Est-ce que cela a un sens pour quelqu’un d’autre que moi, par Danielle Bleitrach

danielle bleitrach

source : Histoire et Société, 11 janvier 2014

C’est étrange j’écoutait ce soir le débat de Taddei et je suis passée sur la 5 où se raconte l’histoire de l’assassinat d’Heydrich, le supérieur d’Eichmann, le véritable promoteur de la solution finale.

Pendant trois ans j’ai travaillé sur un livre qui à partir du film de Brecht et Lang racontait son exécution par la Résistance Tchèque.

Il est là inerte. Je n’ai pas pu l’achever parce que j’appelais toujours quelqu’un à la rescousse pour m’aider dans ce travail et toujours qu’il s’agisse d’enseignants de cinéma ou de collaborations tentées, toujours par esthétisme, on prétendait me détourner du sujet réel. J’ai encore tenté récemment avant l’affaire Dieudonné de publier la préface sur facebook, une femme étrange est venu m’expliquer que c’était incompréhensible, qu’on ne voyait pas le sujet, qu’on se perdait dans le dédale. J’ai retiré le texte, mais ce soir j’ai compris quel était le sujet réel de ce livre, je viens de le découvrir grâce à ce débat, l’indicible au cinéma. Oui j’étais fascinée par le fait que Brecht et Lang faisant un film sur le meurtre ^par la résistance tchèque de l’inventeur de la solution finale qui avait aussi le second d’Himmler pour planifier dans l’invasion de la Pologne la première extermination de massa, ne parlaient pratiquement pas des juifs et alors que d’autres films à la même époque insistaient sur la terrible répression subie par le tchèque à la mort d’Heydrich, avec l’équivalent d’Oradour sur Glane, un petit village de mineur, Lidice accusé d’avoir caché les assassins. je suis partie seule une semaine à Prague pour mettre mes pas dans les leurs, j’ai fini par m’asseoir au milieu d’un pont incapable comme je l’étais d’échapper au vertige… Et je me demandais ce qui ne pouvait être dit et pourquoi ces deux immenses créateurs, Lang en particulier qui avait découvert sur le tard son judaïsme, Brecht dont la femme était juive et qui vivait dans son exil au milieu d’eux en tentant de les convaincre que le judaïsme était une invention des nazis, qu’ils étaient allemands et qu’ils créaient à partir de là, pourquoi dans leur rencontre dont je découvrais qu’elle avait commencé avec M le maudit, avaient cru bon d’éliminer ainsi la question juive. Qu’est que le cinéma ne pouvait pas dire, pourquoi Stanley Kubrick n’avait jamais pu réaliser son projet sur la Shoah et l’avait « déplacé » sur d’autres sujets en particulier docteur Fol amour (dont on se demande si le personnage du nazi n’a pas inspiré la quenelle) et peut-être orange mécanique? Pourquoi Samuel Fuller qui avait filmé ce qu’il découvrait dans un camp de concentration tchèque avait conservé les bandes de ce témoignage en les tenant secrètes, il avait pourtant tourné « ordre secret à des espions nazis » ou à un moment une femme force un jeune-homme qui est tenté par le nazisme à contempler un film sur les horreurs qui avaient été accomplies? C’était ça ma question et de quoi sont morts primo Levi et Paul Celan. Ce dernier est même allé voir Heidegger pour tenter de comprendre et il n’a rencontré qu’un vide abyssal et narcissique.

je sens confusément ce qui les a tué, Primo Levi, Paul Celan, eux qui sont allés le plus loin possible dans les entrailles de cette horreur et je tourne autour depuis ma toute petite enfance, si je suis devenue communiste, j’avais à peine dix-neuf ans, c’était en 1956 c’est pour avoir eu le choc d’une photo de paris match représentant la révolte hongroise et des communistes pendus à des crocs de boucher par les Hongrois. Cela s’est probablement télescopé avec le souvenir ou peut-être la recréation, je l’ignore encore, de la vision à la milice, au lycée Thiers à Marseille d’un jeune communiste de vingt ans pendu comme un chevreau, nu, à un croc de boucher et qu’un tortionnaire battait pour le faire vendre les autres. Il s’était coupé la langue pour ne pas parler. je me revois courant dans les couloirs du lycée Thiers, c’était pratiquement la Libération, mes parents avaient été pris et le chef de la milice Villemus, leur avait dit: « Est-ce vous témoignerez que j’ai sauvé des juifs si je vous laisse échapper? » Moi je ne sais pourquoi on m’avait emmené pour les voir et je courrais, j’ai lâché la main de ma tante qui me tenait et je suis entrée dans cette pièce où il y avait ce jeune homme pendu. Puis il y eut la libération, je me revois au milieu de la foule sur la Canebière comme si j’avais été glissée dans une bobine d’actualité. L’attente à l’arrivée des convois de déporté, mon père ramenant toujours un squelette à la maison pour tenter d’avoir des nouvelles, l’un d’eux au retour d’Auschwitz expliquant qu’un oncle du nom de Léon bleitrach, s’était laissé mourir de désespoir devant ce dont était capable l’humanité. Moi je regardais la soute à charbon sous la gazinière et je rêvais d’y enfermer Hitler pour lui faire payer. Il y avait les communistes, ils jouissaient d’un immense prestige et je me disais: « je serai communiste, on ne me conduira pas en camp de concentration comme un mouton avant j’aurai fait sauter des ponts » (la bataille du rail). Anne Sinclair a dit qu’elle n’aurait pas pu épouser quelqu’un d’autre qu’un juif, moi il fallait que j’épouse un résistant communiste, quel que fut son âge. Les deux seuls hommes que j’ai aimés ont résisté à la torture, l’un devant la gestapo, l’autre Batista à Cuba. Si je rencontre ça c’est pour tenter de m’expliquer cette obstination à me construire autour de la seconde guerre mondial, de l’expérience de l’extermination nazie. Donc si j’adhère au PCF en 1956, nous n’étions pas nombreux et l’Humanité nous appelait « les adhésions du courage », c’est parce que je voyais les miens, ceux qui avaient choisi de nous accompagner au camp de concentration pendus à des crocs de boucher. Donc c’étaient les nazis qui revenaient, je n’allais pas plus loin.

J’en ai toujours voulu à ceux qu’on appelle les sionistes de ne faire avec cela que de l’injustice et l’hypostasie d’un terre fut-elle dans leur fantasme celle où l’on peut échapper à cela. Moi je ne souhaitais pas m’échapper, la France était mon pays, malheur à ceux qui prétendraient m’en déloger. Je n’étais pas sioniste, j’avais trouvé la fraternité communiste, celle-ci s’est effondrée mais j’ai poursuivi ma fidélité, la seule chose qui pouvait la remettre en cause était leur véritable reniement, les liens que je voyais se nouer entre ceux qui demeuraient les héros de la petite fille juive et les négationnistes sous couvert de lutte pro-palestinienne. Jamais je n’avais eu l’occasion dans mes combats anticolonialistes, ceux qui me conduisirent naturellement à l’anti-impérialisme y compris en Palestine, de sentir la moindre chose de cet ordre là, jusqu’à ces dernières années où j’ai vu la vermine autour de Garaudy, puis de Soral, et d’autres personnages nauséabonds organiser la confusion. Je dois raconter cela pour expliquer ce que représente l’histoire autour de laquelle médias et les gens sur internet se sont mobilisés, l’affaire dite Dieudonné dont il était question hier sur le plateau de Taddei.

J’ai écouté donc ce débat, en contemplant avec mépris cette télévision et ses participants, mépris le mot est faible, il y avait un dégoût glacé en moi, face par exemple à quelqu’un comme bricmont que je connais bien, mais d’autres n’y échappaient pas, je pense à Jean François Kahn, que j’aime bien pourtant. Et tout à coup j’ai interrompu cette écoute pétrifiée pour zapper sur la 3 je crois ou peut-être était-ce la 5 où il était question d’Heydrich le Bourreau de Prague, non à partir du film de, Lang et de Brecht mais d’images d’archives.

Alors je me suis demandé si cette expérience était dicible, si elle a un sens pour quelqu’un d’autre que moi qui non seulement ait vécu toute une vie avec cette horreur tapie en moi mais qui avec la mort de mon enfant la renouvelle encore et toujours dans des cauchemards. Je les écoutais au-delà de l’indignation qu’une telle émission puisse exister et que l’on puisse confronter mon indicible avec le bavardage et pire. Parce que cette expérience me fit tout à coup reconnaître en eux l’intolérable qu’ils sont en train de banaliser par imbécillité, par vénalité, par envie de paraître, par provocation qu’ils prennent pour une pensée. Je sais qu’il n’y a plus rien à dire, plus rien à transmettre.

Hier j’ai effacé de ma liste d’amis des gens qui s’obstinaient sur ce faux débat « liberté d’expression censure » sans s’interroger sur les raisons de ceux qui à l’extrême-droite jouaient quelque chose de ma vie avec la négation de cette chose. Je n’avais pas raison, ils ne comprenaient pas ma violence, ce qui m’habitait, cette peur, l’état de mon enfant dans sa tombe que l’on venait fouiller avec ces mots qui restaient à ma surface et qui me semblaient incongrus. je n’étais plus disponible pour un débat avec personne, j’étais rejetée hors du sens commun.

Voilà Est-ce que cette expérience que je porte en moi a un sens aujourd’hui? Est-ce que j’ai quelque chose à dire sur ce bouffon, sur ces gens qui revendiquent d’aller dans le tombeau sortir de sa tombe mon enfant et jouer avec comme ils le font avec les petits enfants de Toulouse, avec Anne Franck pour la mystérieuse raison qu’ils ont besoin d’inventer ce que je suis et qui m’indifférerait tant s’ils ne venait pas le chercher au fond de mon ventre.

Je ne peux plus continuer cette bataille parce qu’elle est intransmissible ni aux uns, ni aux autres. L’une des femmes que j’ai supprimé de ma liste hier en lui expliquant gentiment que je ne supportais plus ce bavardage sur liberté d’expression et censure, il me niait, l’a très mal pris, elle m’a dit qu’en tant qu’artiste il était très important pour elle. cela a déclenché en moi une nouvelle vague de question sur l’art, ce témoignage rendu aux morts, l’art est toujours plus ou moins funéraire, il survit à la censure mais survivra-t-il à l’anéantissement total du respect dû aux morts? Je l’ignore et d’ailleurs je m’en fous totalement.*

Danielle bleitrach

4 commentaires

  1. Allez Danielle, vous êtes aussi forte que Batman et vous envoyez de sacrées claques aux Robin antisémites.
    Votre bataille est transmissible soyez en certaine et le succès de votre blog, les nombreux témoignages de sympathie que vous recevez le confirment.
    Bon, juste pour vous faire un peu sourire: Sur Taddeï la chronique ‘vêtement’ du supplément du Monde souligne sa cravate punk et conclut que son émission risque de finir dans le vomi.

  2. merci cher marcel, mais ce texte a une histoire étrange, Marc en a l’récupéré sur mon blog la première version, un texte de la nuit après l’émission et le documentaire. Et puis à l’aube quand le jour s’est levé, j’ai eu honte de raconter ma vie et j’ai changé le texte, je l’ai rendu plus violent des choses non dites.. Donc il y a deux textes et je ne le regrette pas en le relisant ici, il n’est pas aussi impudique que ce que je l’imaginais, tout au plus une expérience commune avec des tas de camarades.

  3. Et bien en 2060 les Bleitrachologues s’écharperont sur les deux versions du ‘Manuscrit de 2014’ voilà tout.

    (je ne peux tjrs pas poster sur h et s, pb technique ou coupure épistémologique ?)

  4. Je relis ma phrase. elle se voulait chaleureuse et elle n’est que cassante. désolé.
    Sur h et s, ça fonctionne.
    A Marc: l’article sur Cuba est excellent, merci. Pour avoir lu Padura je trouve les autorités de l’Ile vraiment tolérantes.
    Cordialement à vous deux.


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