La géopolitique du schisme ukrainien, par Immanuel Wallerstein

Immanuel Wallerstein est actuellement Senior Research Scholar à l'Université de Yale.

Immanuel Wallerstein est actuellement Senior Research Scholar à l’Université de Yale.

source : le blog d’Immanuel Wallerstein, 15 février 2014

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

L’Ukraine souffre d’une scission interne depuis un certain temps maintenant, une scission qui menace de dégénérer en une de ces horribles guerres civiles qui deviennent de plus en plus fréquentes. Les frontières de l’actuelle Ukraine sont traversées d’un clivage linguistique, religieux, économique et culturel entre l’Est et l’Ouest, chaque partie représentant environ 50% du total.

L’actuel gouvernement (réputé dominé par la moitié Est) est accusé de corruption et d’autoritarisme dans des manifestations de l’autre camp. Il ne fait pas de doute que ce soit vrai, au moins en partie. Il n’est cependant pas certain qu’un gouvernement dominé par la moitié occidentale soit moins corrompu et autoritaire. En tout cas, dans le pays, la question est posée en termes géopolitiques : l’Ukraine devrait-elle faire partie de l’Union Européenne, ou devrait-elle tisser des liens forts avec la Russie ?

On peut donc être surpris de l’enregistrement diffusé sur Youtube dans lequel on entend  la sous-Secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes et Eurasiennes, Victoria Nuland, discuter de la stratégie politique en Ukraine avec l’ambassadeur américain. Dans cet enregistrement, Madame Nuland présente la question comme un cas de lutte géopolitique entre les États-Unis et l’Europe (et plus particulièrement l’Allemagne). Elle est filmée dans une tirade, dans laquelle elle dit « Fuck the Europeans »- les européens, pas les russes.

Avant de poursuivre l’analyse, prenons le temps d’exprimer notre sympathie générale à tous les gens importants qui vivent à notre époque. Ces dernières années, on a beaucoup débattu de la perte d’intimité liée aux communications. Mais ce débat a toujours porté sur la surveillance des petites gens par les États, en particulier l’Agence de Sécurité Nationale Américaine. Il semble toutefois que cette perte d’intimité touche même des gens comme Nuland. On spécule beaucoup pour savoir qui a enregistré la conversation pour faire le buzz sur Youtube. L’essentiel est que la pauvre Madame Nuland n’est plus protégée quand elle s’exprime- ou du moins quand elle s’exprime de telle manière qu’elle ne voudrait pas que le monde entier l’entende.

Voyons qui est Victoria Nuland. C’est une survivante de la clique de néocons qui entourait George W. Bush, dans le gouvernement duquel elle a occupé un poste. Son mari, Robert Kagan, est l’un des idéologues les mieux connus du groupe néocon. Il serait intéressant de se demander ce qu’elle fait à un poste clé comme celui-ci au sein du Département d’État de l’administration Obama. Le moins que l’on pouvait attendre de ce dernier et du Secrétaire d’État John Kerry c’était d’enlever les néocons de rôles comme celui-ci.

Maintenant, rappelons nous ce qu’était la ligne des néocons en Europe au temps de Bush. A l’époque, le Secrétaire d’État américain à la Défense, Donald Rumsfeld, avait parlé de la France et de l’Allemagne comme de « la Vieille Europe » par opposition à ce qu’il appelait la « nouvelle Europe »- c’est-à-dire les pays partageant l’idée de Rumsfeld sur l’invasion imminente de l’Irak. La nouvelle Europe, pour Rumsfeld, c’étaient la Grande-Bretagne et surtout les pays d’Europe centrale, qui avaient fait partie du bloc soviétique. Madame Nuland semble avoir la même perception de l’Europe.

Permettez-moi donc de suggérer que l’Ukraine est simplement le prétexte opportun pour une division politique plus large, dépourvue de tout rapport avec un schisme intérieur. Ce qui hante les Nuland de ce monde, ce n’est pas une absorption supposée de l’Ukraine par la Russie- ce à quoi l’Amérique peut s’accommoder. Ce qui la hante, elle et ceux qui partagent ses idées, c’est une alliance géopolitique de l’Allemagne/France et de la Russie. Le cauchemar d’un axe Paris-Berlin-Moscou s’est quelque peu effacé depuis son apogée de 2003, quand la France et l’Allemagne ont triomphé des efforts étasuniens pour faire que le Conseil de Sécurité de l’ONU approuve l’invasion de l’Irak.

Le cauchemar s’est un peu effacé mais il gît là, juste sous la surface, et pour de bonnes raisons. Une telle alliance est pertinente géopolitiquement pour l’Allemagne/France et la Russie. Et en géopolitique, ce qui est pertinent est une donnée contraignante, que l’insistance sur les différences idéologiques affecte peu. Les choix géopolitiques peuvent être ajustés par les individus au pouvoir, mais la pression pour l’intérêt national de long terme reste forte.

Pourquoi un axe Paris-Berlin Moscou est-il pertinent ? Il y a de bonnes raisons. L’une d’entre elles elle le recentrage des États-Unis vers l’espace Pacifique, mettant fin à leur longue histoire d’atlantisme exclusif. Le cauchemar de la Russie, et aussi de l’Allemagne, n’est pas une guerre entre les États-Unis et la Chine mais une alliance entre les États-Unis et la Chine (qui inclurait également la Corée et le Japon). La seule façon pour l’Allemagne de contrecarrer cette menace à sa propre prospérité et à son pouvoir est une alliance avec la Russie. Et sa politique envers l’Ukraine montre précisément qu’elle donne la priorité au fait de résoudre les questions européennes en incluant plutôt qu’en excluant la Russie.

Quant à la France : Hollande a essayé jusqu’ici de faire la cour aux Etats-Unis en agissant comme si la France appartenait à la « nouvelle Europe ». Mais le gaullisme a été depuis 1945 le fondement de la géopolitique française. Des présidents prétendument non gaullistes tels que Mitterand et Sarkozy ont en réalité mis en œuvre des politiques gaullistes. Et Hollande découvrira bientôt qu’il n’a d’autre choix que d’être un gaulliste. Le gaullisme n’est pas une « gauchisme ». C’est plutôt la conscience que ce sont les Etats-Unis qui menacent le rôle géopolitique de la France, et la France doit défendre ses intérêts en s’ouvrant à la Russie dans le but de contrebalancer le pouvoir des Etats-Unis.

Qui gagnera à ce jeu ? L’avenir nous le dira. Mais Victoria Nuland ressemble un peu au roi Knut demandant à la marée de reculer (1). Et les pauvres ukrainiens pourraient se voir forcés de panser leurs plaies intérieures, qu’ils le veuillent ou non.

(1)D’après les légences, le roi Knut du Danemark aurait un jour installé son trône sur une plage pour ordonner au flux de s’arrêter. Ce dernier aurait fini par le mouiller, désobéissant au commandement royal.

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