganisées, sans perspective, faute à un parti, le PSUV (Parti du socialisme unifié du Venezuela) créé en 2005 sur des bases « attrape-tout » qui en a fait une auberge espagnole dans laquelle se sont engouffrés les « bo-bo » : la bourgeoisie bolivarienne, prospérant dans l’appareil d’Etat, le secteur commercial de la rente pétrolière.

En 2005, le PCV avait refusé de se dissoudre dans le PSUV, prédisant ces limites, préférant préserver son indépendance de classe. Bien lui en prit. Si le PCV subit les foudres en 2005 de Chavez l’accusant de trahison, en 2010, face à la trahison des autres forces pseudo-révolutionnaires, il reconnassait que « les communistes sont le seul allié qui lui reste ».

Il reste un espoir que cette masse trouve une organisation de classe qui lui corresponde, syndicale et politique.

Sans triomphalisme, l’audience du PCV croît lentement mais sûrement dans la population : passant de 0,9 % (50 000 voix) aux élections de 2000 à 3,3 % aux élections de 2012 (500 000 voix). Le PCV a même gagné ses neuf premières mairies en décembre, y compris contre certains candidats chavistes corrompus.

Les propositions avancées par le PCV pour approfondir la révolution correspondent aux nécessités historiques du Venezuela : nationalisation des secteurs-clés et une politique d’industrialisation étatique ;mise en place d’un Système de contrôle intégral des importations public ; création d’une Sécurité sociale 100 % publique ; Loi organique du travail favorable aux travailleurs ; installation de Conseils ouvriers dans les entreprises publiques comme privées.

En dépit de ces critiques envers une révolution inachevée, le PCV a appelé ce 14 février à l’unité des forces révolutionnaires pour faire barrage aux déstabilisations fascistes : avec le PCV, solidarité avec la révolution bolivarienne menacée !

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