Le MEDEF à l’assaut de l’Afrique : la nouvelle ruée vers l’Afrique de l’impérialisme français

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Article AC pour http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

Le 4 décembre, dirigeants d’entreprises français et africains étaient réunis à Bercy pour un « forum économique » France-Afrique, précédant le dit « Sommet pour la paix et la sécurité » en Afrique des 6-7 décembre accompagnant l’intervention armée en Centrafrique.

 

« Nous avons besoin de l’Afrique », « L’Afrique est notre avenir », « Un partenariat franco-africain pour l’avenir » : la ligne politique de l’impérialisme français est indiqué, le cap est donné vers l’Afrique sub-saharienne. Les intérêts sont économiques, les moyens sont multiples.

Pour comprendre les raisons des interventions françaises en Libye, au Mali, en Centrafrique, c’est ce « Forum de Bercy » qu’il faut étudier. Il réunissait plus de 750 dirigeants d’entreprises, représentants gouvernementaux, collaborateurs de fondations, français et africains.

Ce « forum de Bercy » permet d’éclairerl’actualité du concept d’impérialisme – dans son essence léniniste, non dans son sens galvaudé : une fusion du capital bancaire et industriel, l’État au service des monopoles, pour le partage du globe entre blocs impérialistes et la conquête de nouvelles sources d’investissement captives et profitables.

L’Afrique au cœur des rivalités inter-impérialistes : montée de la Chine et déclin français

Le capital français a peur. Le « forum de Bercy » a dévoilé les craintes des grands monopoles qui voient leurs positions captives, héritées de la colonisation et de la « Françafrique » – pacte entre la bourgeoisie française et les bourgeoisies africaines compradores – menacés par les pays émergents.

Sur ces dix dernières années, la France est passée de 10 % de parts de marché à 4,5 %.

Désormais la Chine est le premier partenaire commercial du continent : en 1990, la France représentait 15 % des importations africaines, la Chine 1%. Aujourd’hui, c’est 5 % pour la France, 15 % pour la Chine !

Un péril jaune à relativiser. La France dispose encore du 1er stock d’investissement en Afrique, elle est la deuxième puissance commerciale (à l’export) et 3 ème pour les projets d’investissement en cours.

Mais le rapport de l’ex-ministre Védrines pointe le problème, repris par le ministre de l’Economie Moscovici : la France vit de ses rentes, elle perd du terrain, sa dynamique est négative.

En effet, en termes de projets d’investissement, la France est en recul de 6 % depuis 2007, suivant les « vieux impérialismes » en mort clinique : Espagne (-15 %), Portugal (- 25 %).

Elle n’a pas pris le wagon des impérialismes traditionnels (USA, + 11% ; Royaume-Uni : + 25%), ni celui des impérialismes revanchards (Allemagne et Japon, + 15%), ni naturellement celle des impérialismes émergents (Chine + 15 %, Inde + 25%, Afrique du sud + 56 %).

Si on analyse pays par pays, zone par zone en fonction des aires linguistiques (correspondant aux anciens empires coloniaux puis aux « sphères d’influence » post-indépendance), le déclin est encore plus saisissant.

Dans la zone francophone, si on prend la zone « Franc CFA », les entreprises français sont à 17 % de parts de marché .. comme la Chine. Elles restent leader en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Gabon mais elles ont perdu 18 points en Côte d’Ivoire, 6 au Sénégal, 8 au Gabon depuis 2005 !

Dans la zone anglophone, elles sont absentes des pays moteurs de la croissance capitaliste : entre 1 à 3 % au Nigeria, Afrique du sud, Kenya … là où la Chine oscille entre 15 et 18 % et rivalise désormais moins avec les britanniques et les américains qu’avec les allemands et les indiens.

Reconquérir des parts de marché : un continent source de profits faciles

D’habitude, ces grandes cérémonies sont agrémentées de propos convenus et fallacieux de l’ « impérialisme à visage humain » sur la bonne gouvernance, le soutien à la démocratie, l’aide au développement occidentale. Finies les simagrées.

Selon les mots de Vedrine, repris par Moscovici, « il faut mettre au centre les intérêts économiques de nos entreprises, on fait du business ».

Enrichissez-vous.. par le pillage et par la corruption. On sait que l’impérialisme compense le tarissement du taux de profits en monopole, la sur-accumulation de capital par la recherche de profits faciles dans les coins du monde encore non envahis par le capital.

Ainsi, la description faite dans la presse de l’Afrique correspond à cet « el-dorado » : l’explosion démographique (donc une main d’œuvre peu onéreuse et abondante), la croissance économique exceptionnelle alimentée par la privatisations des secteurs-clés (source de profits potentielle), l’abondance des richesses en hydrocarbures et mines (les matières premières).

L’envers du décor n’est pas évoqué bien sûr, ou de façon euphémique. L’Afrique est un el-dorado pour les investisseurs étrangers car elle promet des plus-values colossales, grâce à la corruption des élites, la faible redistribution aux travailleurs, les ententes monopolistiques.

Le cas du Niger, aujourd’hui pays le plus pauvre du monde … alors qu’Areva a engrangé 3,5 milliards de profits de l’extraction de l’uranium en est emblématique.

L’Afrique est donc une source sans comparaison de profits faciles, un terrain vierge car de moins en moins captif par une puissance particulière : comme à la fin XIX ème siècle, elle redevient terrain des chasses des nouveaux impérialismes, l’heure est à une nouvelle ruée vers l’Afrique.

Cela ne va pas sans contradictions, surtout pour la France. Contrairement aux rivalités inter-impérialistes de la fin du XIX ème siècle, ou celles post-indépendance, ce ne sont pas trois-quatre impérialismes qui sont en compétition, mais huit ou dix :

d’où des parts de marchés perdues et des profits rabotés. Mais toujours des profits, comme le remarquent certains observateurs, le déclin de la France n’est que relatif, pas absolu, les monopoles ont conduit ces dix dernières années à augmenter leurs profits.

Le « capital financier » français à l’assaut de l’Afrique, grâce au bras armé de l’État français

Une fois le constat réalisé, quelles sont les propositions avancées par le gouvernement socialiste et le MEDEF pour relancer la politique impérialiste française en Afrique ? Elles sont de deux ordres.

D’abord, réaliser la synergie entre les capitaux bancaires et les projets d’investissement en Afrique.

Le prochain jackpot africain, ce sont les projets d’infrastructure – ports, aéroports, téléphonie, réseaux d’eau, de déchets, chemins de fer : 500 milliards de $ pour les dix prochaines années, selon la Banque mondiale.

Ces projets d’investissement, tout comme le développement de PME agissant comme sous-traitant des multi-nationales – 1 000 milliards de $ pour le marché de la consommation par an en Afrique – nécessitent des financements venant des banques, et fonds d’investissement gérés par elles.

Le premier projet acté par le gouvernement, c’est donc « une fondation public-privé destinée au financement des projets d’investissement français en Afrique », mobiliser donc le crédit public, l’argent des banques privées … pour les profits des grands monopoles.

Le gouvernement a promis 20 milliards d’€ d’aides, dons, prêts vers les projets d’investissement africains d’ici 2019 … le double officiellement de ceux accordés ces cinq dernières années.

Ensuite, utiliser l’État comme levier et bras armé pour les intérêts des monopoles.

Cela a déjà été évoqué, c’est la centralisation du crédit. Parmi les propositions adoptées, le renforcement de la Coface, l’ex-compagnie publique (rattachée à Natixis) spécialisée dans l’assurance pour les crédits accordés pour les projets d’investissement à l’étranger.

C’est aussi, outre la « fondation publique-privée pour la croissance », la refondation de l’aide au développement.

La France a promis de « délier » l’aide au développement, c’est-à-dire ne plus la conditionner à l’achat de produits français dictés par l’État, toutefois dixit Moscovici … c’est aussi pour mieux prendre en compte les intérêts économiques français !

Autrement dit, moins de lien avec l’État français … pour plus de liens avec les monopoles privés. Les projets d’infrastructures financés seront directement dans les intérêts économiques français (ports, chemins de fer), réalisés par des entreprises françaises, avec des crédits français.

Cela passe également par le démantèlement du réseau diplomatique et consulaire, remplacés par des Chambre de commerce-bis pour les grands monopoles : c’est le réseau Ubifrance, agence française pour le développement international des entreprises.

Un siège pour l’Afrique de l’Est d’Ubifrance va ouvrir à Nairobi, une antenne au Ghana, une délégation au Nigeria : une porte pour les monopoles français vers l’Afrique anglophone.

Comme le remarquent les observateurs, la France « dispose de nombreux atouts ». Celui souvent évoqué, la francophonie, les relations historiques, culturelles et politiques avec l’Afrique francophone. Loin du projet émancipateur, on est ici dans la vieille Françafrique !

Sur le plan politique, ce sont les relations étroites entre dictateurs africains et personnel politique français, de Bokassa à Bongo. Le rapport Védrine, repris par Moscovici, propose juste de mettre l’accent sur la fusion des élites axée sur le secteur privé, le milieu des affaires.

Au-delà des formules toutes faites sur la « gouvernance », la « démocratie », peu de choses ont changé. La plupart des pays francophones sont dirigés par des dictateurs alliés de la France : Déby au Tchad, Compaoré au Burkina, Bongo au Gabon, Biya au Cameroun. La liste est longue.

La pratique des appels d’offre bidonnés, livrés aux monopoles français, est de moins en moins la norme. Toutefois, elle perdure, il suffit de penser au fameux port de Conakry confié à Bolloré ou de l’hôpital d’Abidjan dont la construction puis la rénovation a été accordée à Bouygues.

Sur le plan culturalo-économique la « zone Franc CFA » est encore l’héritage direct de la colonisation (CFA = colonies françaises d’Afrique).

Aujourd’hui, le franc CFA est aligné sur l’Euro, il permet au pouvoir français d’exercer un contrôle direct sur la politique économique de 15 pays d’Afrique, sert de levier au FMI pour mener ces programmes d’ajustement structurel.

Enfin, les interventions armées, dont les cas maliens ou centrafricains sont l’illustration.

Védrine parle de « sécurisation des investissements ». Cela veut dire sécuriser les régimes favorables aux investissements français, intervenir pour défendre le pré-carré français – le colonialisme direct français ou britannique fin XIX ème n’était qu’une réponse à l’incapacité de leurs monopoles de supporter la concurrence allemande ou américaine.

On sait bien les intérêts d’AREVA et de TOTAL au Mali et en Centrafrique, que les Gbagbo, Bozizé, ATT dans leurs pays respectifs menacer de se tourner vers la Chine ou d’autres impérialismes émergents.

Anciens amis de la France, dirigeants corrompus, ils ont été vite dévissés de leur poste.

Pour le concept léniniste d’impérialisme … méfions-nous des contre-façons !

Le concept léniniste d’impérialisme reste d’une pénétrante actualité. Ceux qui s’en retrouvent sont réduits à l’impuissance politique, ou à l’erreur d’analyse.

Sans le concept d’impérialisme, l’analyse des conflits au Mali ou au Centrafrique tombe dans l’idéologie dominante : racines « ethniques » ou « religieuses », intervention française comme mal nécessaire au nom de l’ « idée de justice, de bien, de démocratie, des droits de l’Homme ».

C’est ainsi que la « gauche » (la « gauche de la gauche ») soutient aujourd’hui ses interventions que ce soit celle en Centrafrique, ou celle au Mali votée par toutes les forces parlementaires.

Historiquement, c’est au nom de l’ « idée de justice, de bien, de civilisation » que les opportunistes, républicains ou socialistes, ont soutenu la colonisation, depuis Ferry jusqu’à Mollet, en passant par la SFIO de Blum.

Il serait intéressant d’analyser la position initiale d’un Jaurès, revendiqué par beaucoup à gauche – avec distorsions, instrumentalisations d’usage.

Idéaliste, il a d’abord soutenu la colonisation perçue comme une mission civilisatrice, avant de souhaiter son « humanisation », puis de prendre conscience progressivement de son vice fondamental, sans analyser jusqu’au bout ses motivations économiques – donc mener une critique marxiste de l’impérialisme, comme Lénine ou Rosa Luxembourg le firent.

Si d’autres utilisent à gauche le concept d’impérialisme, c’est souvent dans un sens dévoyé. Les théories des « super-impérialismes », « ultra-impérialismes » trouvant une nouvelle version sous Antonio Negri, renvoyant indirectement à l’analyse de Kautsky, réfutée par Lénine en son temps.

Kautsky insistait sur l’inter-dépendance des économies, au stade impérialiste, la possibilité d’une entente internationale pacifique des Etats capitalistes avancés (la défense de l’Union européenne à gauche est-elle bien différente aujourd’hui ?).

Ces thèses sur l’ « ultra-impérialisme » introduisent aussi subrepticement une hiérarchie entre impérialismes : des impérialismes plus ou moins prédateurs, puissants, bellicistes, périlleux. Il y aurait donc des « bons » et des « mauvais » impérialismes.

Cette position a pu justifier l’ « Union sacrée » votée par les socialistes français ou allemands en 1914. Aujourd’hui, en dénonçant la seule nocivité de l’impérialisme américain, elle peut légitimer un soutien aux impérialismes européens (voire à l’ « impérialisme européen »), ou à ceux émergents.

En renvoyant par ailleurs la notion d’ « impérialisme » comme Kautsky à sa dimension politique, militaire, on sous-estime ses déterminants économiques, ses contradictions insolvables, et justifient l’alignement derrière un bloc impérialiste ou un autre.

Tantôt, certains ne verront que « coopération démocratique » et « nouveaux partenariats » chez les pays occidentaux, et « impérialismes brutaux » et « pillages » chez la Chine, pour prendre un cas qui fait aujourd’hui la une des journaux.

D’autres, au contraire, ne vont voir qu’ « impérialismes néo-colonialistes » chez les puissances occidentales, mais voir dans les projets chinois, brésilien, indien un « partenariat gagnant-gagnant ».

C’est dissimuler sa racine économique : la nécessité pour tout État capitaliste de s’étendre sur de nouvelles terres vierges, pour exporter ses capitaux et augmenter le taux de profit de ses monopoles.

Ce n’est pas un hasard si le développement capitaliste de la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du sud s’accompagne quasi mécaniquement de l’explosion de leurs investissements en Afrique.

Le déclin relatif de la France, la Grande-Bretagne, des États-Unis conduisant à une tentative de garder ces territoires comme « captifs ».

On pourrait revenir sur l’état du monde il y a un siècle et y trouver de furieuses ressemblances : des zones de conflit en Afrique, au Moyen-orient et en Asie centrale, un partage conflictuel et concerté de l’Afrique, un conflit entre « vieux impérialismes » britanniques et français et « nouveaux impérialismes » allemands et américains, qui voulaient leur place au soleil.

Il y a un siècle ce choc entre impérialismes a donné la Première Guerre mondiale, une boucherie qui a coûté la vie à près de 10 millions d’êtres humains.

A l’époque, les socialistes avaient trahi leur engagement pour la paix au nom de l’ « Union sacrée », de la distinction entre « bons » et « mauvais » impérialismes. En cette année de commémorations, il est bon de le rappeler.

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