PISA, et alors? par Marc Harpon

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L’enquête PISA, menée tous les trois ans par l’OCDE, fait de la France, une fois n’est pas coutume, un “mauvais élève”, comme dit le nov-langue médiatique.

Je ne souhaite pas contester les résultats et les problèmes réels qu’il font apparaître mais bien la notion même d’évaluation, qui est tout simplement dangereuse pour les savoirs à transmettre, comme le font les enseignants, ou à produire, comme le font les chercheurs, également affectés par la frénésie évaluative qui s’est saisie du monde entier.

L’évaluation, notons-le, est une façon de connaître la chose évaluée. Après m’y être livré, je peux dire avec certitude si la chose en question remplit ou non les objectifs qu’on lui assigne ou qu’on devrait lui assigner. Or, la connaissance dépend du dispositif cognitif mis en œuvre. Par exemple, la chauve-souris, dotée d’un sens sonar, “connaît” les objet sous un jour bien différent que nous autres humains. De la même manière, vous aurez beau parler du rouge à un aveugle de naissance, il ne saura jamais ce que c’est que de voir du rouge. La couleur tombe en dehors du dispositif de connaissance de la personne non voyante. Cela, on peut l’étendre au dispositif de connaissance que nous avons hérité de Gallilée, pour qui « la nature est écrite en langage mathématique », et c »est pourquoi Heidegger (excusez la référence) écrit :

« [Le scientifique] ne peut distinguer que des objets dont les mesure sont de diverses grandeurs. Car il ne peut que mesurer, et, ce faisant, il présuppose toujours déjà la mesurabilité » Heidegger, Séminaires de Zurich, Gallimard, NRF, p. 274.

Il y a donc un hors-champs des dispositifs de connaissance et cela vaut aussi pour les évaluations-comparaisons. Le classement de Shanghai, par exemple, qui sert, tout comme l’étude PISA, à dévaloriser le système français, est ainsi conçu qu’une Université performante dont les enseignants publieraient peu en anglais serait moins bien classée qu’une autre : le classement de Shanghai est « aveugle » à la performance qui n’a pas la langue anglaise pour vecteur.

De la même manière, l’étude PISA est et restera aveugle aux humanités, alors même que des disciplines comme la philosophie sont essentielle à la formation du futur citoyen. Si elle était prise en compte, en dépit des ratés de l’enseignement philosophique en France, c’est peut-être notre pays, un des seuls au monde dans lequel la philosophie fait partie du tronc commun des élèves du secondaires, aurait la première place du classement.

Juger notre école et notre système scolaire à l’aide d’évaluations qui, par définition, ne peuvent évaluer l’inestimable (le grec, le latin, la culture littéraire), c’est donner dans un positivisme exacerbé dont, dans ses meilleurs textes, Comte lui-même voit les limites :

« En reconnaissant, sous ce double aspect, l’imperfection nécessaire de nos divers moyens spéculatifs, on voit que, loin de pouvoir étudier complètement aucune existence effective, nous ne saurions garantir nullement la possibilité de constater ainsi, même très superficiellement, toutes les existences réelles, dont la majeure partie peut-être doit nous échapper totalement. Si la perte d’un sens important suffit pour nous cacher radicalement un ordre entier de phénomènes naturels, il y a tout lieu de penser, réciproquement, que l’acquisition d’un sens nouveau nous dévoilerait une classe de faits dont nous n’avons maintenant aucune idée, à moins de croire que la diversité des sens, si différente entre les principaux types d’animalité, se trouve poussée, dans notre organisme, au plus haut degré que puisse exiger l’exploration totale du monde extérieur, supposition évidemment gratuite, et presque ridicule » (Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, paragraphe 13, Vrin, pp. 65-66)

Tout ce qui précède ne signifie pas qu’il faille tenter dans nos écoles, nos lycées et nos Universités, de résister à la tendance lourde de l’évaluationnite aigüe. Ou du moins ce n’est pas que dans ces lieux qu’il faut résister. En effet, ce à quoi les évaluations-comparaisons sont aveugles, c’est précisément ce à quoi le marché est aveugle : les humanités et les connaissances « pures », qui ne débouchent sur aucune compétence pratique utile et monnayable. L’évaluationnite n’est donc que la façon dont le capitalisme détruit la culture et ce n’est qu’en triomphant du capitalisme qu’on vaincra son entreprise de démantèlement de l’éducation et de la recherche.

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