Pourquoi les Etats-Unis font ce qu’ils font en Ukraine, par Susan Webb

source : People’s Weekly World, 17 avril 2014

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Si vous voulez comprendre pourquoi notre gouvernement est si agité concernant l’Ukraine, un bon point de départ, c’est l’analyse de l’action américaine en Yougoslavie, il y a 25 ans. Pour commencer, lisez, « First Do No Harm: Humanitarian Intervention and the Destruction of Yugoslavia, [ D’abord, ne faite pas de mal : l’intervention humanitaire et la destruction de la Yougoslavie, ndt]un livre choc de l’historien David Gibbs.

Bien avant que la crise Ukrainienne ne fasse les gros titres, j’avais décidé que j’avais besoin de m’informer sur ce qui s’était passé en Yougoslavie dans les années 1990. Le morcellement de ce pays a été marqué par des violences, d’horribles bains de sang ethniques et deux campagnes de bombardements massives des États-Unis et de l’OTAN, saluées par Bill Clinton et d’autres comme constituant une « bonne guerre » pour les droits de l’homme. A la recherche d’un regard équilibré sur cette histoire, j’ai entendu parler de First Do No Harm. Quand l’hystérie autour de l’Ukraine a éclaté, je savais que l’heure était venue de lire le livre de Gibbs. Je vous suggère de faire la même chose.

Gibbs, professeur d’histoire à l’Université de l’Arizona, note dans son introduction qu’il a été poussé à écrire ce livre par le besoin de répondre à cette question : pourquoi les États-Unis ont-ils poursuivi une politique de Guerre Froide, alors même que la Guerre Froide était finie. Il suggère que les prétentions humanitaires des États-Unis en Yougoslavie, immédiatement après l’effondrement de l’Union Soviétique et d’autres États socialistes, « a aidé à installer une nouvelle légitimation- aussi spécieuse fût-elle- du militarisme ».

Le cas yougoslave, écrit-il, a servi à redéfinir l’intervention étasunienne comme une action gratuite et altruiste, et cette image a prouvé son utilité comme justification de presque toutes les actions menées outre-mer 

La Yougoslavie, à la fin de la Guerre Froide, était une fédération socialiste multi-ethnique de six républiques. Gibbs montre comment, en 1990-1991, l’Europe de l’Ouest, en particulier l’Allemagne, et les États-Unis, ont encouragé et favorisé la scission, dans un premier temps, des deux plus riches républiques yougoslaves- la Croatie et la Slovénie. Ils ont ensuite poursuivi par la Bosnie-Herzégovine, où un large conflit sur la scission a atteint son point culminant lors de la campagne de bombardements des États-Unis/OTAN, qui s’acheva par le morcellement de ce qui restait de la Yougoslavie. Toutes ces scissions violaient la constitution yougoslave en vigueur. Le Kosovo, une région autonome au sein de la République Serbe yougoslave, a connu son propre mouvement séparatiste et sa propre insurrection, activement soutenue par les États-Unis et l’OTAN. Ils ont débouché sur une guerre aérienne de plusieurs mois menée par les États-Unis et l’OTAN en 1999.

Avance rapide jusqu’à 2014 : l’opposition outrée des États-Unis et de leurs alliés européens à l’indépendance de la Crimée par rapport à l’Ukraine.

J’ai interrogé Gibbs sur ce changement de politique, que certains taxent d’hypocrisie. Sa réponse :

Avant 1991, une norme fortement admise internationalement empêchait la partition et le morcellement d’un pays. Elle était généralement acceptée par tous les pays, y compris les États-Unis et l’URSS, en dépit de la Guerre Froide. Cette norme a définitivement disparu en 1991, avec la partition de la Yougoslavie de la Slovénie et de la Croatie et ensuite celle des États Baltes, qui quittèrent l’URSS… Fondamentalement, la norme internationale contre les scissions a disparu en 1991, mais les États de l’OTAN essaient (de façon quelque peu incohérente) de la ressusciter concernant la Crimée. La résurrection de l’interdiction de la partition semble, concernant l’Ukraine, plus fondée sur la realpolitik que sur un principe de droit international.

Dans First Do No Harm, Gibbs montre comment la « realpolitik » a joué un rôle décisif dans la pensée et les actions des États-Unis et de l’Europe Occidentale à propos du morcellement de la Yougoslavie (la Russie, juste après l’ effondrement de l’URSS, n’était pas un acteur important). Il y eut de terribles crises humanitaires- massacres, nettoyages ethniques. Mais le livre montre minutieusement comment les actions des États-Unis et de l’OTAN ont réellement aggravé les bains de sang et retardé les solutions diplomatiques, parce que les États-Unis et les décideurs occidentaux donnaient la priorité à leurs propres objectifs géopolitiques.

Quels étaient ces objectifs ?

Premièrement : Après l’effondrement de l’Union Soviétique, les États-Unis et les pays d’Europe Occidentale rivalisaient pour le pouvoir en Europe de l’Est. Les cercles américains dominants en matière de politique étrangère étaient impatients d’établir l’hégémonie étasunienne dans la région, aussi bien que dans le monde- un point de vue qui persiste aujourd’hui.

Deuxièmement : Dans l’ère de l’après Guerre Froide, les États-Unis et leurs alliés occidentaux, étaient impatients de trouver une nouvelle raison de justifier l’existence de le alliance militaire de la Guerre Froide, l’OTAN. De plus, ils voulaient légitimer l’action de l’OTAN en dehors de son espace Nord-Atlantique originel. Nous avons vu il y a peu comment cette « intervention humanitaire » a été invoquée en Libye.

Gibbs propose une réflexion intéressant sur l’intervention étasunienne de 1992 en Somalie, sous le président Clinton. Plutôt que de remplir sa prétendue fonction humanitaire, écrit-il, l’action des États-Unis a servi à rappeler au public que « l’armée américaine restait légitime alors que sa légitimité devenait discutable ». De plus, « elle réaffirmait l’importance de la domination étasunienne et aidait à présenter cette domination sous le jour de l’action altruiste ».

Tout cela éclaire beaucoup la crise ukrainienne d’aujourd’hui. Remarquez, par exemple, que l’OTAN a saisi l’opportunité d’accroître son implantation en Europe de l’Est, le long de la frontière Russe.

Cependant, en dépit des postures conflictuelles, Gibbs voit une différence significative d’avec la situation Yougoslave. « Un élément clé concernant l’Ukraine, c’est le refus des États-Unis et de l’OTAN d’intervenir militairement », m’a-t-il dit. « Il semble que la force militaire ne soit même pas considérée comme une option. »

D’après lui, cela est dû à l’opposition massive de l’opinion publique à une intervention. « Cela contraste nettement avec la situation des années 1990, quand les États-Unis utilisèrent ouvertement la force en Bosnie et au Kosovo » dit Gibbs. « Maintenant, deux décennies plus tard, l’opinion publique est simplement fatiguée du militarisme. »

Lisez le livre. J’ai seulement effleuré la surface de la mine d’informations et d’intuitions qu’il contient.

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