Le catéchisme « antipédago », le « gender » et la nouvelle extrême droite soralo-dieudonniste

source : Interro écrite, 24 janvier 2014

J’avais déjà montré comment une enseignante de Tarascon, Valérie Lauprêtre, appartenant à une famille de militants communistes avait été « retournée » par Soral et une certaine conception de l’Ecole vers l’extrême-droite… voici encore le récit d’un autre retournement, celui de Farida Belghoul, militante de l’UEC à la fac de Tolbiac qui a conduit la marche des beurs et qui est désormais une disciple de Soral et Dieudonné sur la base d’un double fantasme celui de la domination juive et de la théorie des genres. Ce texte très intéressant témoigne à la fois de la perméabilité entre la manière dont les communistes ont cru pouvoir prendre les problèmes de l’école, de l’immigration et de ce qui m’intéresse la rupture de la frontière entre faits et opinion, la nécessaire réflexion de la gauche et des communistes sur ces questions. (note de Danielle Bleitrach)

Chacun connaît les fondamentaux de la rhétorique « antipédagogiste » installée depuis une quinzaine d’années au sommet des discours en vogue sur l’école et du prêt-à-penser pour politiques en panne de programme. L’école, en proie à un « effondrement », aurait renoncé à la transmission comme à l’autorité. Un « constructivisme » sans limites règnerait dans des classes qui ne sont plus des classes, mais des lieux de débats forcés où l’élève doit construire lui-même ses savoirs, etc.

Ce discours désormais éculé connaît une infinité de déclinaisons, de droite (beaucoup) à gauche (moins mais fréquent). Du plus chic au plus vulgaire, depuis le mépris de nombreux universitaires envers toute démarche pédagogique, présentée comme antithèse du « savoir », jusqu’aux diatribes éruptives à la Brighelli, prince littéraire de l’exécration, ou aux ridicules recyclages de Rama Yade sur une Education nationale qui aurait été transformée en « Woodstock » permanent.

Un nouvel avatar

Chaque fois que l’on croit pouvoir tourner la page, quitter le théâtre des polémiques délirantes pour de nécessaires confrontations argumentées (dont le dialogue Meirieu/ Kambouchner pourrait être un modèle), ce type d’atrocité intellectuelle ressurgit, inépuisablement relancé par une quelconque entreprise éditoriale ou politique peu scrupuleuse. Un nouvel avatar en est apparu là où on ne l’attendait pas, preuve supplémentaire de l’extrême « portabilité » de ce discours.

C’est une découverte triste, troublante, dérangeante. Particulièrement au moment où l’on vient de revenir, ça et là, sur le trentième anniversaire de la « marche des Beurs » d’octobre à décembre 1983, dont le vrai nom était « marche pour l’égalité et contre le racisme ».

Farida Belghoul, auparavant étudiante communiste à la fac Tolbiac en 1978, ne fut pas une marcheuse de 1983 mais une importante figure, néanmoins, de la « deuxième génération » de l’immigration et de cette époque. Elle fut la principale animatrice de l’initiative Convergence 84 qui, avec le slogan « la France, c’est comme une mobylette, pour avancer, il lui faut du mélange », fit se rejoindre à Paris cinq cortèges de de jeunes « rouleurs » accompagnés par des dizaines de milliers de manifestants.
F_-Belghoul-1984
En 1984

C’est elle qui – belle allure – prononça à l’arrivée à Paris un brillant discours final. Mettant en garde les participants contre les récupérations politiques, au moment où SOS Racisme était lancé avec le soutien de l’Elysée, elle y dénonçait le « paternalisme » des associations et organisations de gauche et, au nom de la revendication d’égalité, refusait « d’enfermer » le mouvement dans la seule démarche antiraciste.

« Toujours en marche »

Elle quitta ensuite les feux de l’actualité. Auteur notamment d’un roman (Georgette ! Barrault éditions, 1986) et de deux films (C’est Madame la France que tu préfères et Le Départ du père), devenue en 1996 enseignante de français en lycée professionnel, Farida Belghoul n’est réapparue sur la scène publique qu’en 2008, lors du 25ème anniversaire de la marche de 1983.

Sollicitée par les médias sur cette commémoration, elle lance au même moment une association, dénommée REID (pour « Remédiation individualisée éducative à domicile »), initiative en direction des jeunes déscolarisés. Elle apparaît, entre autres, dans l’hebdomadaire Politis, l’association rencontre un écho dans « Là-bas si j’y suis », la célèbre émission de Daniel Mermet sur France Inter et son portrait est croqué par Libération en dernière page sous le titre « Toujours en marche ».

Et maintenant ? Maintenant, il faut se résoudre à un triste constat. Alerté par un tweet contenant un lien sur le site des Dernières nouvelles d’Alsace (DNA) je tombe sur ce titre : Strasbourg : un collectif veut boycotter les écoles en agitant le spectre de la « théorie du genre »

L’article annonce que « différentes organisations proches des milieux intégristes et d’extrême droite, liées au mouvement de la « Manif pour tous » (contre le mariage homosexuel) organisent vendredi à Strasbourg une «journée de retrait de l’école» en signe de protestation contre la supposée introduction de la « théorie du genre » à l’école. La Ville dénonce une manipulation, le rectorat déplore la rumeur. »

Galerie de prédicateurs

Jusque là, cette information est en cohérence avec un contexte d’actualité qui ne surprendra personne. Mais en poursuivant la lecture des DNA, j’apprends avec stupéfaction que : « La journée de retrait de l’école » est menée par une romancière et cinéaste Farida Belghoul, une figure historique du mouvement Beur des années 80. Son message est relayé par un certain nombre d’associations dont Égalité et Réconciliation, l’association d’Alain Soral, proche de Dieudonné. »

Une rapide recherche confirme ce que les spécialistes des droites extrêmes savent certainement depuis longtemps mais qui relève pour moi d’une pénible découverte : Farida Belghoul a bel et bien réinvesti son expérience et son savoir-faire militant dans le mouvement d’Alain Soral. En quelques années, une femme animée par des idéaux d’émancipation s’est donc perdue dans le conspirationnisme, l’ignominie antisémite et le soutien aux régimes iraniens et syriens qui caractérisent cette mouvance.

Une mouvance qui pousse sa pelote dans un espace infra-politique, une sorte de Second Life de la vie publique où les courants, partis, institutions historiques auraient totalement disparu au profit d’une galerie de prédicateurs accumulant sur Internet un spectaculaire capital de popularité… en attente d’utilisation le moment venu. Poussant un peu la curiosité, je visionne une vidéo, choisie sur ce qui se présente, logo à l’appui, comme ERTV (ER pour Egalité et Réconciliation), où Farida Belghoul disserte sur la soi-disant théorie du genre (ou toujours pour cultiver l’étrangeté sémantique, « théorie du gender »)
Farida-Belghoul 2

Farida BelghoulNouvelle surprise : les trois-quarts de son intervention consistent en une reprise en version hard et « conspirationnisée » du discours antipédagogiste. L’école publique y est décrite comme totalement à la dérive : il n’y a plus de maîtres, plus de classes, plus d’autorité, plus de savoir et une sorte de propagande gaucho-bobo effrénée y étend son emprise. Tous les poncifs y passent : l’apprentissage de la lecture compromis par les mauvaises méthodes, l’orthographe abandonnée, les règles de grammaire bafouées, les œuvres littéraires remplacées par l’étude du gansta rap et celle du « schéma actanciel », les IUFM acteurs du désastre constructionniste, l’appel à rétablir un ministère « de l’Instruction publique », etc.

Rampe de lancement

Le tout servant de rampe de lancement à l’appel à la mobilisation contre ce qui est présenté comme l’axe central de la politique de Vincent Peillon : la « propagande LGBT », destinée, selon ce discours qui prend alors des accents proprement délirants, à « apprendre l’homosexualité » aux enfants contre les valeurs de leurs familles et à tenter d’éliminer toute différence entre les sexes. Les « ABC de l’égalité », des modules pédagogiques pour lutter contre les stéréotypes, sont dénoncés comme le vecteur d’une entreprise de « rééducation » des enfants, arrachés à l’influence de leurs parents par de nouveaux Gardes rouges. Un programme de démolition morale et sociétale qui serait soigneusement mis en œuvre, main dans la main, par la hiérarchie de l’éducation nationale et le SNUIPP.

Voilà. Il faut, pour le croire, en entendre quelques extraits. La divagation y est poussée jusqu’à prêter à l’enseignement une volonté de castration mentale et jusqu’à manier – extraits de vidéos de conspirationnistes américains à l’appui – des accusations tordues de convergence entre militantisme LGBT et complaisance pédophile.

couple poulesAttention, il ne faut pas se moquer. Farida Belghoul ne plaisante pas. Elle y croit. Elle a l’énergie, les compétences et la force de conviction d’une militante aguerrie, qui sait capter l’auditoire aussi bien dans une « cité » que devant un public réuni par des associations catholiques de droite ou au micro de Radio Courtoisie où il lui arrive d’être invitée. Elle a, comme d’ailleurs Alain Soral que les observateurs patentés de la vie politique sous-estiment, un vrai talent de tribun, désormais démultiplié par la vidéosphère numérique sans règlement ni responsabilité éditoriale. Pour le courant soralo-dieudonniste, Farida Belghoul est une vraie belle prise, un cadre à haut potentiel, dirait-on dans une société privée.

Et son discours, au moins sur ce terrain des mœurs, converge désormais à plein avec celui de l’autre branche, traditionnelle, de l’extrême droite. Aussi faut-il absolument jeter un coup d’œil au site de la « Journée de retrait de l’école », où l’on peut lire un appel intitulé « Protégeons la pudeur et l’intégrité de nos enfants ». Où l’on peut voir aussi que ce type d’action est en train de se coordonner nationalement. Où l’on peut voir, enfin, au bas d’un « Manifeste », voisiner notamment les signatures de Farida Belghoul, de Béatrice Bourges (le « Printemps français) et… de l’association Lire-Ecrire.

Celle-ci, air connu, se présente comme « un groupe de parents et de grands parents qui, devant la situation faite aux enfants dans l’école, ont décidé d’agir pour faire changer le fonctionnement du système scolaire ». Elle compte dans son conseil d’administration et dans son comité d’honneur quelques noms connus de la « réacosphère » éducative, que je ne citerai pas ici pour ne pas pratiquer d’amalgame avec le mouvement d’Alain Soral. Précaution qui ne doit cependant pas empêcher de faire le constat, aujourd’hui, sur un terrain précis, d’une convergence flagrante.

Qu’il s’agisse de la préservation d’un « arc républicain » maintenant les extrêmes aux marges, qu’il s’agisse de la qualité des débats sur l’école ou de la lutte contre les préjugés homophobes dans les établissements scolaires, cette convergence ne promet rien de bon.

Luc Cédelle

http://education.blog.lemonde.fr/2014/01/24/le-catechisme-antipedago-le-gender-et-la-nouvelle-extreme-droite-soralo-dieudonniste/

2 commentaires

  1. Un billet dense, impressionnant d’érudition et de recherche… qui rpolonge utilement le mien, plus lapidaire : http://gauchedecombat.net/2014/01/28/de-lobscurantisme-extremement-droitier-jusque-dans-nos-ecoles-ca-suffit-comme-ca/ . je ne connaissais pas ton blog, mais il gagne manifestement à être suivi… On manque en effet de stimulation intellectuelle, dans la blogosphère politique actuelle… Tout le monde n’a pas l’esprit paparazzi ! Merci pour ce bon boulot. Je partage…

  2. Sur la question de la pédagogie dans l’EN, il faut savoir qu’elle est largement sous l’emprise de conceptions démagogiques, mélange de gauchisme, de paternalisme et de libéralisme, et qu’elle sert d’argument pour démanteler l’école universelle. Les « pédagos » du SGEN ou de la tendance EE du SNES (et d’une partie de la majorité UA) tentent de faire croire que des réformes dans le style d’enseignement, sans aucun investissement pourraient faire des miracles, et bien entendu tous les casseurs de l’enseignement public leur font chorus à commencer par le MEDEF.

    Les difficultés considérables que l’école rencontre dans sa mission principale, qui est de faire partager à tous des savoirs de base maitrisés et une culture générale de bonne qualité ne tirent pas principalement leur origine de problèmes internes, mais plutôt de l’invasion de la marchandise dans la vie quotidienne des enfants dès le plus jeune âge. Mais cette pédagogie officielle totalement irréaliste aggrave les choses, et ses promoteurs le savent bien puisqu’ils se gardent bien d’appliquer ses principes à leurs propres rejetons. ou quand ils le font, ils se gardent bien de les mélanger aux enfants du prolétariat.

    Une pédagogie « ouverte » et « active » est parfaitement possible, à condition d’y mettre bien davantage de moyens par élèves … ce dont il n’est bien sûr jamais question. Et aussi à condition de savoir que si elle améliore sans doute le vécu des élèves, elle aggrave les inégalités, et qu’il faudra corriger d’une manière ou une autre cet effet pervers.

    « L’enfant au centre » de la ritournelle pédagogique a servi à remettre en cause « le savoir au centre » sans améliorer en aucune manière la condition des élèves en difficultés, particulièrement en manque de repères, et les ZEP ont souvent servi de laboratoire à cette liquidation de l’ambition culturelle pour les masses.

    Aujourd’hui les fascistes récupèrent ces questions, comme ils ont fait pour la sécurité, et il va falloir trouver une autre réponse que la simple dénégation des problèmes.


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