Lettre ouverte à Pierre Laurent, par Marc Harpon

La carte des succès électoraux du Front National

Cher Pierre,
L’heure est grave. Extrêmement. Pendant que l’antisémitisme éclate au grand jour, le racisme ordinaire, qui n’est pas moins coupable, se perpétue, dans l’ombre, parce qu’il n’a pas de porte-parole aussi bruyant que Dieudonné M’Bala M’Bala. En même temps, l’extrême droite multiplie les succès. Le dernier en date est bien entendu celui des élections municipales de dimanche dernier. Mais ce n’est pas le seul : de la Manif’ « pour tous » aux rumeurs sur la « théorie » du genre en passant par la Marche « pour la vie », la galaxie de la droite dure a démontré sa capacité à peser et à mobiliser. Elle a notamment réussi un pari inédit : rassembler, lors du « Jour de Colère » du 26 janvier dernier, des dizaines de milliers de personnes (entre 17 000 et 120 000) autour de ce qui ressemble déjà à un programme présidentiel, esquissé autour de thèmes percutants : « le matraquage fiscal, la misère paysanne, le chômage, l’insécurité, la faillite de l’éducation nationale, la destruction de la famille, le mépris de l’identité française, les atteintes à la liberté et le déni de démocratie ».
Or, ce programme n’est plus seulement sociétal : c’est une vision d’ensemble de la société qu’il dessine et qu’il propose au peuple, je le répète, non sans succès. Bien sûr, à la tête de tout cela, on trouve une clique de privilégiés, menacés par une crise qu’ils savent impossible à gérer sans le recours au fascisme. Mais de nombreux citoyens ordinaires, jeunes et moins jeunes, arrivent ou reviennent à la politique dans le contexte de la crise systémique du capital, du chômage galopant, de l’inaction et du discrédit d’un gouvernement « socialiste », et de la renaissance d’une extrême droite décomplexée, parfois plus inquiétante que le Front National lui-même- je pense là à Dieudonné. Laissera-t-on le monopole de la contestation aux courants fascisants qui sont en train de se l’attribuer ? Baissera-t-on les bras lâchement, alors que nous sommes à la veille d’un Mai 68 inversé, réactionnaire et fasciste ?
Il me semble que les communistes ont pour vocation de porter politiquement la contestation des masses laborieuses et de l’aider à se structurer, sur le plan de la théorie (« interpréter le monde ») comme sur celui de l’organisation (« le transformer », selon les thèses sur Feuerbach). C’est à nous de conduire la révolte qui se fait germe à une meilleure compréhension du réel et d’elle-même, pour une transformation sociale authentiquement progressiste. C’est pourquoi, il est de notre devoir de ne pas discréditer et réduire au rang de posture notre opposition à tout ce dont souffre le peuple de France.
Le succès municipal sans précédent du Front National, celui des actions qui l’ont annoncé et de celles qu’il nous promet, exigent de nous une réflexion urgente sur nos choix stratégiques et politiques, qui, c’est désormais indubitable, profitent plus au camp d’en face qu’au nôtre. Comment, quand nous sommes alliés au Parti Socialiste, à l’échelon municipal, le plus proche des gens, pouvons-nous faire comprendre que l’austérité n’est pas notre politique ? Comment, alors que cette dernière est pilotée par l’Union Européenne, pouvons-nous nous penser crédibles sans la critiquer ? Comment, dans ce contexte, pouvons-nous promouvoir la figure d’Alexis Tsipras, qui, malgré ses mérites, est et restera trop peu critique face à l’euro et à l’Europe ? Comment peut-on, alors que le peuple a besoin d’une alternative communiste à la social-démocratie au pouvoir, l’appeler à voter pour des listes européennes conduites par ce même Alexis Tspiras, pourtant membre de Syriza, une coalition social-démocrate « de gauche » rivale du Parti Communiste Grec, le KKE, implanté dans les luttes et dans les masses ?
Nous ne pouvons pas laisser l’extrême droite éteindre les étoiles que nous prétendons rallumer. Nous devons réinventer les choix (sur l’Europe ou sur les alliances électorales) faits antérieurement, sans les abandonner purement et simplement. Le temps est peut-être même venu de mettre en débat des positions implicitement admises mais jamais discutées formellement entre nous, sur les sujets qui intéressent les masses laborieuses, comme l’Europe ou l’immigration.
Mes questions ne sont pas rhétoriques : je ne prétends pas détenir des réponses et je ne veux en suggérer aucune. J’appelle seulement de mes vœux un Grand Dialogue ( voire un nouveau Congrès) du Parti, avec lui-même, avec les communistes (qui sont nombreux à l’avoir quitté) et avec le peuple travailleur.

Je te prie, Pierre, d’accepter mes salutations fraternelles

Marc Harpon, PCF, Paris Vingtième, le 01 avril 2014

url de l’article : https://socio13.wordpress.com/2014/04/01/lettre-ouverte-a-pierre-laurent-par-marc-harpon/

Veuillez conserver le lien ci-dessus si vous republiez cet article.

 

Un commentaire

  1. J’ai bien peur que Laurent ne parle plus notre langage communiste, tout simplement parce qu’il n’entend plus le langage de la lutte des classes
    Ils sont devenus fous ………………de la lutte des places DU POUVOIR SOCIAL DÉMOCRATE


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