Le spectre qui hante l’économie marxiste (1/3), par Andrew Kliman

Andrew Kliman est professeur d'Economie à la Pace University, dans l'Etat de New York.

source : le blog d’Andrew Kliman, printemps 2002

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société (avec l’aimable autorisation de l’auteur).

Aux États-Unis, les économistes radicaux se réclamant de Karl Marx, tirent de Das Kapital ce qu’ils appellent le « théorème marxien fondamental », à savoir l’idée d’après laquelle le surplus de la production réalisée par les travailleurs est la source principale du profit des entreprises. La mise en avant de ce « théorème » est surtout le fait des marxistes “néoricardiens” (ou “marxistes” néoricardiens, comme diraient leurs adversaires), disciples de l’économiste italien Piero Sraffa, ancien compagnon de route du PCI et ami de Gramsci (mais aussi de Keynes et de Wittgenstein). La théorie de Sraffa propose en effet une démonstration mathématisée de ce que le sens commun enseigne à n’importe quel militant ouvrier : les salaires varient en raison inverse des profits, ou ce qui revient au même, les profits des uns sont les pertes des autres. Si en effet là réside le cœur de l’économie politique marxienne, alors, il n’y a aucun problème à renoncer, comme l’ont fait Paul Baran et Paul Sweezy, à la baisse tendancielle du taux de profit comme mécanisme d’explication (voire de prédiction) de l’effondrement du capitalisme. On peut dès lors avancer une autre théorie tout en restant marxiste, comme le font les deux auteurs mentionnés, dont l’hypothèse de surproduction/sous-consommation (pas tout à fait hétérodoxe) a déjà été évoquée sur ce blog, par exemple ici ou encore . Mais cela n’est pas du goût de tout le monde. Certains auteurs, comme Andrew Kliman, Professeur d’Economie à la Pace University, dans l’Etat de New York, refusent cette réduction du Capitalau prétendu théorème “fondamental” et considèrent que “la reformulation physicaliste-simultanéiste de la théorie de la valeur de Marx n’est pas une correction de l’orignale mais une théorie alternative” (Kliman, “If it Ain’t broke, don’t correct it”, Un Vecchio Falso Problema / An Old Myth, Luciano Vasapollo, ed., Rome 2002). En effet, disent-ils, Marx estimait avoir fait deux découvertes capitales : 1) la plus-value, comme valeur extorquée ou, ce qui revient au même, temps de travail extra et 2) la baisse tendancielle du taux de profit(« en tous points la loi la plus importante de l’économie politique moderne » d’après les Grundisse) , que les marxistes néoricardiens, à la suite de Baran et Sweezy, récusent. Sur le point 1) la différence entre les néoricardiens et les orthodoxes se résume à la question du physicalisme : rappochant Marx de ses « racines ricardiennes », comme le dit Gary Mongiovi, que Kliman critique dans l’article traduit ci-après, les premiers ont une lecture « physicaliste » du réel, en ce sens qu’ils pensent l’exploitation comme l’appropriation du surplus « physique » du travail. Les «orhtodoxes », en revanche, raisonnenet comme Marx en termes de valeur, plutôt qu’en termes de « volume ». Dans le langage de Marx, les néoricardiens ne voient que le surproduit, alors que les autres pensent la plus-value (en anglais, surplus value).

Les néoricadriens révisent  Karl Marx, parce que, estiment-ils, sa pensée est affaiblie par des incohérences internes graves. C’est le fameux problème de la transformation  : si la valeur d’une marchandise “est” bien la quantité de travail qu’elle contient comment passe-t-on des valeurs aux prix ? Il y a, semble-t-il, deux systèmes : un système des valeurs et un système des prix et on ignore la « loi » de transformation de l’un en l’autre. D’où, semble-t-il, une incohérence : au livre I du Capital, Marx parle de valeurs, et, subrepticement, au livre III, il se met à parler de prix. Andrew Kliman répond qu’il n’y a qu’un unique système et que Marx n’a pas remplacé les valeurs par les prix : quantités de travail et prix monétaires sont deux expressions de la même chose. Par ailleurs, affirme Kliman, l’incohérence, que des auteurs comme Bortkiewicz , ont trouvée et corrigée, résulte de leurs propres présupposés, qu’ils plaquent, consciemment ou non, sur l’œuvre de Marx :

Pour vous en convaincre, considérez seulement un des artifices argumentatifs favoris des théoriciens simultanéistes, en particulier néoricardiens- la « modélisation du champ de maïs ». Le maïs (remplacé par des « céréales » dans les publications étsauniennes) est produit en utilisant uniquement du maïs de même variété, semé sous forme de grains, et le travail des ouvriers agricoles. Les théoriciens simultanéistes imposent la clause qu’un boisseau de grains plantés au début de l’année vaut exactement autant qu’un boisseau de grain récolté à la fin de l’année. Si la valeur d’un boisseau de grains de maïs est de 5 dollars, alors la valeur d’un boisseau de mais produit doit être aussi de 5 dollars, peu importe le travail que cela acoûté aux ouvriers de le produire. Ils ont peut-être dû se tuer à l’ouvrage un millier d’heures, ou seulement dix heures- ou ne pas travailler du tout. Cela ne fait aucune différence ; la valeur unitaire du maïs produit ne peut monter au-dessus ni descendre en-dessous du prix des grains semés. Il n’y a donc aucune façon signifiante d’affirmer que la valeur du maïs dépende de la quantité de travail nécessaire pour le produire. (Andrew Kliman, Reclaiming Marx’s Capital. A refutation of the myth of inconsistency, Lexington Books, 2007, p.78, extrait traduit par Changement de Société)

 Les théoriciens “simultanéistes”, en prêtant à Marx leur présupposé que la valeur des moyens de travail et celle des produits du travail étaient déterminées en même temps (simultanément), ont introduit dans son œuvre la séparation entre le système des valeurs/quantités de travail et le système des prix, c’est-à-dire le fameux problèmes de la transformation. Contre le simultanéisme, Kliman propose une approche « temporelle » et contre l’idée de système double, celle d’un système unique. Son interprétation de Marx s’appelle donc Temporal Single-System Interpretation (Interprétation au Système Unique Temporel) ou TSSI.

Dans l’article ci-dessous, Kliman attaque la mauvaise foi apparente des économistes “radicaux”, qui maintiennent leur révision de Marx sans répondre aux arguments des théoriciens de la TSSI. Kliman interprète cette attitude comme « idéologique », c’est-à-dire politique. Gary Mongiovi, dont l’article « Vulgar Economy in Marxian Garb: A Critique of Temporal Single System Marxism » ( L’Economie vulgair een costume marxien : Une critique du Marxisme TSSI), fait l’objet des critiques de Kliman, est professeur associé d’économie et de finance à l’Université John Hopkins. Ses recherches portent sur Keynes, Ricardo, Marx et Sraffa. Andrew Kliman demande à Changement de Société de préciser que « lu parallèlement à l’article de Mongiovi, « Le Spectre qui hante l’économie marxiste » semble mesuré. Lu seul, il semble plutôt brutal. Je n’ai pas le temps d’y changer quoi que ce soit pour l’instant, et je ne peux que recommander qu’on lise les deux articles ensemble. » Changement de Société souhaite faire découvrir les débats qui agitent le marxisme académique anglo-saxon. La traduction de tel ou tel économistes, sociologue ou anthropologue n’est pas un témoignage de soutien à son interprétation de Marx et du monde. Changement de Société remercie Andrew Kliman pour avoir autorisé la traduction ci-dessous. La bibliographie sera donnée en fin de troisième partie.

« Sur le terrain de l’économie politique la libre et scientifique recherche rencontre bien plus d’ennemis que dans ses autres champs d’exploration. La nature particulière du sujet qu’elle traite soulève contre elle et amène sur le champ de bataille les passions les plus vives, les plus mesquines et les plus haïssables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé. » Karl Marx, Préface à la Première édition du Capital

« Un jour, le seau en aura ras-le-bol de descendre au fond du puits » (Bob Marley and the Wailers, « I shot the Sheriff »)

Les « économistes marxistes » persistent à prétendre avoir prouvé que la critique de l’économie politique faite par Marx était criblée d’ « erreurs techniques » et d’incohérences internes. Ils ont utilisé des preuves présumées pour justifier leur suppression de l’œuvre même de Marx, empêchant qu’elle ne soit enseignée et développée dans les amphithéâtres et les revues académiques, y compris ceux de l’économie radicale. Ils ont aussi utilisé ces preuves présumées comme une raison de réviser l’œuvre de Marx d’une façon qui « sape […] ses propositions fondamentales sur le fonctionnement du capitalisme et son développement à travers l’histoire » (Mongiovi, 2001, p. 3).

Et pourtant, un spectre hante « l’économie marxiste »- le spectre de Marx. La fausseté des preuves présumées des « économistes marxistes » a été solidement prouvée, et les contre-arguments ont résisté au temps. Ainsi, la critique de l’économie politique faite par Marx- sous la forme sous laquelle il l’a lui-même établie- est revenue d’outre-tombe. Elle plane sur « l’économie marxiste » comme une alternative logiquement cohérente à ses doctrines et méthodes.

Gary Mongiovi essaie d’exorciser ce spectre. Son article vise à être « Une critique du marxisme de la Temporal Single System Interpretation », mais la véritable cible est Marx lui-même. Comme je vais l’expliquer plus bas, l’article fait en réalité partie d’une attaque idéologique contre le corps de doctrine de Marx.

Mongiovi (2001, p. 35) nie qu’une attaque idéologique soit à l’œuvre. Un argument qu’il utilise pour le nier est que les révisions de l’œuvre de Marx faites par les « économistes marxistes » ne « sapent […] pas ses propositions fondamentales sur le fonctionnement du capitalisme et son développement à travers l’histoire » (Mongiovi, 2001, p.3). Pour fonder sa thèse, il faudrait qu’il prouve que l’interprétation néoricardienne (Sraffaian interpretation) de Marx est une interprétation correcte et non pas un mythe conçu pour donner l’impression que les « propositions fondamentales » du néoricardisme étaient aussi celles de Marx. Mais Mongiovi ne prouve pas cela. Il n’essaie même pas. Il « résume » simplement (Mongiovi, 2001, p. 4) les interprétations de Sraffa, Dobb, et Gargnani- sans même prendre la peine de les défendre. C’est simplement un appel dogmatique à l’autorité.

En fait, la thèse de Mongiovi est simplement grotesque. Il est indubitable que la plus « fondamentale des propositions sur le fonctionnement du capitalisme » avancées par Marx est la théorie que l’exploitation des travailleurs, l’extraction de surtravail, est la seule source du profit. Néanmoins, toutes les révisions de son travail faites par les « économistes marxistes » insinuent le contraire. Chacune des révisions « simultanéistes » de Marx- révisions dans lesquelles les coûts de production et les prix des marchandises sont déterminées en même temps- impliquent que l’extraction du surtravail n’est ni nécessaire ni suffisante pour que le profit soit positif.

Dans “If it Ain’t Broke, Don’t Correct It”, je prouve que c’est vrai même dans les économies reposant sur les petites unités indépendantes (economies without joint production) qui se reproduisent dans le temps. Seule la théorie de la valeur de Marx, telle que la comprend la Temporal Single System Interpretation, est compatible avec la propostion que le surtravail est nécessaire et suffisant pour le profit. Quand Mongiovi (2001, p. 35) demandait à la conférence de l’an dernier « pourquoi l’économie marxiste, après Sraffa, exigerait-elle malgré tout une analyse en termes de valeur-travail », je lui ai répondu en renvoyant à cette preuve. Mongiovi a donc eu plus d’un an pour étudier ma preuve et, si possible, pour la réfuter. Mais il ne l’a pas réfutée et personne d’autre ne l’a fait.

Une autre raison pour laquelle la thèse de Mongiovi est grotesque est que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit est certainement l’une des plus importantes parmis ses « propostions sur le développement historique du capitalisme ». Marx lui-même l’a dit. Il a écrit que cette loi est « « en tous points la loi la plus importante de l’économie politique moderne » (Marx, 1973, p. 748) Pourtant, les révisions physicalistes-simultanéistes de la théorie de Marx, formalisées dans le théorème d’Okishio, nient cette loi (voir, par exemple, Okishio, 1961 ; Roemer 1981, chapitres 4-5). Alors que Marx (1981, p. 347) soutenait que « le taux de profit ne baisse pas parce que le travail devient moins productif mais plutôt parce qu’il devient plus productif » (1), les modèles néoricardiens de physicalisme-simultanéisme concluent qu’une productivité croissante doit faire augmenter le taux de profit.(1)

La raison pour laquelle ces modèles nient la loi de Marx est simplement qu’ils déforment sa théorie, et non pas que la loi est fausse. Duncan Foley, lui-même ancien défenser du théorème d’Okishio (Foley, 1986, chapitre 8), a reconnu qu’il était faux ; le taux de profit réel (en « argent » ou en « travail ) peut en effet tomber pour les raisons que Marx a avancées. Foley (2000, p.282) écrit que « Je comprends que Freemand et Kliman soutiennent que le théorème d’Okishio, pris littéralement, soit faux, parce qu’il est possible pour le taux de profit en travail et en argent de baisser dans les circonstances spécifiées dans les hypothèses de ce théorème. J’accepte leurs exemples comme établissant cette possibilité ». (2)

Mongiovi (2001, n. 10) essaie de contourner l’ensemble du problème, affirmant que « le sujet de cet article est la théorie de la valeur de Marx, [pas] la loi marxienne de la baisse tendancielle du taux de profit » C’est hypocrite. (3) Il vient d’affirmer que le physicalisme ne « sape aucune des proposition fndamentales [de Marx] sur […] le développement historique du capitalisme » (Mongiovi, 2001, p. 3, souligné par nous). C’est une thèse totale, qui englobe tout. Elle englobe la loi de Marx. Donc Mongiovi ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Il doit soit affronter directement la loi et l’incapacité du physicalissme à la fonder soit renoncer à la thèse que le physicalisme est compatible avec la totalité des « propositions fondamentales » de Marx.

(1)Voir aussi Marx (1968, p. 439) : “Le taux de profit […] tombe, non pas parce que le travail devient productif mais parce qu’il devient plus productif”.

(2)Foley fait références à des exemples tirés de travaux tels que les miens (1996) et ceux de Freeman (2000).

(3) La séparation de la théorie de la valeur du taux de profit est également absurde, à la fois parce que la loi de Marx repose entièrement sur la théorie de la valeur- elle découle directement de sa théorie de la valeur- et parce qu’un seul et unique modèle physicaliste-simultanéiste est utilisé pour réviser sa théorie de la valeur et pour nier sa loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

Un commentaire

  1. Sujet complexe, et article qui ne l’est pas moins.

    Je n’ai pas le texte de Marx sous la main.

    Ce que j’en ai retenu :
    La source unique de toute forme de profit, c’est le surproduit social, la plus value, le temps de travail supplémentaire réalisé par les travailleurs par rapport au temps de travail, socialement nécessaire, pour couvrir les besoins de reproduction du processus de travail, la consommation des travaillurs et la reconstitution du capital consommé.

    Donc, la somme de profit à partager est connue, et déterminée physiquement par le processus de production, indépendamment de l’échange des marchandises.

    Une première subtilité entre valeur et prix est la suivante : la loi de la valeur travail est vraie, il n’empêche qu’elle n’est pas retenu comme valide par les capitalistes eux-mêmes. Les capitalistes considèrent en effet que ‘le capital travaille »,’ qu’il faiit « naturellement » des petits ». Ils attibuent ainsi un pouvoir de faire profit au capital et attribuent « spontanément » un besoin de rémunérer le capital à leur calcul économiue.

    Une deuxième subtilité apparait au moment de la commercialisation, de la transformation de la marchandise en argent. Le rapport de force entre consommateur et producteur dépend de circonstantes qui peuvent faire s’écarter le prix de vente de la valeur de la marchandise;


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