Robert Fisk : les palestiniens comprennent Kadhafi beaucoup mieux que nous

 

source : The Independant (Samedi 12 Mars 2011)

Traduit de l’anglais par Maurice Lecomte pour Changement de Société

A Beyrouth. Tempête. Pluie lourde. Vue imprenable de ma maison, sur la mer et le petit port.

Rencontre avec un ami proche de l’un des fils Kadhafi. « Il veut une bataille, très cher, il veut une bataille. Il veut être le grand héros guérillero, le grand homme qui se bat contre les Américains. Il veut être le héros libyen qui brise les colonialistes. M. Cameron et M. Obama, le feront pour lui. Ils lui donneront le titre de héros. Ils feront ce qu’il veut. »

Il y a beaucoup de fumée de cigarette dans la salle. Beaucoup trop. C’est un rescapé du camp de réfugiés de Mar Elias, un homme ayant échappé au massacre de Sabra et Chatila en 1982, les cheveux blancs maintenant, de mon âge, hochant la tête sur le sort du peuple libyen ; « Vous savez que nous avons 30.000 personnes là bas, Robert? Kadhafi les a jetés il y a plus de 10 ans. La plupart d’entre eux sont de Gaza. Ils s’en sont allés, les égyptiens ne les ont pas laissés revenir, les israéliens ne les ont pas laissés rentrer, ainsi ils sont revenus et maintenant ils sont en Libye avec l’espoir d’un mieux avec ce type-là ! ».

Pauvres vieux Palestiniens. J’aurais dû deviner que quelque chose se tramait à Jérusalem l’année dernière quand un journaliste israélien m’a interrogé sur l’Office de secours et de travaux des Nations Unies (UNRWA), l’organisme ayant pris en charge les réfugiés palestiniens depuis 60 ans ; « Je suis sûr », m’a t-il annoncé, « qu’ils ont un lien avec le terrorisme, qu’ils jouent un rôle dans le soutien au terrorisme. Que font-ils vraiment au Liban?  » À l’époque, je pensais que tout cela était un peu bizarre. Si une institution de l’ONU fait correctement son travail, c’est bien l’UNRWA, prenant des dispositions pour la nourriture, l’éducation, la santé et autres besoins de millions de Palestiniens ayant perdu – ou dont les parents ou grands-parents ont perdu – leurs maisons en 1948 et 1949 dans ce qui est maintenant Israël.

Une visite à la misère crasse des camps de Sabra et Chatila à Beyrouth, ou d’Ein el-Helweh à Sidon, suffit à donner à quiconque qu’au milieu de ce marécage de misère et de désespoir, l’UNRWA représente l’expression de cette petite lueur de la sympathie collective du monde, sous financée, à court de personnel, aussi pauvre soit-elle. Pourtant, aujourd’hui, cette organisation est attaquée par la droite d’Israël comme pourvoyeuse de l’obscurantisme prétendument (auto proclamé) « de-legitimisers », un réseau de soutien aux Palestiniens qui doit être détruit de peur que les plus pauvres des pauvres – dont ceux dans la misère à Gaza – deviennent accros à leurs services sociaux, l’UNRWA – J’ai beaucoup de mal à croire qu’il s’agisse d’une citation réelle venant des travaux d’un chercheur d’une grande université des États-Unis, mais elle affirme bien [que l’UNRWA] – a « créé un terrain fertile pour le terrorisme international ».

Je suppose que nous pourrions tout aussi bien en rire qu’en pleurer. Cela provient d’un article cruel –et particulièrement vicieux- article paru dans le magazine américain Commentary il y a quelques semaines, écrit par un certain Michael Bernstam, un homme de la Hoover Institution de Stanford. Je l’ai distingué non pas parce qu’il est atypique, mais parce qu’il représente une tendance croissante et tout à fait impitoyable dans la pensée israélienne de droite, le genre de brutalité auto-délirante qui est censée nous persuader que le destin des palestiniens les plus pauvres des plus pauvres est la destruction de leurs camps. Dans son article, Bernstam prétend que « depuis 60 ans, l’UNRWA a payé quatre générations de Palestiniens pour rester des réfugiés, reproduisant les réfugiés qui vivent dans des camps de réfugiés », où de fait, « se produit et reproduit un cycle auto destructeur de violence entre palestiniens, une effusion de sang fratricide et une guerre perpétuelle contre Israël « . Voyez-vous le topo ? L’ONU est maintenant la source de toute la terreur.


Il fut un temps où ce genre de sornettes auraient été ignorées mais elle font maintenant partie d’un récit de plus en plus dangereux dans lequel la charité est transformée en mal, dans lequel la seule institution fournissant peut être 95% de l’aide à près de cinq millions de réfugiés palestiniens est devenue une cible. Et puisque que l’UNRWA semble être devenue une cible lors du bain de sang de septembre 2008 à Gaza, cela devient assez effrayant.


Mais attendez. Il va plus loin. « Le mandat de l’UNRWA a créé … un État-providence supranational permanent où se placent simplement la plupart des Palestiniens et pour lesquels l’aide internationale éteint les incitations au travail et leur investissement … et crée un nichoir pour le terrorisme international. C’est ce statut de réfugié ouvert qui alimente l’installation dans une maison exempte de loyer avec une gamme de services gratuits.  » Cela permet aux Palestiniens – désignés par ces mots – « réfugié permanent … la guerre elle même alimentée par la particularité d’ »droit au retour  » – l’argument étant que les Palestiniens devraient avoir un titre sur les terres qu’ils occupaient avant l’indépendance d’Israël ».


Notez le mot «occupé». Loin de posséder la terre, ils l’ »occupaient »! Ils auraient un « droit au retour » « particulier ». Et – attendez la suite : « La revendication du droit au retour des Palestiniens est destinée à la vivacité historique de la diaspora ethnique des descendants de réfugiés pour repeupler un autre État-nation, Israël. Ce n’est pas le droit de retourner dans un pays, c’est le droit au retour d’un pays, une reconquête après une guerre perdue, la revendication du droit de reprendre ».

Et ainsi de suite et ainsi de suite … L’UNRWA devrait être abolie, ce qui « signifierait la fin du soutien de l’organisation mondiale pour la continuation de l’agonie des Palestiniens … Israël n’est manifestement pas un pays de réinstallation parce que l’intégration n’y est pas possible … Au lieu de perpétuer l’impasse internationale que représente l’État providence pour les Palestiniens, il convient de clôturer ce règne horrible de six décennies de l’UNRWA en créant immédiatement les conditions d’un processus de paix honnête, efficace et viable au Moyen-Orient « .

Vous l’avez compris. M. Bernstam devrait rencontrer M. Khadafi. Ils ont beaucoup en commun. Un mépris total pour les Palestiniens. La liberté sans limites d’user et abuser les gens qui ont perdu leur avenir et leurs vies. Le mépris total pour quiconque n’est pas de leur propre tribu. N’est-ce pas Khadafi qui a inventé le mot « Israëltine » ?

 

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