La Crimée, le Donbass et les deux grand-mères, par Danielle Bleitrach (depuis la Crimée)

source : Histoire et Société, 05 juin 2014

Trois jours déjà en Crimée. Hier soir dans la famille qui nous a accueillies Marianne et moi nous découvrons l’interview de Poutine à la tv française : « Taisez-vous El Kabbach ! » Mais il n’est pas possible d’être si bête, d ignorer autant de dossiers, d’avoir une conception aussi vulgaire de l’histoire ! Poutine joue avec eux, non parce qu’il est un puissant autocrate, mais simplement parce qu’il appartient à une autre réalité politique.
Comment expliquer ?
Dans la journée de mercredi, nous nous sommes rendues en trolleybus à Yalta, 2 h1/2 de trajet, dans un paysage méditerranéen. Le long des voies bien entretenues, de grands panneaux sur le 9 mai, Jour de la Victoire : de jeunes soldats joyeux et sepia et à côté des veterans bardés de médailles, les mêmes. Tout à coup, deux jeunes hommes nous interpellent en nous demandant si nous sommes françaises et pourquoi nous sommes là. Il n’y a là que curiosité aimable et politesse, cette attitude nous fait souvenir de celle d’un autre jeune homme d’une vingtaine d’années dans l’avion qui nous menait de Moscou à Simféropol. Une sorte de sourdoué, venant faire un stage de géologie en Crimée. Chez ces jeunes, le même besoin de nous expliquer la situation politique, la même conscience de que nous ne sommes pas informés, qu’il s’agit d’un malentendu.
Nos deux jeunes gens en fait sont quatre, ils viennent travailler sur un chantier à Yalta ; à la descente du car nous nous attablons pour 1h et demie dans un petit bar de la gare routière pour l’interview. Quatre gaillards, dont deux parlent, Anatoli et Sergei, les deux autres, Slavik et Alexandre approuvent. Ils nous décrivent une situation trés dure dans le Donbass, avec des bombardements, des écoles frappées, et dénoncent la tv ukrainienne. C’est très dur, mais ils tiendont, dit Sergei, et Anatoli ajoute, en rigolant « ce sont des durs ». Ils sont de Droujokovka dans l’oblast de Donetsk. Ils précisent « c’est une petit ville pas stratégique, donc encore calme ». Slaviansk a l’eau et le gaz, Kramatorsk l’aéroport, eux les usines ont fermé, alors ils doivent chercher du travail. Quatre copains qui se sont connus au Lycée Professionnel, ils en sont sortis tourneurs et soudeurs. Sergei était policier. Anatoli se moque et le traite de flic en explicant que les policiers ont été licenciés en masse ; tous les autres approuvent quand Sergei explique qu’ils n’ont rien à voir avec le gouvernement de Kiev et ils donnent comme raison « comment voulez-vous que nous soyons d’accord avec des gens qui se moquent de nos grands-parents ? Ils ne célèbrent pas le 9 mai. ».
L’après-midi, un autre de nos interlocuteurs, pas particulièrement communiste, nous expliquera que la peur à Yalta a débuté quand ils ont vu venir des provocateurs de l’Ouest, qui prétendaient détruire le grand monument de Lénine. Spontanément, des milices d’autodéfense se sont levées pour défendre la statue, et lui-même y est allé. Quand nous lui avons demandé « pourquoi ça vous a fait un tel effet qu’on veuille détruire un monument de Lénine ? » : – « Pourquoi des gens viendraient d’ailleurs pour détruire une satue de chez nous sans nous demander notre avis ? Il a toujours été là ! Malicieusement l’homme a ajouté, « il a fait la révolution, il n’a pas eu le temps de faire beaucoup de bêtises comme Staline, alors pourquoi le détruire, sans nous demander notre avis ? »
Ches les jeunes ouvriers du Donbass, chez le surdoué de l’avion, chez notre interlocuteur, un juif qui a été inquiété pour son sionisme, mais qui se présente comme un patriote russe, le même refus d’en finir avec le passé. Avec les jeunes du Donbass, le patron du bar s’en est mêlé, comme un petit vieux vétéran, assis là, en protestant contre la caricature de la tv ukrainienne. Dernièrement, des Ukrainiens sont venus lui dire que la Crimée était ukrainienne. « Non, nous ne sommes pas Ukrainiens, nous sommes dans la République Autonome de Crimée, on vous a laissé 23 ans pour faire vos preuves, et vous n’avez su que nous envoyer des oligarques et des fonctionnaires corrompus, de véritables bandits, vous avez voulu nous enlever notre autonomie, c’est pour cela qu’il était légitime que nous nous séparions de vous. »
Chez les jeunes du Donbass la séparation n’est pas aussi claire, mais ce qui est clair c’est le refus de la corruption et du gouvernement de Kiev qui ne respecte ni leur passé ni leur présent. Quand on leur demande en qui ils ont confiance, ils répondent « en nous-même », mais Sergei confie qu’il n’a pas voté aux présidentielles parce qu’il n’était pas d’accord avec ce vote mais qu’il aurait voté pour le communiste. « Qu’est ce que ça représente pour vous l’Union Soviétique ? » -«La paix et l’égalité, nous étions tous égaux et ça c’est très important. Quand nous nous quittons je m’attarde un petit peu, je lui dis « Je suis communiste », il répond « moi aussi ».
Le jeune étudiant en géologie qui nous a aussi interpelées dans l’avion nous a déclaré « l’Union soviétique a été une des périodes les plus glorieuses de notre histoire, pourquoi la renierions-nous ? Elle a fait passer notre pays à la modernité, en a fait une grande puissance et a réussi à vaincre un ennemi abominable. Ce jeune homme, moscovite « depuis la quatrième génération » est un passionné de la Seconde guerre mondiale mais il ne parlera jamais des communistes, malgré nos perches tendues.
Il y a chez tous ces individus si différents des points communs, le premier est incontestablement cette pensée histrorique. Le juif, éternellement dissident, et patriote russe, mieux, un des rares habitants depuis toujours à Yalta va garder la statue de Lénine, les jeunes du Donbass ne peuvent reconnaitre un gouvernement qui se moque des sacrifices de leurs grands-parents et ne celèbre pas la Victoire du 9 mai, mais il y a aussi la famille magnifique qui nous a accueilies, c’est à elle seule un condensé de toutes les contradictions et des entousiasmes de la Crimée. La mère, docteur, mariée avec un Tatar, a dû avec son époux revenir d’Ouzbekistan où ils avaient été exilés en tant que Tatars, mais d’où les Ouzbeks les ont chassés en tant que russes, dit « les Russes ne nous abandonneront jamais, nous avons été rassurés quand ils étaient là c’était la paix. Le mari, Tatar musulman, habillé en jellabah et avec la barbe d’un imam, ne parle que de religion. C’est un blond aux yeux bleus. Ils ont de magnifiques enfants, tous communistes. Un des fils, qui vit en Russie est très content que l’on ait édifié dans sa ville un monument à Karl Marx. L’autre fils est arrivé d’un long voyage chez sa belle-mère à Zaporojie, et il décrit l’exode des femmes et des enfants qui fuient vers la Crimée au hasard des trains surchargés.
Immergées dans cette réalité, nous écoutons cette interview parfaitemant onirique de deux journalistes français et de Poutine. Poutine n’est pas seulement un fauve politique, un autocrate comme ces deux individus tentent d’en faire le portrait, il est un homme d’état qui a su tenir compte de la dignité et de la mémoire d’un peuple. Cette histoire est celle des individus et de leurs liens familiaux et elle les réintègre dans une communauté apaisée. Au point que deux grand-mères françaises égarées dans cette histoire criméenne peuvent être interrogées par de jeunes ouvriers ou un étudiant qui pensent qu’elles ont suffisamment d’interêt pour être curieux d’elles, pour avoir qelque chose à apprendre d’elles et avoir envie de les convaincre. Dans le fond, un très bon résumé a été fait par le juif dissident et patriote russe « j’ai été un sioniste, aujourd’hui je suis toujours pour la défense d’Israel, mais je sais que le sionisme est un chauvinisme, alors que je suis un patriote russe de Yalta ; et il passe ses jours et ses nuits sur l’ordinateur pour tenter d’expliquer aux espérantistes du monde entier qu’il faut sauver les enfants du Donbass. Nous nous sommes retrouvés dans une haine commune de Kolomojski l’oligarque et il m’a dit « un oligarque n’est pas un juif, parce qu’il n’a ni parti ni peuple, seulement de l’argent et la volonté de tuer pour en accumuler. Mais voilà dejà un deuxième aspect constamment présent chez tous : la dimension de classe avec l’aspiration à la paix et le désir de convaincre.

2 commentaires

  1. Merci Danielle pour ces INFOS. d’un autre monde. On voit mieux avec le recul du temps ce qu’a été la fin de l’URSS. une capitulation sans conditions entre les mains du monde capitaliste.. Cela aurait tellement pu se faire autrement qu’une reddition à l’impérialisme ! Les conséquences en sont très graves et pleines de menaces et de risque d’une autre déflagration du capitalisme en crise ! Comme l’a écrit MARX, il ne peut que déclencher des cataclysmes dont il est porteur pour se perdurer et dont personne ne peut s’en imaginer la gravité ! Aussi, je hais ce maudit régime !

  2. merci Joannes; vu d’ici mon pays, la France me paraît la proie de tous les dogmatismes. Le pire de tous, celui qui ne voit de salut que dans le capitalisme, le marché, l’art jusqu’au bout de tenter de résoudre les problèmes avec ce qui les crée… Mais il y en a d’autres, au lieu de partir de la réalité telle qu’elle est il faut lire la situation avec les lunettes d’un pseudo dogmatisme théorique applicable en toutes époques, tous pays, le même schéma est appliqué au printemps arabes, aux ex-pays de l’Union soviétique comme le fait d’ailleurs le capital lui-même dans sa mondialisation…et déjà quand on se réfère à l’histoire de ces pays comme le faisait Marx et Engels, c’est dans la méconnaissance la plus totale…Alors qu’il y a une telle richesse dans la découverte. Ce qu’on pourrait appeler mon « impressionnisme », ma description de la vie quotidienne et des petites gens part de l’idée que ce sont eux par leur obstination et par le fait qu’ils ne peuvent pas survivre autrement qui font la seule histoire, celle de la lutte des classes. Ou pour parler comme Lukacs, ils sont la négation de la négation. J’utilise leur vision du monde, ici la fin de l’Union soviétique, qu’ils ont subi comme nous, comme une déconstruction des a- priori, la croyance en un savoir immédiat qui n’est jamais que l’idéologie de notre société, celle de la classe dominante…
    danielle Bleitrach


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