Editorial du New York Times : Un échange de prisonniers avec Cuba

Antonio Guerrero est l'un des cinq antiterroristes cubains emprisonnés à Miami.

Antonio Guerrero est l’un des cinq antiterroristes cubains emprisonnés à Miami.

source: The New York Times, 02 novembre 2014

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Le point de vue exprimé ci-dessous n’est évidemment pas exactement celui de Changement de Société. Nous ne considérons pas Cuba comme un « Etat policier » ni les projets de déstabilisation de Washington comme « démocratiques ». Cet article méritait cependant d’être traduit, pour ce qu’il indique de l’actuel réchauffement des relations entre Cuba et les Etats-Unis. On aura à ce sujet noté les remerciements de John Kerry concernant l’implication de Cuba dans la lutte contre le virus ébola. Si cette tendance devait continuer, l’espoir d’une libération des trois derniers héros cubains enfermés à Miami pourrait se concrétiser assez vite. On pourrait peut-être même oser rêver, à plus ou moins long terme, d’une levée du blocus imposé par les Etats-Unis à la petite île révolutionnaire. (Note de Marc Harpon)

Il y a près de cinq ans, les autorités cubaines ont arrêté un sous-traitant de l’Etat américain, Alan Gross, qui travaillait pour un programme secret d’expansion de l’accès Internet sur l’île. Alors que de plus en plus de dirigeants à Washington et à La Havane souhaitent ardamment engager la normalisation des relations, la prolongation de l’incarcération de M. Gross est devenu un obstacle majeur à une avancée diplomatique.

Il n’y a qu’une façon possible de faire sortir M. Gross d’une équation déjà compliquée. Le gouvernement Obama devrait l’échanger contre les trois espions cubains condamnés qui ont passé plus de 16 ans dans une prison fédérale.

Les fonctionnaires de la Maison Blanche sont évidemment inquiets des retombées politiques d’un éventuel accord avec La Havane, étant données les critiques essuyées en mai aprèès l’échange de trois prisonneirs américains kidnappés en Afghanistan. Le gouvernement américain, non sans raison, est réticent à négocier avec des terroristes ou avec des Etats qui retiennent des citoyens américains comme rançon ou comme outil politique. Mais dans des circonstances exceptionnelles, ce type de choix est pertinent. Le cas Alan Gross répond à ce critère.

Sous la direction de Development Alternatives, qui était sous-contrat avec l’Agence Américaine pour le Développement International (USAID, ndt), M. Gross est allé cinq fois à La Havane en 2009, en se faisant passer pour un touriste, pour passer des équipements de communication, dans le cadre d’une tentative de fournir plus d’accès Internet aux cubains. L’Etat cubain, qui proteste depuis longtemps contre les initiatives secrètes de Washington en faveur de la démocratie, a jugé et condamné M. Gross en 2011 à 15 ans de prison pour atteinte à l’intégrité de l’Etat.

Très tôt, des dirigeants cubains ont suggéré qu’ils pourraient accepter de le libérer si Washignton mettait un terme aux projets de renversement du gouvernement cubain. Après l’échec de ces premiers échanges, la position cubain s’est durcie et il est devenu évident pour les fonctionnaires américains que la seule façon réaliste récupérer M. Gross impliquait de libérer les espions cubains reconnus coupables de crimes fédéraux à Miami en 2001.

Pour un échange de prisonniers, le Président Obama aurait à commuer la peine des condamnés. Cela serait justifié, étant donné le temps déjà purgé, les questions troublantes sur l’impartialité de leur procès et les retombées diplomatiques d’un premier pas vers une nouvelle relation bilatérale.

L’espion le plus important pour l’Etat cubain, Gerardo Hernandez, purge deux condamnations à vie. M. hernandez, le leader du Réseau de Veille, qui a inflitré les groupes de cubains exilés au Sud de la Floride en 1990, a été condamné pour associationde malfaiteurs en vue de commetre un meurtre. Les procureurs l’ont accusé d’avoir conspiré avec les autorités de La Havane pour abattre des avions civils ayant survolé l’île pour lâcher des brochures appelant les cubains à se soulever contre leur gouvernement. Ses quatre-co-accusés, dont deux ont été libérés et sont rentrés chez eux, ont été condmanés de crimes non-violents. Les deux autres encore incarcérés doivent être libérés dans relativement peu de temps.

Un panel de trois juges de la Cour d’Appel des Etats-Unis pour le Onzième Circuit a annulé les condamnations en août 2005, statuant qu’un  « parfait ouragan » de facteurs avait privé les cinq accusés d’un procès équitable. Les juges sont arrivés à la conclusion que l’hostilité générale envers le gouvernement cubain à Miami et le battage médiatique qui, avant le procès, avait diabolisé les espions, avait rendu impossible la composition d’un jury impartial. La cour avait ensuite renversé en plennière les conclusions du panel, rétablissant les condamnations. Mais les juges avaient émis d’autres doutes au sujet de l’affaire, ce pourquoi trois des sentences ont été réduites.

Un des juges, Phyllis Kravitch, a publié une opinion discordante, avançant que la condamnation de M. hernandez pour associationde malfaiteurs/meurtre n’était pas fondée. Les procureurs, avançait-elle, ont échoué à établir que M. Hernandez, qui avait fourni à La Havane des informations sur les vols, était tombé d’accord pour abattre les avions dans l’espace aérien international, plutôt que dans l’espace aérien cubain. Abattre les avions dans l’espace aérien cubain, qui les exilés avaient pénétré auparavant, n’aurait pas été un meurtre selon le droit américain.

Ramener chez lui M. Hernandez, est devenu une priorité majeure pour le président cubain, Raul Castro. Les dirigeants cubains ont salué les cinq hommes comme des héros et présenté leur procès comme une mascarade. Des entités indépendantes, y compris un panel des Nations Unies qui examine les cas de détentions arbitraires et Amnesty International, ont soulevé des questions sur la justice des procédures. Le point de vue, répandu à Cuba, que les espions cubains sont des victimes, a malheureusement enhardi Cuba dans sa volonté d’utiliser M. Gross comme monnaie d’échange.

Des années durant, les dirigeants de Washington ont dit qu’ils n’échangeraient pas les espions cubains contre M. Gross, avançant que l’échange reposerait sur une fausse « équivalence ».

Mais un échange de prisonnier ouvrirait la voie à une réouverture de relations diplomatiques formelles, permettant ainsi aux Etats-Unis d’encorager des changements positifs à Cuba, à travers des opportunités élargies de commercer et de voyager et des contacts plus nombreux entre américains et cubains. Ne pas saisir l’occasion maintiendrait un cycle de 50 ans de méfiance et de sabotages de part et d’autre.

Au-delà des mérites stratégiques d’un échange, le gouvernement a le devoir de faire plus pour ramener chez lui M. Gross. Son arrestation résulte d’une stratégie imprudente dans laquelle l’USAID a utilisé massivement les sous-traitants privés pour accomplir des missions risquées dans un Etat policier violemment opposé à la croisade démocratique de Washington.

En prison, M. Gross a perdu plus de 45 kilos. Il perd la vue de l’oeil droit. Ses hanches s’affaissent. En juin, la mère âgée de Gross est morte. Après ses soixantes cinq ans, M. Gross a dit à ses proches que cette année serait sa dernière année de captivité, les prévenant ainsi qu’il avait l’intention de se tuer s’il n’était pas libéré bientôt. Sa famille et ses amis prennent au sérieux cette menace faite par un homme brisé et désespéré.

Si Alan Gross mourait sous garde cubaine, la perspective d’une relation plus saine avec Cuba serait repoussée de plusieurs années. On peut absolument éviter ce scénario, mais il faut faire vite.

3 commentaires

  1. C’est intéressant aussi de voir comment les antiterroristes cubains ont besoin d’être taxés de terrorisme contre des lignes aériennes – on inverse les rôles – de la part d’un journal US qui fournit des explications pour le moins embrouillées afin de justifier leur incarcération dans un état tiers , avant même que ledit attentat ait été commis – et sans qu’il soit fait mention de l’autre réalisé et pour lequel évidemment il serait difficile de les accuser .

    De plus un autre détail intéressant , presqu’un aveu : »si l’attentat était prévu en dehors du territoire états-uniens ,alors il ne serait pas considéré comme un crime » … permis de terrorisme pour les Etats-Uniens à l’encontre de pays tiers ou de personnes de pays tiers …

  2. Merci pour cet article, instructif. Une nuance concernant votre chapeau et l’article du Figaro : Kerry évoque simplement Cuba, petit pays de 11 millions d’habitants etc, sans dire merci, et remercie ensuite des pays européens.
    Sur l’article du NY Times, il est instructif de lire l’article à l’envers :le but est de sauver Gross qui menace de se suicider. Et la stratégie de la CIA était ‘imprudente’.
    Accessoirement, le « rétablissement de relations diplomatiques formelles » (ce qui serait beaucoup !) permettrait des changements positifs (?!) par les contacts citoyens et les échanges commerciaux. « Ne pas saisir l’occasion maintiendrait un cycle de 50 ans de méfiance et de sabotages de part et d’autre. » Sabotages de Cuba aux USA ? Voilà qui est parfaitement fielleux ! Les Cinq n’ont rien saboté !
    Enfin, l’éclairage sur les procès qui ont mis les Cinq en prison est assez bon, techniquement bien informé. C’est réjouissant. Mais la solidarité internationale, y compris celle de représentants élus de divers Etats, est passée sous silence.
    C’est toujours une vision USA_centrée !

  3. Bien à toi Marc,

    j’ai reçu hier ce courriel de l’auteure de la la lettre mensuelle au Président des États-Unis, Jacqueline ROUSSIE ;

    « Voici ce que je reçois d’Annie Arroyo (France-Cuba), à propos de l’éditorial d’hier du New York Times.

    Vous ne rêvez pas: le très sérieux New York Times, dans son édito, appelle les autorités US à échanger Alan Gross contre les trois cubains encore emprisonnés!

    Certes, ces derniers sont traités d’espions, encore et toujours, mais on ne peut pas être trop exigeants! C’est déjà énorme que le Comité Editorialiste du NYT ait pris officiellement une telle position!
    C’est un petit pas dans la lutte pour les 5, mais un grand pas pour le journal!

    C’est parce que je crois l’info très importante que je vous ai traduit l’édito.
    Voici donc la traduction et les commentaires d’Annie. Si vous voulez le texte en anglais ou en espagnol, demandez-le moi.
    Bonne lecture
    jacqueline roussie. »

    Suit la traduction et deux remarques concernant le texte de l’article du journal;

    * « les deux autres vont être libérés relativement vite »

    Le Times se montre quelque peu léger concernant cette affirmation ! En effet, la date officielle pour Tony est octobre 2017, il doit encore purger 3 ans en prison, puis, comme pour René, il devra rester 5 ans en Floride en résidence surveillée. Quant à Ramón, sa libération ne devrait intervenir que dans 11ans, en 2025.

    Il est vrai que quand on est libre le temps passe vite. Mais il compte double derrière des barreaux !

    ** « poursuivant un cycle de méfiance et d’actes de sabotage des deux côtés. »

    Pour la méfiance, c’est sûr qu’elle est des deux côtés, avec un soupçon de paranoïa pour les USA ! Quant aux actes de sabotage, il semble fort que cela concerne exclusivement les étasuniens. Si Cuba avait bombardé les côtes US ou balancé des tracts ou autres virus sur le territoire de l’Oncle Sam, je suppose qu’on en aurait entendu parler et que cela aurait constitué un magnifique prétexte pour envoyer les GI !

    Bien amicalement.

    Maurice Lecomte


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