L’impérialisme, son rôle structurel, par Marc Harpon

 

Impérialisme

Ci-dessous est donnée la version écrite de ma conférence lors de la journée de formation organisée par les Jeunes Communistes du 92 sur le thème de l’impérialisme. Les militants assemblés pour entendre les intervenants se sont vu remettre une copie des principaux textes cités (Marx, Hobson, Lénine, Galeano),  ainsi que d’un article de Libération et d’un extrait d’un site consacré à l’histoire d’une tristement célèbre entreprise américaine. C’est que j’ai la conviction que l’apprentissage de la pensée critique et autonome ne peut pas se faire sans supports, notamment issus des œuvres classiques traitant de telle ou telle question.

L’impérialisme c’est quoi ?

Le mot « impérialisme » a deux sens. Il désigne d’abord toute politique de construction, conservation, développement d’un Empire, c’est-à-dire d’un ensemble de territoires subordonnés à un autre C’est en ce sens seulement qu’on peut parler d’impérialisme français, américain ou britannique. En un autre sens, l’impérialisme, c’est une certaine étape du développement des économies capitalistes. John Atknison Hobson, le premier auteur a avoir étudié cet impérialisme là parle parfois du « new imperialism », le nouvel impérialisme, Lénine, lecteur d’Hobson et auteur de l’étude sans doute la plus classique sur le thème, parle de « stade suprême du capitalisme » et Staline par le de « l’époque impérialiste ». Mais puisque ce deuxième sens de l’impérialisme en fait une période ou une ère déterminée de l’histoire du capitalisme, il ne faut plus se demander « L’Impérialisme, c’est quoi ? » mais plutôt, « L’impérialisme, c’est quand ? ».

L’impérialisme, c’est quand ?

Pris au premier sens, le terme « impérialisme » est un concept flou. Il y est question d’espaces subordonnés à d’autres, mais le degré de subordination peut varier énormément et créé des situations extrêmement différentes les unes des autres. Si même le plus léger degré de subordination suffit à parler d’impérialisme, alors La Ligue de Delos est, dès ses débuts, un phénomène impérialiste. La Ligue de Délos est une alliance par laquelle, en 478 avant Jésus-Christ, les cités grecques d’Asie Mineure, craignant la menace des Perses, se placent sous la protection des Athéniens. Elle commence comme une sorte de traité mais elle finit par fonctionner comme à l’avantage principal des athéniens qui, par exemple, en -458, transfèrent chez eux le Trésor de la Ligue. Athènes bénéficie par ailleurs d’envois de troupes, de navires ou d’un versement d’un tribut de la part de ses « alliés ».

Au second sens, l’impérialisme, c’est la période à partir de laquelle le monde est entièrement partagés entre puissances capitalistes établissant de quasi-monopoles sur leurs zones d’influence respectives. En d’autres termes, l’âge impérialiste ou l’impérialisme au sens 2, c’est la période historique où l’impérialisme au sens 1 recouvre toute la planète : chaque espace appartient soit à une grande puissance soit à sa zone d’influence. Plus aucune portion de territoire n’échappe à l’accaparement impérialiste. Il se trouve qu’à l’époque même où ce partage planétaire se met en place dans le sang, le capitalisme subit plusieurs mutations : l’industrie est de plus en plus concentrée entre les mains de grandes entreprises nationales puis multinationales, le secteur bancaire se développe et atteint lui aussi des degrés inédits de concentration, l’industrie est de plus en plus dépendante du capital bancaire ou capital financier. C’est pourquoi, Lénine écrit :

« Si l’on devait définir l’impérialisme aussi brièvement que possible, il faudrait dire qu’il est le stade monopoliste du capitalisme. Cette définition embrasserait l’essentiel, car, d’une part, le capital financier est le résultat de la fusion du capital de quelques grandes banques monopolistes avec le capital de groupements monopolistes d’industriels; et, d’autre part, le partage du monde est la transition de la politique coloniale, s’étendant sans obstacle aux régions que ne s’est encore appropriée aucune puissance capitaliste, à la politique coloniale de la possession monopolisée de territoires d’un globe entièrement partagé. » (Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, chapitre VII)

L’impérialisme, ça fait quoi ?

Avant de parler des fonctions de l’impérialisme, je souhaiterais parler de ses effets. La fonction, c’est ce à quoi sert une chose. Son effet, c’est ce qu’il fait. Une flaque qui me fait glisser a un effet mais certainement pas une fonction, puisqu’il serait absurde de dire qu’elle sert à me faire glisser.

Dans le mode de production capitaliste, l’impérialisme au sens 1 permet des surprofits, encore appelés « rentes impérialistes ». Dans Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Eduardo Galeano écrit :

« Durant la période 1950-1967, les nouveaux investissements nord-américains en Amérique Latine atteignirent, sans compter les bénéfices réinvestis, un total de trois milliards neuf-cent vingt et un millions de dollars ; les versements et dividendes expédiés à l’extérieur par les entreprises furent de douze milliards huit-cent dix-neuf millions de dollars. Les gains dépassèrent le triple du montant des nouveaux capitaux placés sur le continent. » (Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Plon 1980, coll. Pocket Terre Humaine Poche, p. 311)

L’impérialisme au sens 1 améliore les conditions de vie d’une aristocratie ouvrières des pays développés. Ce faisant, il étouffe leur esprit révolutionnaire. C’est ce que note déjà Lénine dans sa brochure sur le sujet :

« Les profits élevés que tirent du monopole les capitalistes d’une branche d’industrie parmi beaucoup d’autres, d’un pays parmi beaucoup d’autres, etc., leur donnent la possibilité économique de corrompre certaines couches d’ouvriers, et même momentanément une minorité ouvrière assez importante, en les gagnant à la cause de la bourgeoisie de la branche d’industrie ou de la nation considérées et en les dressant contre toutes les autres. Et l’antagonisme accru des nations impérialistes aux prises pour le partage du monde renforce cette tendance. » (Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, chapitre X)

En même temps que l’impérialisme au sens 1 améliore les conditions de vie de certains travailleurs du Nord, il détériore celle des populations des pays pauvres par la dégradation des termes de l’échanges. Parce que la productivité du travail n’est pas la même dans les pays impérialistes et les pays soumis à l’impérialisme, deux marchandises de même valeurs ne représentent pas la même quantité de travail dans deux espaces différents : si on suppose que les tracteurs importés, par exemple, par l’Ouganda, ont la même valeur que ses exportations agricoles, ils contiennent pourtant moins de travail humain. En d’autres termes, une heure de travail occidentale s’échange contre plusieurs heures de travail d’un africain.

Mais l’impérialisme, pris cette fois au sens 2 d’âge du monopole, fait paradoxalement naître les conditions de la Révolution Socialiste : il est, comme dit Lénine, un « capitalisme de transition » ou un « capitalisme agonisant ». Au stade de l’impérialisme, quelques grandes banques, entrelacées dans une multiplicité d’associations finance une économie de plus en plus limitées à un nombre réduit de grandes entreprises. La direction d’une économie entière tend ainsi à être concentrée entre les mains d’une poignée d’établissements financiers. Si la propriété reste privée, la production est déjà entièrement socialisée et planifiée :

« Quand une grosse entreprise devient une entreprise géante et qu’elle organise méthodiquement, en tenant un compte exact d’une foule de renseignements, l’acheminement des deux tiers ou des trois quarts des matières premières de base nécessaires à des dizaines de millions d’hommes; quand elle organise systématiquement le transport de ces matières premières jusqu’aux lieux de production les mieux appropriés, qui se trouvent parfois à des centaines et des milliers de verstes; quand un centre unique a la haute main sur toutes les phases successives du traitement des matières premières, jusque et y compris la fabrication de toute une série de variétés de produits finis; quand la répartition de ces produits se fait d’après un plan unique parmi des dizaines et des centaines de millions de consommateurs |[…], alors, il devient évident que nous sommes en présence d’une socialisation de la production » (Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, chapitre X)

L’impérialisme ça sert à quoi ?

L’impérialisme au sens 1 peut avoir de multiples fonctions. Dans le cas déjà évoqué de l’impérialisme athénien de la Ligue de Délos son rôle est d’abord militaire. Il s’agit de constituer une large alliance contre l’ennemi perse. Mais il est très souvent aussi économique. L’hégémonie athénienne elle-même aboutira à une subordination économique des cités d’Asie mineure à leur protectrice européenne. Claude Orieux et Pauline Schmitt Pantel à la page 195 de leur Histoire Grecque, écrivent :

« La stratégie athénienne, autant que tous les documents à notre disposition le montrent, n’est pas dictée par un expansionnisme économique, totalement étranger à la pensée du temps, en revanche, même si elle ne les formule pas clairement, elle a des aspects économiques indéniables, qu’il ne faut pas non plus minimiser. » (Claude Orieux et Pauline Schmitt Pantel, Histoire Grecque, PUF, 1995, quatrième édition 2002, coll. Premier Cycle,)

Par exemple, la Ligue de Delos a permis aux athéniens d’avoir dans leur camps les Cités contrôlant les voies maritimes par lesquels ils s’approvisionnaient en céréales et, par conséquent, de garantir les livraisons vers l’Attique.

L’impérialisme au sens 1 a également pour fonction de créer les conditions du capitalisme comme système-monde. Si je possède mes propres moyens de travail, je n’ai aucune raison de travailler pour un patron. Pour qu’existe le capitalisme, donc, il faut d’abord que les travailleurs soient séparés de leurs moyens de travail.

« Au fond du système capitaliste il y a dope la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive dès que le système capitaliste s’est une fois établi; mais comme celle-là forme la base de celui-ci, il ne saurait s’établir sans elle. Pour qu’il vienne au monde, il faut donc que, partiellement au moins, les moyens de production aient déjà été arrachés sans phrase aux producteurs, qui les employaient à réaliser leur propre travail, et qu’ils se trouvent déjà détenus par des producteurs marchands, qui eux les emploient à spéculer sur le travail d’autrui. Le mouvement historique qui fait divorcer le travail d’avec ses conditions extérieures, voilà donc le fin mot de l’accumulation appelée « primitive » parce qu’elle appartient à l’âge préhistorique du monde bourgeois. » Marx, Le Capital, Livre I, Section 8, chapitre XXVI

En Europe, cette séparation a pris la forme d’une large expropriation des populations rurales, dont l’exemple classique est le mouvement d’enclosure des campagnes anglaises :

« Dans les dernières années du XVIII° siècle, la yeomanry, classe de paysans indépendants, la proud peasantry de Shakespeare, dépassait encore en nombre l’état des fermiers.[…]Vers 1750 la yeomanry avait disparu » Marx, Le Capital, Livre I, Section 8, chapitre XXVI

C’est cette même expropriation des travailleurs qu’opère l’impérialisme occidental dans les colonies. En Algérie, par exemple, 120 ans après l’invasion de 1930, les paysans avaient perdu 40% des terres agricoles, à commencer par les plus fertiles. Les petits paysans indépendants deviennent alors ouvriers agricoles dans la culture d’exportation des agrumes ou de…la vigne, étrangère à la culture locale. Dans les colonies où cette expropriation des populations locales n’a pas suivi le schéma normal, les métropoles ont été forcées de mettre en place des stratégies d’expropriation élaborées. C’est notamment le cas de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, où Edward Gibbon Wakefield, que Marx cite abondamment dans la section VIII du Livre I du Capital, a proposé d’augmenter artificiellement le prix des terres pour éviter que les ouvriers ne deviennent paysans et pour financer, avec les recette liées à l’augmentation, l’acheminement de nouveaux travailleurs anglais disponibles pour l’exploitation capitaliste. Une fois expropriés, les indigènes ou, aux Etats-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande, les petits paysans blancs qui les ont partiellement remplacés, peuvent constituer les deux secteurs de la classe ouvrière dont le capitalisme a besoin : 1/ le secteur actif occupé, qui exerce véritablement un emploi et 2/ l’armée de réserve ou le secteur chômeur, qui sert à faire baisser les salaires par la concurrence.

Une fois qu’existe le capitalisme, l’impérialisme au sens 1 a pour fonction de résoudre l’une des contradictions du système, liées aux conditions mêmes du profit. Si je suis un patron, j’ai intérêt à verser le salaire le plus faible possible à mes ouvriers, afin d’augmenter mes profits. Mais si chaque patron individuel fait la même chose, comme cela arrive effectivement, alors arrive un moment où les salaires sont trop bas pour permettre aux travailleurs d’acheter la production. Il y a sous-consommation ou surproduction ou encore, le marché national n’est pas suffisant pour réaliser les plus-values générées dans la production. Introduire le capitalisme dans des pays subordonnés et construire avec ces derniers des relations commerciales exclusives ou quasi-exclusives est un moyen pour la bourgeoisie d’étendre ses marchés et de compenser l’insuffisance des demandes nationales. C’est pourquoi John Atkins Hobson, dont l’étude sur l’impérialisme est une des sources de Lénine, écrit :

« Nous devons avoir des marchés pour le développement de nos manufactures, nous devons avoirs des débouchés pour y investir notre trop plein de capital et les énergies du surplus en soif d’aventure de notre population : une telle expansion est une nécessité vitale pour une nation dotée d’énormes moyens de productions en développement permanent. »(Imperialism, a study, chapitre V, traduit par nous)

On notera qu’il est question de débouchés pour les marchandises et pour les capitaux. Lorsqu’un marché est saturé, il est inutile d’y déverser des marchandises supplémentaires. De là, il suit qu’il faut soit s’orienter vers l’exportation (produire localement pour l’étranger) soit se mettre à investir à l’étranger (produire à l’étranger pour l’étranger). Mais l’exportation de capitaux répond aussi à une autre logique que celle qui fait d’elle un simple moyen d’éviter la surproduction. Tout capital, pour se valoriser, doit s’enrichir de la valeur créée par le travail. C’est parce qu’il a besoin du travail et des moyens du travail que le capital s’exporte là où il peut trouver et des travailleurs et des moyens de production, notamment des matières premières.

C’est là une nouvelle fonction de l’impérialisme contemporain : parce qu’existent ce que Lénine appelait des « monopoles » mais qu’il conviendrait plutôt de nommer oligopoles, l’accès aux moyens de travail, les matières premières en particulier, et aux travailleurs est dominé par quelques grandes entreprises et/ou cartels. La constitution d’une zone d’influence exclusive permet à une puissance impérialiste d’assurer que ce contrôle revienne à « ses » entreprises et à « ses » cartels. Ou encore, pour être plus exact, en poussant leurs Etats vers une politique impérialiste au sens 1, les « monopoles » s’assurent un accès aux ressources et aux travailleurs des espaces de la périphérie au détriment des « monopoles » de nations concurrentes. L’impérialisme, par exemple, fait que le pétrolier anglo-hollandais Shell, a des yeux et des oreilles au sein de tous les ministères du Nigéria, comme l’a révélé un câble de Wikileaks, ce qui, d’après ces mêmes câbles, lui aurait permis de réagir aux tentatives d’entreprises russes et chinoises de remporter des contrats pour l’accès au pétrole nigérian. Un autre exemple : le 18 août 1953, après avoir engagé la nationalisation du secteur pétrolier de son pays, le premier ministre iranien Mohammed Mossadegh est renversé par un coup d’Etat qui rétablit la monarchie iranienne. Ce coup d’Etat, d’après des archives déclassifiées publiées par la NSAen août 2013, a été exécuté par le renseignement américain et commandité par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, dans le but de préserver leurs intérêts, notamment pétroliers, dans la région. On peut lire dans ces archives que : ««Le coup d’Etat militaire qui a renversé Mossadegh et son cabinet de Front national a été mené sous la direction de la CIA dans un acte de politique étrangère» (cité par Libération, 20 août 2013).

L’impérialisme, c’est efficace ?

Que l’impérialisme ait une fonction n’implique pas qu’il la remplisse bien. Organe du grand Léviathan capitaliste, il peut, comme n’importe quel organe être malade, peut-être même congénitalement. C’est pourquoi, en guise de conclusion, j’adresse une question à la salle, afin de lancer la discussion : pensez-vous que l’impérialisme peut durablement remplir sa fonction ? Pourquoi ?

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