La crise du progrès et le marxisme, par Marc Harpon

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Mon camarade Gilles Questiaux a récemment publié deux textes de théorie sur Réveil Communiste. Je suis d’accord avec l’un des deux, son « Manifeste pour un mouvement révolutionnaire des exploités », si ce n’est que je suis plus pessimiste que lui sur l’avenir proche. Est-ce l’effet démobilisateur de la lecture de l’Ecole de Francfort ? En revanche, le second texte, « Le mouvement révolutionnaire et les lois du développement historique », ne me semble pas prendre la mesure de la crise du progrès dans laquelle l’Occident a commencé à s’enliser avec Nietzsche.

L’humanité, écris-tu, Gilles, progresse vers un but. Ce but est-il conscient? Cela me semble peu vraisemblable. Chacun, façonné (comme un Homo Economicus) par le capitalisme, recherche au contraire ses petites fins privées.

Doit-on donc tenir le but de l’humanité pour inconscient? La recherche de nos fins privées nous conduirait malgré nous à un développement historique débouchant sur la situation collective optimale. C’est un peu le schéma hégélien où la ruse de la raison, loin d’empêcher le progrès, le sert. C’est aussi le schéma marxien, dans lequel, recherchant simplement leur intérêt privé, les capitalistes créent les conditions de la surproduction et/ou de la baisse du taux de profit, préparant ainsi l’effondrement du capitalisme et l’avènement du communisme. C’est encore le schéma léniniste, qui considère par exemple que les industriels et les banquiers, mus par leur intérêt, constituent des « monopoles » qui socialisent la production et, de la sorte, aplanissent leur terrain pour la socialisation de la propriété.

Mais une finalité me semble supposer une conscience pourvoyeuse de fins. Si donc le but de l’humanité est inconscient à son niveau à elle, faut-il supposer une conscience supérieure pourvoyeuse de sens? La notion de progrès, telle qu’elle on l’a pensée jusqu’ici, me semble devoir s’effondrer sans l’idée de Dieu. Mais réintroduire cette idée, c’est renverser la dialectique et faire à nouveau l’histoire marcher sur sa tête!

La seule option est de refondre l’idée de progrès (ou plutôt le concept de finalité qui la sous-tend) pour mieux la refonder. Il existe pour cela un très beau modèle, celui de la biologie évolutionniste, post-darwinienne (je pense à la théorie du gène égoïste). La finalité qui s’observe dans un organisme vivant se pense très bien sans référence à une conscience divine pourvoyeuse de fins. Comment donc refondre l »idée de progrès en l’associant à une notion de la finalité inspirée de la biologie? Je crois avoir trouvé une fois quelques pistes sous la plume du marxiste analytique GA Cohen, mais c’était il y a longtemps.

En bref, la crise de l’idée de progrès est à mon sens légitime. Mais c’est une crise de croissance, qui ne doit pas déboucher sur son abandon, mais sur sa ré-invention. L’Occident, depuis Nietzsche, est en quelque sorte dans le moment négatif du développement de l’idée de progrès. Il faut à mon sens non pas détourner le regard mais dépasser ce moment négatif, ce qui implique de trouver une façon de l’intégrer. Ce dépassement, qui importe à la théorie, n’est pas capital en pratique. Les masses, qui n’ont qu’une conscience relative de la crise du progrès, n’ont pas besoin de cette refondation. Mais nous autres, qui prétendons que le marxisme est une science, ne devons ni abandonner une de ses notions fondamentales ni en faire un dogme inaccessible à la saine critique.

Veuillez conserver l’url de cet article si vous le republiez : https://socio13.wordpress.com/2014/06/01/la-crise-du-progres-et-le-marxisme-par-marc-harpon/

Un commentaire

  1. Monsieur Harpon, je tiens vos efforts pour très utiles et je permets d’ajouter ma pierre, même si c’est dans votre soulier.
    « L’humanité, écris-tu, Gilles, progresse vers un but. Ce but est-il conscient? Cela me semble peu vraisemblable. Chacun, façonné (comme un Homo Economicus) par le capitalisme, recherche au contraire ses petites fins privées.Doit-on donc tenir le but de l’humanité pour inconscient? »
    Je pense qu’il faut toujours partir d’une approche collective (clanique, groupale) plutôt qu’individuelle (ma différence ne se marque dans mon groupe, ou je suis fou, sans repère).
    Et ce sentiment d’un but collectif (ou intérêt public) est très vivace et compréhensible. Même s’il est pétri d’illusion selon vous (?), il n’est pas conditionné par un but divin ! Il peut être évidemment oblitéré par les conditions de pensée du moment. Le ‘progrès’, principe BOURGEOIS des années de révolution et de mouvement social (« sinon pour nous, au moins pour nos générations futures », disent les déclarations socialisantes de 70-75-85). Aujourd’hui, nous aspirons nombreux à un autre vie, une alternative, mais aucun mouvement n’est polarisateur, c’est vrai. Le progrès humain, la progression de l’intérêt collectif doit se comprendre en dehors de l’hystérie de productions de richesses extorquées à la nature. En ce sens, refondé, oui. Mais …Bref,je ne comprends pas votre référence à un gène égoïste, pour moi produit de la différencialisation individuelle subie ou postulée. partir du point objectif : notre collectivité était préalable…


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