Letras cubanas : La Sorpresa de Virgilio Piñera, (5/6)

traduit de l’espagnol par Marc Harpon pour Changement de Société

La Révolution a eu lieu et Marta, la latifundiaire, revient chez « ses » paysans. Elle doit « leur parler ». Mais pour leur dire quoi?

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Severo. Je vais me faire un plaisir de la lui coller au visage. Elle doit marcher la queue entre les jambes…On lui a tout pris. Elle l’a mérité. (Il marche jusqu’à la table avec une paire d’éperons à la main ; il les pose juste à côté de la selle.) Pourvu qu’elle arrive vite. Je ne veux pas la laisser seule avec toi.

Pancha. Elle ne va pas me manger toute crue. (Elle rit.) Elle a déjà perdu ses dents.

Severo. (Riant.) Plus de dents plus de rien de rien. (Pause.) Sais-tu ce pour quoi seul elle aurait renoncé à cette petite propriété ?

Pancha. (Elle se signe.) Bienheureux Saint Lazare ! (Pause.) Tu es devenu fou ?

Severo. (Riant.) Attends, femme… (Pause.) Pour voir sa tête maintenant qu’elle sait que Batista est plus là. Elle n’a jamais eu de plus grande surprise de sa vie. (Pause.) Nous autres on nous élève à la gloire, mais elle…

Pancha. (Elle va à la fenêtre.) Severo, pourquoi elle veut nous voir ?

Severo. (Il revient examiner les objets qui sont au sol.) Dieu seul sait ! (Pause, accroupi.) Où diable est passé le mors ? Dès que je peux je m’achète un cheval noir et je l’appelle Amiral. (Pause.) Je ne comprend pas comment elle peut oser mettre le pied dans notre cabane. Après tout c’qu’elle nous a fait.

Pancha. (Allant de la fenêtre à la porte.) Sans Fidel, tout serait allé suivant ses goûts. Elle voulait la Terre entière pour elle. (Sortant.) Je vais me changer, je ne veux pas qu’elle me voie négligée.

Severo. (Marchant jusqu’à la table, s’assoit sur un tabouret et se met à examiner la selle.) Fais vite et regarde si le mors n’est pas dans le poulailler. (Pause. Il regarde la boîte à chaussures, prend la lettre de l’avocat hors de la boîte, la regarde attentivement et commence à lire.) « Monsieur Severo Fundora, par la présente je me vois obligé de vous informer que si dans un délai de quinze jours vous ne quittez pas volontairement Providence, ce cabinet entamera des démarches pour votre expulsion immédiate, pour impayés. Signé : Arturo Bolaños. Santiago de Cuba, le premier octobre mille-neuf cent cinquante huit. » (Cette carte doit être lue avec une maladresse manifeste. Pause. Quand Severo retourne vers la porte, il voit, en train d’entrer, Marta.)

Marta. (Faisant quelques pas vers Severo.) Le passé est le passé, Severo ; aujourd’hui je n’ai plus rien. (Pause.) De millionnaire à indigente !

Severo. (Lui tendant la main.) Vous exagérez, madame Marta ! Ce qu’il vous reste n’est pas rien. (Pause. Il lui montre le siège.) Mais asseyez-vous.

Marta. (Elle se laisse tomber sur le siège.) Ce qu’il me rese ? Ne me faites pas rire, Severo. On m’a gelé mes fonds.

Severo. (Il va à la porte et crie.) Pancha ! Pancha ! Madame Marta est là. (Il retourne auprès de Marta.) Les temps changent Madame Marta.

Marta. (Soupirant.) Et comment ! J’en suis réduite à trois-cents pesos par mois !

Severo. (Hochant la tête.) Que voulez-vous, Madame Marta, ce n’est pas si mal après tout!

Marta. (S’agitant sur son siège.) Ce n’est donc pas si mal ! Mais, Severo, pour nous, trois-cent pesos, c’est à peine suffisant pour un début de mois ! En coiffure et en manucure seulement, Gladys et moi dépensions trois-cents pesos.

Severo. (Sarcastique.) Quelle barbarie, Madame Marta ! (Pause.) Mais, voyez, Pancha se fait elle-même son chignon.

Marta. Je ne me fais pas de chignon, ma tête a l’habitude d’aller chez le coiffeur trois fois par semaine.

Severo. (Il s’assoit sur un tabouret.) Pourquoi vous n’ouvrez pas un salon de coiffure ?

Marta. Je ne comprends pas…

Severo. C’est pourtant clair…vous pourriez vous coiffer toutes les deux tous les jours !

Marta. (Elle avance.) Ecoutez, Severo, je ne suis pas venue dans le but précis de parler du métier de coiffeuse.

Pancha. (Entrant, goguenarde. A Marta.) Heureux les yeux qui vous voient, Madame Marta !

Marta. (Amère.) Le bonheur a fui ma maison ; il est chez vous maintenant. (Pause.) Comment allez-vous, Pancha ?

Pancha. (S’asseyant près de Marta.) Très heureuse, Madame Marta. Nous respirons, maintenant.

Marta. (Elle se lève.) Et moi j’étouffe ! (Elle va jusqu’à la petite fenêtre. Elle regarde au loin.) Dire que tout ça était à moi ! (Pause. Elle se met dos à la fenêtre.) A la rue et sans rien…Et en plus, ils nous déclarent latifundiaires !

Severo. Sauf votre respect, Madame Marta, vous aviez plus de treize mille hectares !

Marta. (Marchant vers Severo.) Nous avons travaillé pour cela. Quand mon grand-père est mort, nous n’avions que cette exploitation. Mon père a travaillé dur, et mon mari ensuite. Treize mille hectares ne sont pas tombés du ciel ! (Pause.) Et aujourd’hui, il faut les distribuer !

Severo. Vous n’faisiez rien avec ces terres.

Marta. (Elle l’interrompt.) Comment, rien ? Elles me rapportaient des sommes rondelettes.

Severo. (Imperturbable.) Des sommes rondelettes pour vous’ autres ; pour nous, la faim.

Pancha. Et celle que nous avons connue ! Vous savez bien à quel point. (Pause.) L’année commençait et finissait avec la faim.

Severo. Et vous vous plaignez, Madame Marta, parce qu’on vous a laissé trois-cents pesos pour vivre ?

Pancha. Je n’ai jaimais vus trois-cents pesos côte à côte. C’est beaucoup d’argent.

Marta. Nous en dépensions trois-milles par mois.

Severo. (A Pancha.) Madame Marta et Gladys dépensaient trois-cents pesos pour se faire coiffer.

Pancha. Pour s’faire coiffer ? Sainte Vierge [1] ! Alors qu’un peigne ne coûte que cinquante cents.

Severo. (Se frappant la poitrine.) Diable ! On veut même pas l’savoir. Si ma vieille compagne gaspillait trois-cents pesos chez le coiffeur, ça s’rait en privant beaucoup d’gens d’leur argent.

Marta. Il vaut mieux arrêter là. Nous n’arriverons pas à nous entendre. (Pause.) La roue a tourné et à présent c’est nôtre tour d’être en bas. (Pause.) Je suis venue… (Elle s’interrompt, et cache la lettre de ses mains.)

Severo. Nemesio nous a dit que vous vouliez nous parler.

Marta. (S’entrecoupant.) C’est très dur…très dur…

Pancha. Ce fut plus dur, Madame Marta quand vous êtes venues en septembre pour nous chasser d’ici. Dieu sait combien de larmes vous avez provoquées.

[1] Caridad del Cobre, en version originale. C’est la Vierge nationale cubaine.

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