« Le Capital au XXIème siècle », ouvrage de Thomas Piketty, commenté par Jean-Claude Delaunay

Thomas Piketty

source : Faire Vivre et Renforcer le PCF

Ce livre a été publié en septembre 2013 par les Editions du Seuil (Paris), puis en avril 2014 (7 mois plus tard) par les Presses de l’Université de Harvard (Cambridge, MA). Compte tenu de la taille du livre (950 pages, table des matières exclue), cette publication scientifique est en même temps une opération idéologique et commerciale très réfléchie, comme Le Seuil sait le faire. Y aurait il, derrière et à terme, la recherche d’un prix Nobel ? Ce livre est fort bien écrit. Je ne dirai pas que c’est un livre facile à lire, mais c’est un livre que l’on peut lire aisément, plume à la main, ayant été l’objet d’un important travail éditorial.

Je vais m’efforcer d’en rendre compte avec le moins de préjugés possibles. Tout d’abord, quelques informations sur l’auteur, que les visiteurs de ce site ne connaissent peut-être pas. Piketty est certainement un gros travailleur, un homme talentueux et un humaniste, au sens de Montaigne. Sa tête est bien pleine, mais il affiche le gout de la garder bien faite. Ce sont, à mes yeux, d’importantes qualités. Agé de 43 ans, normalien et par conséquent directeur de recherches aux Hautes Etudes en Sciences Sociales, professeur d’économie, il a réalisé l’un des parcours franco-atlantiques désormais classiques des élites de la grande bourgeoisie française (Ecole normale supérieure, London School of Economics, Massachussets Institute of Technology). Je ne sais pas d’où il vient socialement mais je sais où il va, au moins sur ce plan. Il est à la fois membre actif de la très large palette, idéologiquement parlant, des radicaux américains en même temps que très proche du Parti socialiste français. Peut-être en est-il membre, mais cela n’a pas d’importance ici. Si l’on consulte sa biographie, diffusée par Wikipedia, the free encyclopedia, on peut lire, par exemple, qu’il a été admis, en novembre 2003, au conseil scientifique de l’association A Gauche en Europe, (fondée par Michel Rocard et Dominique Strauss-Kahn), qu’il collabore à Libération, accessoirement au Monde, qu’il est intervenu comme conseiller pendant la campagne présidentielle de Ségolène Royal (2007) et qu’il a pris parti pour François Hollande (avril 2012, lettre de 32 économistes, publiée dans Le Monde). Cela dit, il se défend d’être un économiste engagé quand il fait œuvre scientifique : « Que les choses soient bien claires, mon propos n’est pas ici d’instruire le procès des travailleurs contre les possédants mais bien plutôt d’aider chacun à se faire une idée » (p.74).

Piketty n’est pas marxiste. Je ne saurais le lui reprocher car moi non plus. Mais sa génération témoigne, par rapport à la mienne, d’un profond changement à l’égard de Marx. Il fut un temps, à l’université, où l’on était pour ou contre Marx. Si l’on était pour, les noms d’Engels et de Lénine, pour ne pas citer celui de Staline ou de Thorez, prenaient immédiatement place dans la série des auteurs que l’on se promettait d’étudier.

Aujourd’hui, Marx est devenu un auteur comme les autres. Ayant suivi le même destin que les voitures de police, il a été banalisé. D’une certaine manière, cette banalisation est positive. Elle montre que Marx n’est plus en dehors de la vie intellectuelle ordinaire. De temps en temps, Piketty lui rend un hommage particulier. Il aurait eu d’intéressantes intuitions (p.93). Et puis, quand on publie soi-même un ouvrage, on peut être en coquetterie avec ses ouvrages. Le Capital au 21ème siècle, de Piketty, n’est pas sans rappeler Le Capital, critique de l’économie politique, de Marx. Cela dit, sur le plan scientifique (je poursuis l’énoncé de ce que je crois être dans la tête des nouvelles générations), Marx laisserait plus qu’à désirer. Sa problématique, ses concepts, ses conclusions se sont donc évanouis dans les sables de l’ignorance. Piketty lui consacre cependant 4 pages a la fin de son chapitre 6 (c’est-à-dire pas moins que pour les Cambridgiens ou Samuelson) et, de ci de la, il émet quelques remarques à son propos. J’y reviendrai.

Ce laconisme concernant Marx ne m’effraie pas. D’abord, comme je viens de l’indiquer, c’est un laconisme relatif. Ensuite, les idées dominantes sont toujours celles de la classe dominante. Je ne vois pas comment Marx (et les autres) pourraient, en France en tout cas, faire un tabac dans l’état actuel de délabrement idéologique des communistes et de la société. Enfin, puisque Marx est désormais banalisé, c’est à celles et à ceux pour lesquels cet auteur est une référence de premier plan (et non un auteur comme les autres) d’apporter la preuve du bien fondé de leurs convictions scientifiques. Bien sûr, ils ou elles ne pourront pas compter sur Le Seuil pour cela. Mais est-ce si important ? Sur qui Marx lui-même pouvait-il compter, au 19ème siècle, pour faire avancer ses idées ? Sur les idéologues et les institutions de la bourgeoisie ou sur le prolétariat ?

En ayant terminé avec ces remarques liminaires, je vais rendre compte des 4 parties de l’ouvrage de Picketty, tout en soulevant, chemin faisant, quelques questions à son propos. On pourra lire, dans ces premières pages, ce qui a trait à l’introduction et à la première partie de ce livre.

I – L’introduction (53 pages)

Pour Piketty, comprendre les raisons des inégalités dans la répartition des richesses est le problème économique par excellence. Il ne nous explique pas pourquoi mais c’est ainsi. Cela relève sans doute, selon lui, de l’évidence sensible. L’explication de cette prise de position initiale est selon moi la suivante. Pour Piketty, le capitalisme est un système économique plutôt performant. Il n’est sans doute pas parfait à ses yeux mais il ne voit de raisons d’en changer. Il s’attache par conséquent à décrypter l’une des manifestations qu’il estime importante de ce système, à savoir la production et la reproduction des inégalités.

Quoiqu’il en soit des raisons intimes de son choix scientifique, l’examen de ce problème et de ses solutions se serait nourri jusqu’à présent « de beaucoup de préjugés et de très peu de faits » (p.16). Or voici qu’après les exposés très pessimistes de Ricardo ou de Marx (« l’apocalypse marxiste » (p. 16)), Simon Kuznets apporta, en 1953-1955, et cette fois sur le fondement de séries statistiques, un peu d’air frais dans la chaleur ambiante. C’était « le contraire absolu de la spirale inégalitaire ricardienne ou marxiste et des analyses apocalyptiques du 19ème siècle » (p.31). D’après Kuznets, les inégalités étaient un phénomène naturel. Bien qu’en augmentation pendant les premières phases de la croissance, elles étaient destinées à se réduire dans ses phases avancées (p.35), et cela quoiqu’on fasse. Si l’on appliquait la théorie de Kuznets à la Chine contemporaine, par exemple, les dirigeants de ce pays n’auraient pas trop à s’inquiéter des inégalités qui s’y creusent actuellement. Sans doute devraient-ils y prêter attention, mais pour des raisons politiques. Car sur le plan économique, elles tendraient à se résorber tôt ou tard. La croissance engendrerait, de manière interne, ses mécanismes rééquilibrant.

Seulement voila, observe Piketty, d’une part Kuznets s’est appuyé sur des statistiques, certes longues, mais dont il n’a pas compris la relativité historique. D’autre part et surtout « les impressionnants déséquilibres observés ces dernières décennies sur les marchés financiers pétroliers et immobiliers peuvent assez naturellement susciter des doutes quant au caractère inéluctable du « sentier de croissance » » (p.37). Il faut donc reprendre la question en entier.

Piketty indique alors sa double intention. Il veut remettre à l’honneur le problème de l’inégalité économique, comme l’avaient fort justement fait les auteurs du 19ème siècle. Mais il souhaite le faire sur des bases saines et non sur des bases intuitives et sentimentales. Il convient donc de prendre la plus grande distance possible avec leurs « à priori » théoriques tout en s’appuyant sur des statistiques de longue durée, comme l’avait fait Kuznets. En procédant ainsi, l’auteur se propose également de corriger de diverses manières les aveuglements scientifiques dont Kuznets aurait été l’objet.

II – Première partie (108 pages)

Il s’agit de planter le décor du thème du livre (l’inégalité économique) et des concepts utilisés pour son traitement. « La première partie de ce livre, écrit Piketty, a pour objectif d’introduire les notions fondamentales » (p.77), à savoir la production intérieure, le revenu national, le capital national, le travail, le rapport capital╱revenu. Plus précisément, dans sa première partie, Piketty définit ses concepts, sa méthode et procède surtout à la mesure du revenu et de son évolution.

Pour éclairer l’ampleur et la dynamique de la réalité recouverte par ces concepts, Picketty mobilise, sur la longue durée et dans le plus grand nombre possible de pays, un très volumineux appareil statistique. Notons à ce propos une innovation éditoriale tout-à-fait intéressante. Pour éviter d’alourdir son texte, Piketty a reporté sur le web une partie de cet appareil graphique et statistique. Il le met à la disposition des lecteurs. Je serais tenté de dire que cette méthode lui vient des chercheurs américains. Si ce que je dis est vrai, cela n’enlève rien à l’intérêt de sa mise en œuvre en France, par cet auteur.

Comme je l’ai déjà indiqué, son interrogation majeure ne porte pas sur le capitalisme, qui est pour lui une donnée, mais sur les inégalités économiques, qui seraient le véritable lieu d’observation des actions humaines au plan économique. Krugman, prix Nobel d’économie (2008), réputé critique de l’idéologie dominante, a parlé de l’ouvrage de Piketty comme « d’une vaste méditation sur les inégalités » (2014, cité par Wikipedia).

C’est une méditation macroéconomique sur plusieurs siècles. Ce qui intéresse avant tout Piketty, ce sont les grandeurs globales (l’évolution comparée dans le temps du revenu global, du partage entre revenus globaux du travail et revenus globaux du capital, du rapport entre capital global et revenu global, etc.). Il est donc naturellement conduit à produire et à étudier des moyennes globales, des tendances globales, ce qui est parfaitement légitime au plan scientifique, même si cette approche n’est qu’une première approximation de la réalité concrète, où les écarts-types sont également très importants, ce que l’auteur ne méconnait pas (cf. par exemple ses remarques de la page 91).

Au-delà de ces finesses statistiques, on perçoit néanmoins ici l’une des différences conceptuelles majeures entre Marx et Piketty. Pour celui-là, le capital est le rapport social de l’exploitation capitaliste. Pour celui-ci, le capital est un facteur d’inégalité. C’est une chose dont la possession engendre l’inégalité. Il y a du Rousseau (cf. Le discours sur l’Inégalité, 1754) chez Piketty. Ce qui n’a, d’ailleurs, rien d’étonnant, nos contemporains n’ayant pas trouvé de meilleur moyen de dépasser Marx que de retourner en arrière de Marx, que de revenir à l’époque des Lumières dont il fut pourtant l’un des continuateurs critiques. Ce comportement théorique résulte de ce que la critique radicale du capitalisme s’est diluée dans le cyberespace ou quelque chose comme ça. Mais c’est une autre histoire.

En résumant cette première partie, j’en retiens les 3 traits suivants :

  • Des définitions, celles notamment du revenu et du capital, qui sont, selon l’auteur, les deux facteurs macroéconomiques explicatifs des inégalités. L’un des intérêts du livre de Piketty est de définir ses notions au plan national et mondial.
  • Des évolutions sur longue période.
  • Des estimations ponctuelles et une évaluation du taux de croissance du revenu global au 21ème siècle.

- a) Définitions

Le revenu national, c’est approximativement la production nationale. C’est le flux de la valeur ajoutée pendant un intervalle donné de temps. Il correspond à ce qu’on appelle le PIB, ou production intérieure brute. Cette équivalence est familière aux marxistes. Mais, dit Piketty, il faut être plus précis. Il a raison.

D’une part, la production intérieure brute contient par définition une évaluation de l’amortissement économique (puisqu’elle est brute). L’amortissement économique est, certes, de la valeur qui revient. C’est donc du revenu. Mais c’est du revenu qu’il faut mettre de côté pour investir à nouveau au moins à l’identique. Le revenu que l’on peut dépenser de manière courante est donc égal au PIB, déduction faite de l’amortissement économique (environ 10% du PIB).

D’autre part, le revenu que l’on peut dépenser sur un territoire donné, est égal à la valeur ajoutée nette qui y fut produite au cours d’un intervalle donné de temps, à laquelle il faut aujourd’hui ajouter (ou retrancher) les revenus nets issus des rapports avec le reste du monde.

Le revenu mondial est égal à la somme des productions nationales (des PIB nets). En effet, au plan mondial, il n’y a pas lieu de considérer les revenus provenant de l’extérieur. Ils se compensent, par définition.

Le capital national est un stock. Je laisse le lecteur (ou la lectrice) réfléchir s’il y a lieu à la différence entre un flux et un stock. Le capital, parce qu’il est un stock, est défini à un moment donné du temps (t indice 0), par différence avec le revenu, qui est un flux, et qui est défini pour un intervalle donné de temps (delta t). Au stock domestique, ou résidentiel, il faut ajouter ou retrancher la position patrimoniale nette du pays considéré, c’est-à-dire la différence entre les intérêts qu’il verse au reste du monde et les intérêts qu’il en reçoit, pour obtenir le stock national. Le capital mondial est la somme des capitaux nationaux, les positions patrimoniales s’annulant réciproquement.

Le capital est identifié par Piketty au patrimoine. Ces deux notions, selon moi, ne sont pas du tout équivalentes. Il existe d’importants travaux théoriques sur ce sujet comme ceux, par exemple, de Christian Barrere (avec Walter Santagata, La Mode, Une économie de la créativité et du patrimoine à l’heure du marché, La Documentation française, 2005).

Bref, le capital national est, selon lui, « la valeur totale, estimée aux prix du marché, de tout ce que possèdent les résidents et le gouvernement d’un pays donné à un moment donné et qui peut potentiellement être échangé sur un marché » (p.86). En évaluant le capital national, il convient d’éviter les double comptes et de ne pas additionner, par exemple, l’estimation du capital physique des entreprises et la valeur boursière de ces entreprises, quand elles sont cotées en bourse. Par ailleurs, il en est du capital national comme du revenu national, sa mesure tient compte, comme je l’ai déjà dit, de la position patrimoniale nette des résidents.

Je ne vais pas m’appesantir ici sur ces définitions, que l’on pourra compléter de diverses manières en lisant son livre (sa prise en compte du capital immatériel par exemple (p.87), ou son refus, au contraire, de comptabiliser le capital humain dans le capital national (p.83), etc.). Sur ce point concernant les définitions, je vais me contenter de faire deux remarques :

  • 1 – sur les définitions elles-mêmes,
  • 2 – sur leur articulation avec la mondialisation capitaliste.

1 – La première remarque a trait à la définition même du capital. Il est clair que le capital, tel que le mesure Piketty, est un capital de comptable national.

Un comptable national est quelqu’un qui mesure des grandeurs macroéconomiques, sans trop se demander ce qu’il y a derrière au plan théorique. Il (ou elle) fait son travail dans le cadre du système capitaliste et ne se demande pas si le capitalisme est un système nécessitant une analyse spécifique. Il lui faut d’ailleurs introduire tellement de conventions et de calculs intermédiaires pour aboutir à un résultat chiffré qu’à la longue, la nature du système perd à ses yeux toute importance. Bien sûr, il ne cèderait pas aussi facilement sur ce point s’il n’était pas déjà convaincu par l’idéologie dominante. Mais c’est, je crois, une réalité de ce travail, que la recherche du chiffre absorbe l’entendement et en réduit la capacité critique. Et puis les documents de base conduisent, comme si c’était la nature des choses, à mesurer conformément à ce moule contraignant qu’est l’idéologie. Quiconque s’est investi dans un travail statistique de ce genre, sait combien la réalité statistique est perverse et souvent fort éloignée des concepts.

Le résultat de tout cela est que le concept de rapport social disparait comme concept économique. Il en résulte, pour Piketty, que son concept d’inégalité est nettoyé de toute référence au capitalisme et donc à l’histoire.

C’est intéressant à observer venant d’un chercheur dont le mérite est, pour asseoir son raisonnement et ses conclusions, de faire appel aux séries longues. Mais je ne crois pas qu’il perçoive que le système capitaliste engendre et repose sur une variété particulière d’inégalité, l’inégalité capitaliste, selon moi distincte de l’inégalité esclavagiste, ou de l’inégalité féodale ou de l’inégalité socialiste, ou de l’inégalité propre aux modes de production asiatique ou germanique. De la même façon que le système capitaliste produit des marchandises capitalistes et non des marchandises en général, il produit des inégalités capitalistes et non des inégalités en général. Une série longue ne préserve pas, à elle toute seule, du danger de l’idéologie. L’exemple de Milton Friedman est là pour le prouver.

Le résultat de cette cécité particulière est une conceptualisation aveugle du capital. C’est, écrit-il, un ensemble de richesses qui peuvent être potentiellement échangées sur le marché. Picketty ne s’intéresse pas au capital. Il s’intéresse à l’enrichissement général. On trouvera, page 85, sa justification de l’inclusion des logements d’habitation dans le capital.

Cette façon de faire le conduit à additionner de la valeur qui rapporte ou qui doit rapporter (le capital privé des entreprises ou de certains ménages), de la valeur qui ne rapporte pas ou qui est censée ne pas rapporter (le capital public des administrations), et de la valeur matérialisée par des marchandises de consommation durables (les logements d’habitation ou capital des ménages).

Ces trois formes de la valeur, qui peuvent s’échanger sur le marché, sont-elles homogènes ? Personnellement, je ne le crois pas, parce que je ne confonds pas le capital des capitalistes et ce que je propose pour l’instant de nommer, faute de mieux, l’enrichissement général. On ne peut donc les additionner que dans certaines conditions et pour certaines analyses (celle, par exemple, de l’épargne globale), mais non pour comprendre le fonctionnement d’ensemble du système capitaliste, fut-ce sous l’angle réduit des inégalités qui le caractérisent. Pour Marx, le capital, en tant que quantité et de la manière la plus abstraite qui soit, est de la valeur mise en valeur. Le logement des particuliers, ou ménages, est de la valeur consommée à titre final, donc non mise en valeur par définition.

Cela dit, bien que je sois influencé par Marx, je perçois la difficulté liée à la volonté de mettre des chiffres derrière les distinctions que j’avance. Un logement, par exemple, peut entrer dans cinq sortes au moins de rapports sociaux. Il peut être un objet de rapport (les compagnies d’assurances), un placement (pour conserver la valeur monétaire de son épargne), une spéculation (acheter pour empocher une plus value), une consommation finale immédiate (le cas général, acheter pour habiter), une consommation finale transmissible (acheter un bien pour qu’il soit transmis par héritage). Ces diverses fonctions ne sont pas écrites sur le fronton des immeubles. Mais ma question est la suivante. Faut-il, sous le couvert de difficultés statistiques réelles, gommer les différences essentielles ou faut-il en tenir compte a priori, quitte à améliorer progressivement la qualité des données nécessaires pour en tenir compte ? Dans le cas présent, faut-il, parce qu’existeraient des problèmes de mesure, confondre enrichissement et capital. Et puis, peut-on dire de tel ou tel ménage qu’il est riche (et d’une certaine manière capitaliste) parce qu’il est propriétaire d’un logement ? Je pense que les communistes doivent être très attentifs à ces distinctions, surtout dans un pays comme la France, qui est un pays de vieille propriété privée et de ruralité encore proche, ou une partie des classes populaires est propriétaire à titre privé, soit d’un logement d’habitation courante, soit d’un terrain, soit d’une maison héritée de parents ou de grand parents, sans être capitaliste pour autant.

2 – Ma deuxième remarque a trait à quelques évaluations, délivrées par Piketty pour illustrer et discuter sa définition du capital national. J’ai été particulièrement intéressé par la façon dont ses concepts s’articulent à ma représentation de la mondialisation capitaliste.

On peut en effet se demander (c’est, je le crois, une question générale légitime) si les informations fournies par les comptabilités nationales ont encore un sens à l’époque de la mondialisation capitaliste, qui tend à pulvériser les nations. Peut-on encore parler de production nationale ou de capital national alors que les capitaux de chaque pays sont de plus en plus dispersés dans le monde ? Oui, répond implicitement Piketty. Je vais donner la raison de cette réponse et indiquer les conclusions que j’en tire en ce qui concerne l’impérialisme et un aspect de la lutte des communistes français sur ce point.

La raison en serait la suivante. « La plupart des pays riches ou émergents sont actuellement dans des situations beaucoup plus équilibrées que ce que l’on imagine parfois. En France comme aux Etats-Unis, en Allemagne comme au Royaume-Uni, en Chine comme au Brésil, au Japon comme en Italie, le revenu national n’est aujourd’hui pas très différent de la production intérieure à 1% ou 2% près. Autrement dit, dans tous ces pays, les flux entrant et sortant de profits, d’intérêts, de dividendes, de loyers, etc., s’équilibrent à peu près, avec généralement des revenus nets reçus de l’étranger légèrement positifs pour les pays riches. En première approximation, les résidents de ces différents pays possèdent au travers de leurs placements immobiliers et financiers à peu près autant de richesses dans le reste du monde que le reste du monde en possède chez eux. Contrairement à une légende tenace, la France n’est pas possédée par les fonds de pension californiens ou la Banque de Chine, pas plus que les Etats-Unis ne sont la propriété des investisseurs japonais ou allemands… Aujourd’hui, la réalité est que l’inégalité du capital est beaucoup plus domestique qu’internationale ∶ elle oppose d’avantage les riches et les pauvres à l’intérieur de chaque pays que les pays entre eux » (p.80).

Il faut évidemment faire attention à cette conclusion, conduisant à penser que nous sommes dans une mondialisation capitaliste équilibrée.

D’abord, elle ne l’est pas pour tout le monde. Comme l’indique Piketty (p.118), l’Afrique verse en moyenne 5% de son revenu annuel au reste du monde (10% pour certains pays d’Afrique). Cela veut dire que l’Afrique a une position patrimoniale négative. Elle est en partie possédée (20% du capital africain) par le reste du monde.

Ensuite, on ne peut se satisfaire de données globales en valeur. Des investissements effectués par un investisseur japonais dans la production de moules╱frites, n’ont pas la même portée stratégique pour un pays, que ceux réalises, par ce même investisseur dans la production d’énergie atomique.

Ensuite, les résultats présentés par Piketty, résultats que j’admets volontiers, sont vrais à un moment donné du temps. Mais ils peuvent changer. On ne peut donc en déduire une loi générale d’évolution. Pour l’instant, c’est ainsi. Mais qu’en sera-t-il demain ?

Ensuite, des investissements en provenance de l’extérieur peuvent très bien compenser, au plan statistique, des départs vers l’extérieur. Mais au prix de quels déséquilibres régionaux ? De quels déséquilibres en valeurs d’usage ? De quels déséquilibres en qualifications requises ? En investissements ultérieurs de recherche ?

Ensuite encore, s’il est vrai que les fonds de pension californiens, par exemple, ne possèdent pas la France, il n’en reste pas moins que certaines détentions par des organismes étrangers, comme celle de titres de la dette publique, sont malsaines, en tout cas pour la France, et devraient être exclues à priori.

Enfin, l’ensemble impérialiste contemporain, malgré son caractère statistiquement équilibré au plan patrimonial, n’en est pas moins traversé par de fortes contradictions internes. Il est agressif et guerrier. Son équilibre est instable.

Ces divers points étant précisés, je retire de ses estimations trois conclusions relativement à mes représentations de l’impérialisme.

I ) – La première conclusion est d’ordre historique. Les flux de revenus et de capitaux sont évidemment insuffisants pour décrire complètement la dimension économique de l’impérialisme, cette forme du capitalisme qui s’est mise en place à la fin du 19ème siècle. Cela étant admis, on perçoit, à travers les informations fournies par Piketty, une grande différence entre l’impérialisme d’avant la première guerre mondiale, notamment décrit par Lénine, et celui d’aujourd’hui.

Lénine décrivait un impérialisme dominé par la grande bourgeoisie britannique et un impérialisme dont les bases étaient nationales. Ce fut un impérialisme très concentré sur quelques pays, à structuration financière de type allemand (interpénétration directe des banques et des industries). Aujourd’hui existe un impérialisme dominé par la grande bourgeoisie américaine, à base mondialisée et diffuse, et à structuration financière de type américain (l’interpénétration entre banques et industries est effectuée par l’intermédiaire des marchés financiers, ce qui permet une grande mobilité mondiale et une action idéologique forte, visant à y associer les ménages).

En 1914, le pôle impérialiste était donc à la fois très concentré (le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne) et très fragmenté autour d’Empires coloniaux, défendus âprement par des Etats nationaux respectifs. Chaque année, le Royaume-Uni retirait du reste du monde 10% de revenus supplémentaires, la France 5% (p.119). Les grandes bourgeoisies nationales ont mis les peuples dans la guerre de 1914/1918 pour défendre leurs parts respectives du gâteau mondial ou pour en prendre un morceau.

En 2014, par différence, l’impérialisme apparait comme étant un impérialisme croisé, diffus, réparti. Chacun investit dans le reste du monde et reçoit des investissements du reste du monde au point que les entrées et sorties nettes de revenus financiers seraient à peu près équilibrées, sauf pour ce qui concerne l’Afrique, qui serait une sorte de propriété collective de l’impérialisme. Cet impérialisme n’est pas guerrier de la même façon qu’au début du 20ème siècle. Mais il est toujours guerrier. Il ne manque pas d’écraser les peuples qui le gênent et de menacer ou de subvertir les pays en quête d’un développement indépendant. Il accuse la Chine de vouloir dominer l’Afrique alors que c’est lui qui, de manière statistiquement évidente, en possède les principales richesses naturelles et minières. Enfin, on ne peut exclure le danger de guerre entre les composantes dures de ce système.

II ) – La deuxième conclusion que j’estime pouvoir déduire des travaux de Piketty sur ce point, est aujourd’hui l’affirmation progressive d’un système mondial de gestion et d’exploitation de la main d’œuvre et de défense mondiale de la structure capitaliste. Ce n’est plus uniquement un système politique d’exploitation coloniale. Les entités géographiques que l’on appelait les nations demeurent (car les investissements sont répartis). Mais elles changent de sens. Elles tendent à n’être plus désormais que des résultantes statistiques. Ce ne sont plus des lieux de décision républicaine.

En raison de son caractère diffus explicite, l’impérialisme contemporain dispose d’un chef de file, lui aussi explicite, les Etats-Unis, qui se charge d’une tâche monétaire, militaire, technique, juridique et idéologique globale (faire fonctionner la globalité impérialiste et veiller à sa préservation). Autour de cet Etat, ayant la dimension d’un continent, tend à se mettre en place, dans la concertation et la rivalité, un système de gouvernance plurinationale, fut-il traversé par de fortes contradictions internes. A mon avis, les statistiques de Piketty autorisent à raisonner comme je le fais, même si elles ne contiennent pas ce que j’y mets.

Les bourgeoisies capitalistes mondialisées d’une part, inscrivent leurs stratégies dans un cadre mondial, par définition, et elles en tirent avantage dans le combat de classe. Elles prennent appui, dans ce but, sur des bureaucraties mondiales (FMI, Banque Mondiale, OMC…). Mais d’autre part elles ont besoin des Etats gendarmes et interventionnistes dont elles sont les héritières, ne serait-ce que pour redistribuer à l’avantage de leurs oligopoles résidents la valeur produite nationalement ou s’opposer entre elles. Elles cherchent donc à maintenir à tout prix leur pouvoir politique à la tête de ces entités. Evidemment, elles détruisent les Etats sociaux. Mais elles se pensent ou se proclament comme étant nationales.

Le Parti socialiste français, qui se veut depuis la première guerre mondiale et plus particulièrement depuis Léon Blum un partenaire loyal du capitalisme, s’est adapté à cette évolution. Il est devenu, au milieu des années 1980 (Delors, Fabius), un accompagnateur explicite de la mondialisation capitaliste, tout en proclamant son attachement aux valeurs nationales et de plus en plus à l’Europe de Maastricht. Car il semble qu’il se soit donné pour mission historique particulière de faire disparaitre les nations qui la constituent au sein de l’ensemble zonal formé par l’Union européenne.

III ) – Ma troisième conclusion a trait à ce que pourrait être un aspect d’une stratégie révolutionnaire du parti communiste français. Certains communistes sont vraisemblablement impressionnés par la mondialisation capitaliste au point d’être subjugués par elle. La lecture du dernier livre de Piketty permet, à mon avis, d’enrichir l’argumentation relative à cette crainte.

D’une certaine manière, ma conclusion est amusante. J’imagine très bien, en effet, que Piketty faisant campagne pour tel ou tel candidat socialiste à la présidentielle puisse expliquer que la France, les pays développés en général, n’ont pas perdu leur indépendance économique au sein de la mondialisation capitaliste puisque leurs positions patrimoniales sont à peu près équilibrées. Dans ces conditions, il ne faudrait pas en avoir peur. Il conviendrait de la poursuivre et d’être favorable, au contraire, aux politiques économiques actuelles d’encouragement à la venue, dans chaque pays, de capitaux étrangers équilibrants.

Mais on peut, me semble-t-il, expliquer, de façon contraire, que les travailleurs français ont toutes les raisons de lutter contre la mondialisation capitaliste et pour cela d’en sortir. Certes, les travailleurs en France sont exploités dans le cadre et à l’intérieur d’un squelette national. Mais ils subissent une exploitation de type transnational en raison du caractère mondialement diffus de l’Impérialisme contemporain. L’équilibre dont fait état Piketty est un équilibre statistique mais certainement pas un équilibre productif, social, régional, politique.

S’appuyant cependant sur son ouvrage, on pourrait, me semble-t-il, faire état de ce que la France est dans une situation plutôt équilibrée en ce qui concerne sa position patrimoniale nette. En sorte qu’il serait plus facile, je crois, de négocier sa sortie de la mondialisation capitaliste, certaines conditions politiques étant remplies, que si sa position patrimoniale était fortement asymétrique. Il en serait de même pour les travailleurs américains par exemple.

Ainsi, l’impérialisme contemporain formerait-il encore aujourd’hui, à l’exception de l’Afrique, une chaine de nations qui subiraient, certes, de forts changements internes et de fortes pressions externes, mais qui ne seraient pas entièrement détruites en tant que territoires significatifs. Cela peut aller vite, et je pense que cela se fera au plan européen si rien ne change par ailleurs. Mais cela ne serait pas terminé. Les forces révolutionnaires de ce pays disposeraient donc encore de cette arme, qu’il conviendrait de saisir. Car de cette chaine, pourquoi la France ne serait-elle pas l’un des maillons faibles ? Je ne sais pas si Piketty a envisagé cette possible interprétation de ses résultats. En tout cas, elle ne lui est pas défavorable au plan scientifique.

- b) Evolutions sur longue période et structures en 2010

Pour en terminer avec cette première partie, qui contient déjà un très grand nombre d’informations chiffrées, voici quelques-uns des résultats ou premières conclusions que dégage Piketty.

Le grand changement, dans l’histoire des sociétés, s’est produit autour de 1700 (d’aucuns diront entre 1500 et 1700) avec les débuts du capitalisme industriel. Mais au XVIIIème siècle, dans l’hémisphère Nord, une nouvelle population a commencé d’exploser, la population des objets industriels. L’explosion de la population des objets, révélatrice de la puissance productive du capitalisme industriel, a entrainé à son tour l’explosion de la population des hommes, ces deux types d’explosions se soutenant et se stimulant réciproquement.

En 1700, le revenu marchand mondial moyen était de 70 euros environ par individu (p.109). En 2010, il est de 760 euros, soit environ 11 fois plus. En 1700, la population mondiale était de 600 millions d’individus. En 2010, elle atteint 7 milliards d’individus, soit environ 11 fois plus. Certes, comme l’indique lui même Piketty, il faut être prudent avec ces chiffres. Mais quand même, cela veut dire qu’il s’est produit quelque chose de très important dans l’histoire de l’humanité au cours des 400 ou 500 dernières années. En même temps qu’ont eu lieu ces bouleversements quantitatifs, le capitalisme industriel s’est affirmé puis diffusé sur la planète. Il se diffuse encore aujourd’hui de manière intensive.

Ces faits étaient connus bien avant la publication de l’ouvrage de Piketty. Son mérite cependant est de les avoir rassemblés, de les avoir systématisés, parfois prolongés et surtout de les avoir mis en musique, ayant entrepris de les chanter sur l’air de l’inégalité. Les chansonnettes provençales de Kuznets avaient certes apporté en leur temps le baume nécessaire (« une bonne nouvelle au temps de la guerre froide », écrit Piketty, p.34). Mais aujourd’hui que les airs tragiques des classiques s’entendraient à nouveau dans le théâtre de la vie, Piketty a décidé de reprendre la question en usant d’« un cadre théorique renouvelé » (p.16). On ne peut que l’en féliciter.

Je résume de manière certainement abusive un travail considérable et j’en néglige divers développements, peut-être à tort, comme ce qui a trait à l’inflation, « cette invention du 20ème siècle » (p.171). Que l’auteur et surtout les lecteurs de son livre ne m’en veuillent pas. Confronté à ce bouquin, je n’ai pas vu le moyen de faire autrement que de procéder de façon parfois outrageusement lapidaire. Mais sans doute est-ce la règle du genre. Il revient à chacune et à chacun de se faire sa propre opinion sur ce livre en le lisant. Mon compte rendu n’est qu’une opinion parmi d’autres. Cette part d’arbitraire inévitable étant admise, je vais indiquer quelle est, au-delà des définitions, la principale question soulevée dans cette première partie.

C’est, selon moi, la question suivante « Quel pourrait être le taux de croissance du revenu national au 21ème siècle ?« . Derrière cette question se tient une autre interrogation « Connaîtra-t-on à nouveau les taux de croissance que l’on a connus après la deuxième guerre mondiale ?« . Comme on le sait, les réponses sont plutôt contrastées. Certains répondent « Oui, c’est possible« . En général, ils ajoutent « Mais à condition de faire la révolution« . D’autres répondent « Non, ce n’est pas possible, même si l’on fait la révolution« . Cette autre opinion est souvent associée à la notion de décroissance économique ainsi qu’à des préoccupations écologiques très affirmées et à une approche réformiste du changement social. Bref, l’interrogation sur l’avenir de long terme du taux de croissance dans le monde, délimite un terrain miné. Il est clair que les sociétés ne résoudront pas leurs problèmes de la même manière selon que le taux de croissance y sera élevé ou faible. « On ne comprend toujours pas, écrit Piketty, quel mauvais génie nous a imposé une croissance si faible depuis la fin des années 1970 et le début des années 1980 » (p.161).

La réponse de Piketty consiste à envisager que ce taux pourrait être désormais compris entre 1% et 1,5% par an environ. « Le rythme d’accroissement de la production mondiale, écrit-il, a déjà commencé à diminuer et est légèrement au dessous de 3,5% entre 1990 et 2012… Selon notre scénario médian, ce rythme devrait se maintenir entre 2012 et 2030, puis passer à 3% entre 2030 et 2050, avant de tomber à environ 1,5% pendant la seconde moitié du XXIème siècle » (p.168). Il se range donc, si je puis dire, dans le camp des pessimistes. Pour lui, les taux de l’immédiat après-guerre en Europe, ont été exceptionnels et ne se reproduiront pas. Les taux chinois ou indien actuels ralentiront nécessairement.

Piketty est manifestement porteur du virus de la série longue, ce qui le conduit à sous-estimer, selon moi, le rôle que les contradictions ainsi que les luttes sociales et politiques tiennent dans la transformation des sociétés. Le concept de capitalisme monopoliste d’Etat, par exemple, lui est parfaitement étranger. Je n’en suis pas moins sensible à sa principale conclusion concernant la vraisemblance du ralentissement de la croissance du revenu mondial au 21ème siècle.

Pour aboutir au chiffre de 1,5% annuel de croissance mondiale du revenu national, Piketty analyse la croissance du revenu global selon les deux composantes suivantes, 1) le taux de croissance du taux de revenu par habitant, 2) le taux de croissance de la population. En effet, soit N la population, et soit µ le revenu par habitant pour un intervalle donne de temps (µ = Y/N). Je peux écrire (on l’admettra) que :

dµ/µ = dY/Y ‑ dN/N

ou encore que dY/Y = dµ/µ + dN/N

Le taux de croissance du revenu global, classiquement noté g par Piketty, est donc égal au taux de croissance du revenu par tête (g’) plus le taux de croissance de la population :

g = g’ + dN/N

Si l’on admet maintenant, d’une part, qu’un taux de croissance du revenu réel (g’) par habitant et par an de 1%, mais mesure sur une génération, est loin d’avoir des effets négligeables (p.130) même s’il est inférieur aux taux de l’après guerre, et d’autre part que le taux de croissance annuel de la population tendra lui aussi à diminuer et à se stabiliser autour de 0,5% (p.140), il vient que le taux de croissance du revenu réel pourrait être, chaque année, d’environ 1,5%.

En France, certains des théoriciens communistes de la révolution informationnelle, celles et ceux notamment regroupés autour de la revue Economie et Politique et de Paul Boccara, estiment que cette révolution devrait s’accompagner, comme ils disent, « de formidables progrès de productivité », et donc, on peut le supposer, d’une nouvelle et durable croissance du revenu global. Bien que, à ma connaissance, ils n’aient pas chiffré ces taux, on peut déduire de leurs écrits que, sous la condition d’une révolution de l’ordre capitaliste, le taux de croissance du revenu global devrait être largement supérieur à 1,5 %.

J’ai déjà exposé mes doutes sur cette théorie et ses effets supposés (cf. La révolution de notre temps, note de la Fondation Gabriel Péri, janvier 2012). Ma conception n’a rien à voir avec les théories de la décroissance. J’estime seulement que, en raison de la complexification du degré de développement des sociétés et de la socialisation des forces productives, nous entrons, nous sommes entrés, dans une nouvelle phase du développement économique.

Cette phase serait marquée par l’expansion des services, et surtout par l’expansion nécessaire de nouveaux services collectifs. Cela ne veut évidemment pas dire la disparition de la production matérielle. Cela veut cependant dire que la production matérielle aurait un moindre rôle que celui qui fut le sien dans les époques précédentes. Piketty expose aussi une conception comparable quoique de façon plus que succincte (p.122/123). Cela étant dit, la production non matérielle deviendrait, selon moi, le complément nécessaire indispensable et croissant de la production matérielle. Dans ce contexte, le régime de la productivité ne serait plus le même que celui de la production des objets. La révolution informationnelle aurait donc des effets sur la productivité du travail et du capital beaucoup moins importants et visibles que ceux envisagés par certains adeptes de cette théorie. La croissance de la productivité nationale serait à se réduire et non pas à augmenter infiniment.

Car la richesse s’exprimerait autrement que dans la production d’objets et de valeurs marchandes. L’accès aux services collectifs ainsi que leur développement maitrisé deviendraient les véritables enjeux de la révolution sociale. Mais cela supposerait à terme d’entrer dans un autre monde que celui de la production matérielle, dominante et déterminante. Je renvoie sur ces aspects de théorie à mon étude parue sur le site Faire Vivre et Renforcer le PCF (Sortir de la mondialisation capitaliste. Pour quel mode de production ? Sur quelles bases productives ?, partie I, partie II, partie III).

Jean Gadrey, que Piketty ne cite pas, s’est beaucoup investi dans l’étude de certains aspects de ces questions. Quoiqu’il en soit, le problème, dit alors Piketty, est que les facteurs de l’inégalité économique et sociale ont de fortes chances, dans la perspective d’une croissance plutôt ralentie, de se renforcer, si tel est bien l’avenir macroéconomique prévisible de la croissance. Il contredit ainsi les conclusions optimistes de Kuznets.

Tels sont, me semble-t-il, les principaux aspects que l’on peut déjà souligner dans cette première partie. On peut être d’accord avec ce qu’écrit Piketty ou en contester la méthode et les conclusions. Mais on ne peut en contester l’intérêt, car, à partir de ses travaux, de véritables questions y sont soulevées et peuvent être mises en discussion, notamment chez les communistes.

18 Aout 2014

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