Ils croient (ou veulent faire croire) qu’ils ne sont pas antisémites, par Marc Harpon

 

 

 

Yahia Gouasmi du "Parti antisioniste" et ses compères Dieudonné et Soral

Yahia Gouasmi du « Parti antisioniste » et ses compères Dieudonné et Soral

L’écrivain allemand Klaus Mann, dans un texte sur la « notion » de « bolchévisme culturel » inventée par les nazis, écrit ce qui suit :

 

 

L’expression « bolchevisme culturel » est l’arme dont usent les puissances régnant aujourd’hui en Allemagne pour étouffer toute production intellectuelle qui ne serait pas au service de leurs tendances politiques. Il serait malaisé de donner une définition précise du « bolchevisme culturel ». Il en a de ce concept comme de tout le pathos de la « nouvelle Allemagne » : il est plus commode de l’expliciter par la négative. (Le nouveau pathos allemand se montre beaucoup plus facilement contre que pour quelque chose : contre le marxisme, contre le traité de Versailles, contre les Juifs). Pour commencer donc, l’esprit du « bolchevisme culturel » n’est pas nationaliste, ce qui suffit déjà à le condamner. Du reste, le bolchevisme culturel n’a pas besoin d’avoir le moindre lien avec le bolchevisme, généralement il n’en a aucun. Il faut juste qu’il en ait avec la culture, laquelle est en soi motif à suspicion. Quoi qu’il en soit, il mérite de mourir parce qu’il est « antiallemand», « réfractaire », « judéo-analytique », dépourvu de respect devant les bonnes vieilles traditions (à savoir les corporations étudiantes et les défilés militaires), pas assez « attaché à la terre », pas assez « dynamique », et de ce fait- de tous les reproches le plus épouvantable- « pacifiste ». Le bolchevique culturel s’est ligué avec la France, les Juifs et l’Union Soviétique. Il est à la fois marxiste et anarchiste (on met tout dans le même sac). Il reçoit tous les jours de l’argent des franc-maçons, des sionistes et de Staline. Il faut l’exterminer.

 

 

Mann donne ici un exemple de ce qu’on peut, me semble-t-il, tenir pour un caractère essentiel du fascisme comme idéologie : le flou conceptuel ou balancement notionnel. La définition des termes change constamment de même que les objets auxquels ils s’appliquent. Comme le dit Mann, « on met tout dans le même sac ». Or, si c’est bien là une caractéristique du fascisme, il faut s’attendre à la rencontrer sur des sujets autres que ceux liés au prétendu « bolchevisme culturel ». C’est ainsi que la définition du sionisme est, dans la « pensée » d’Hitler, à géométrie variable. Le sionisme c’est, bien entendu, l’idéologie prônant pour les juifs la constitutions d’un Etat à eux. Mais, pour les fascistes, le « sionisme », c’est plus que ça : tout juif est un sioniste, même quand il n’en est pas un. Ainsi Adlof Hitler écrit-il :

 

 

Un grand mouvement qui s’était dessiné parmi eux et qui avait pris à Vienne une certaine ampleur, mettait en relief d’une façon particulièrement frappante le caractère ethnique de la juiverie : je veux dire le sionisme. Il semblait bien, en vérité, qu’une minorité seulement de Juifs approuvait la position ainsi prise, tandis que la majorité la condamnait et en rejetait le principe. Mais, en y regardant de plus près, cette apparence s’évanouissait et n’était plus qu’un brouillard de mauvaises raisons inventées pour les besoins de la cause, pour ne pas dire des mensonges. Ceux qu’on appelait Juifs libéraux ne désavouaient pas, en effet, les Juifs sionistes comme n’étant pas leurs frères de race, mais seulement parce qu’ils confessaient publiquement leur judaïsme, avec un manque de sens pratique qui pouvait même être dangereux. Cela ne changeait rien à la solidarité qui les unissait tous. Ce combat fictif entre Juifs sionistes et Juifs libéraux me dégoûta bientôt ; il ne répondait à rien de réel, était donc un pur mensonge et cette supercherie était indigne de la noblesse et de la propreté morales dont se targuait sans cesse ce peuple.

 

Pour les fascistes, « sioniste », ça veut dire juif. Quand donc les sbires de Dieudonné prétendent ne pas être antisémites, au mieux, ils mentent, au pire, ils se trompent sur leur propre-compte, ce qui ne serait pas étonnant, à l’ère du décervelage de masse. Mais, se défendront-ils, c’est aller trop loin que de comparer le Duce de la Main d’Or à un nazi. On pourrait répondre alors que, même à faire abstraction de toutes les autres similitudes possibles entre les contextes, les personnes et les idéologies concernées, sur ce point au moins Dieudonné ne fonctionne pas différemment d’un fasciste. Son emploi du terme « sioniste » est en effet flou et lâche. Il a ainsi déclaré il y a quelques années que Jésus avait été tué par le sionisme…près de dix-neuf siècles avant la fondation de celui-ci par Théodor Herlz !

 

Il y a très probablement une large part de mauvaise foi dans les discours national-tiers-mondiste des amis de Dieudonné. Mais, contrairement à certains de mes amis, je ne crois pas que ce dernier soit seulement motivé par l’argent et la notoriété. Il croit à ce qu’il dit et il n’est probablement pas le seul. Cela soulève la question de savoir comment croire à des inepties formulées dans des termes dont l’extension varie presque à chaque emploi ? Comment arrive-t-on à ne jamais repérer ses propres amphibiologies ? Je sais que comparaison n’est pas raison, mais j’ai la conviction que la solution à de nombreux problèmes qui se posent chez nous passe par le détour par les sociétés « primitives » et leur mentalité.

 

Evans-Pritchard, dans Sorcellerie, oracle et magie chez les Azandé, a noté que, chez les Azandé, la qualité de sorcier était héréditaire. Cela implique que, si je suis un sorcier, mes frères, sœurs, parents, cousins etc. le sont aussi. Or, en pratique, quand un membre du groupe est condamné pour sorcellerie, toute sa famille ne l’est pas avec lui. C’est qu’il y a des sorciers froids et des sorciers chauds, ou encore des sorciers en acte et d’autres seulement en puissance. Tous sont des sorciers même quand ils n’en sont pas. Le juif, que nos sociétés dotent, depuis le Moyen-Âge de pouvoir et d’intentions occultes, n’est-il pas lui aussi ce qu’il est (sioniste, comploteur, assassin, sacrificateur d’enfants…) même quand il ne l’est pas ? Si le juif est pour nous ce que le sorcier est pour le primitif, il risque d’être aussi difficile d’extirper l’antisémitisme de nos sociétés qu’il l’est de persuader un Azandé de l’inexistece de la sorcellerie ou de l’inefficacité des gris-gris.

url de l’article : https://socio13.wordpress.com/2013/12/10/acclimater-la-lecon-venezuelienne-les-prix-mais-aussi-les-salaires-par-marc-harpon/

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