Théorie des jeux merdique en Syrie, par Chan Akya

 

 

source: Asia Times, 4 septembre 2013

 

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

 

« Parce qu’il était là », Edmund Hillary sur la question de savoir pourquoi il a escaladé le Mont Everest

 

Il y a de multiples considérations humanitaires derrière tout ce qui se passe dans la région du Moyen-Orient, que ce soit le coup d’État militaire en Égypte ou les meurtres de masse de civils en Syrie. Mais il semble difficile de distinguer les mecs qui sont censés être les amis de l’Occident de ceux qu’on décrit comme l’autre côté. Par exemple, quelle est la différence entre la répression de manifestants chiites à Bahreïn et le meurtre de civils en Syrie ?

 

Si le critère de distinction est celui qui veut qu’un pays ne puisse être autorisé à commettre des meurtres de masse sur sa population, comment l’Occident décrira-t-il les actions de ses alliés turcs (contre les kurdes et, précédemment, les arméniens) ou l’Arabie Saoudite ?

 

Nous pouvons donc facilement exclure les considérations humanitaires en ce qui concerne la motivation clé d’une quelconque attaque contre la Syrie.

 

Le changement de régime est la raison potentielle suivante pour toute action en Syrie, mais cela amène évidemment la question de ce qu’on a en magasin pour le pays une fois renversé le régime brutal de Bachar Al-Assad. A en croire tout ce que la couverture médiatique du sujet signale, l’alternative au régime Syrien est maintenant liée à l’opposition très désunie à Assad, alors que certains groupes ont été renforcés par la présence de militant entraînés d’Al Quaida. Les minorités, y compris la vieille communauté chrétienne syrienne ont été brutalement prises pour cible par les opposants au régime d’Assad.

 

Sans souligner l’ironie qu’il y a à ce que l’Occident intervienne du côté d’AL Quaida et d’autres tueurs de chrétiens du même genre, la question se pose : quel est le plan exactement, si on doit renverser Assad. Si les combats menés jusqu’ici sont des indicateurs fiables, l’issue serait plus brutale que les combats qui ont marqué la Libye depuis sa « libération » de Khaddafi il y a de longs mois.

 

Même en supposant que la coalition de bonnes volontés peut être approfondie pour former un gouvernement à Damas, on doit supposer que- comme dans toutes les coalitions- il y aura une approche du type plus petit dénominateur commun. Voyons maintenant ce sur quoi le Hezbollah et Al Quaida s’accordent mis à part bombarder Israël et les États-Unis ? Peut-être que je manque d’imagination, mais la liste des autres thèmes sur lesquels ces deux groupes et leurs branches légales pourraient tomber d’accord en dehors de ces deux points évidents semble inexistante.

 

Une autre possibilité serait que le pays soit scindé entre des parties contrôlées par le Hezbollah/Iran et d’autres contrôlées par Al-Quaida. Ce type d’arrangement, étant données la concentration et la densité de la population des principales villes, garantit presque certainement que le Liban sera ramené au cœur du conflit pour fournir des zones de repli stratégique aux forces du Hezbollah.

 

Joli coup les génies : faire tomber un allié de plus sans plan ni réflexion.

 

Laissant le Liban de côté pour le moment, la Syrie a de fortes chances de s’effondrer et de devenir ingouvernable durant les mois qui suivront le départ d’Assad, devenant une menace stratégique pour tous ses voisins et fournissant (encore une fois) un nouvel espace pour des militants venus du Yemen et du Soudan.

 

Il y a ensuite la question gênante des armes chimiques que les troupes d’Assad sont censées avoir utilisées contre des civils. Si nous croyons l’Occident sur parole quand il affirme que de telles armes de destruction massive existent en Syrie (ce qui exige une grosse dose de crédulité après ces armements nucléaires et chimiques inexistants qui étaient censés être stockés et prêts à l’usage sous chaque pont d’Irak), pourquoi risquerions-nous un changement de régime sans assurances sur le terrain ? Que soit le Hezbollah soit Al Quaida reçoive du gaz moutarde, c’est précisément ce que la Guerre contre la Terreur devait empêcher, et non provoquer.

 

Ensuite, il y a la question de savoir si 1) ces armes chimiques existent et 2) qui les a utilisées sur la population civile. Jusqu’ici, il n’y a pas eu de preuve scientifique que ces armes existent mais, faisons abstraction et réfléchissons à la question de la théorie des jeux du point de vue d’Assad.

 

Vous avez le dur de base de la cour de récré, à qui on a dit qu’il pouvait faire tout ce qu’il voulait sauf utiliser des armes chimiques parce que ce serait franchir la « ligne rouge ».

 

Connaître l’existence d’une telle ligne rouge, et ensuite foncer et le faire malgré tout exige soit une rare perspicacité- obliger l’Occident à baisser les yeux et prédire d’avance que tous les gouvernements occidentaux feront ce que le parlement britannique a fait la semaine dernière- ou alors cela exige des gains d’une ampleur stratégique assez importants pour contre-balancer tous les inconvénients des représailles occidentales. Cette dernière possibilité est plausible mais ne résiste pas au test basique du pifomètre : les armes sont loin d’avoir renversé la situation en faveur d’Assad- donc, pourquoi les utiliser ?

 

Cette incrédulité m’amène à me poser la question fondamentale- qui a vraiment déployé ces armes, si en effet elles ont été utilisées ?

 

Une conclusion évidente de ce qui précède est qu’Assad sera bombardé parce que l’opportunité se présente- pour l’Amérique et ses alliés de montrer qu’ils font « quelque chose » et que l’Occident se « soucie » des peuples arabes, après tous ces échecs évidents en matière de droits de l’homme dans des régimes amis.

 

C’est donc le Mont Everest de l’Occident : faire quelque chose parce qu’on en a l’opportunité plutôt que parce qu’on a une stratégie ou parce qu’on veut réaliser des buts humanitaires.

 

Prenons un peu de recul et pensons aux changements d’attitudes éventuels : si vous étiez l’un des nombreux dictateurs fantoches de cette partie du monde, dans quel sens changeraient vos calculs stratégiques du fait de la Syrie ? En la matière, les maîtres sont les Nord Coréens, qui ont gagné leur place au sein de « l’Axe du Mal » longtemps après que leur désignation soit acquise par George Bush, dans sa tentative de nommer un pays non islamique au sein de « l’Axe ». Pour récapituler, la Corée du Nord n’est devenue officiellement une puissance nucléaire qu’après la déclaration [par laquelle elle se trouvait incluse dans l’Axe du Mal, ndt], alors qu’elle essayait d’empêcher que quiconque au sein du haut commandement étasunien n’envisage une attaque contre elle.

 

La Syrie n’a pas d’armes nucléaires, et, probablement, pas non plus d’armes chimiques. Ce qu’une attaque contre la Syrie ferait cependant, ce serait à coup sûr de garantir que des pays allant de l’Égypte à l’Iran en passant par la Turquie et (finalement) la Libye accéléreraient leurs programmes de production d’armes nucléaires ou essaieraient d’en acquérir subrepticement d’une façon assez similaire à celle dont le gouvernement du Pakistan s’est débrouillé pour le faire dans les années 80 et 90.

 

Du point de vue de la théorie des jeux, l’attaque controversée contre la Syrie est un échec colossal ; je suis même tenté de suggérer que les auteurs et défenseurs de ce plan ont passé beaucoup trop de temps sous le soleil des vacances d’été. Preuve du réchauffement global, peut-être ; mais une idée vouée à l’échec avant même que le premier missile ne quitte son silo.

 

 

2 commentaires

  1. Bonjour, je partage totalement ce point de vue. L’occident se cherche d’étranges légitimités dans cette partie du monde. Serait-ce finalement l’aveu complet de l’échec de la gestion du Moyen Orient depuis les dernières colonies?

  2. Je pense qu’il est avéré que la Syrie dispose d’un stock d’armes chimiques, mais qu’il est à peu près certain qu’elle ne les a pas utilisé contre la rébellion, et que l’attaque chimique du 21 août est une provocation du coté rebelle dont le but est de justifier une intervention occidentale.

    Je pense aussi que le but de la stratégie occidentale en Syrie est le chaos, pour favoriser un contrôle indirect sur le Moyen-Orient, pour intimider l’Iran, qui pourrait devenir à terme le troisième pilier de l’OCS (bloc russo chinois anti-OTAN) et aussi la liquidation politique du courant tiers-mondiste laïc dont Assad est l’un des derniers vestiges, et qui lui a causé des désagréments dans le passé. La promotion des djihadistes est un risque calculé, dans la mesure où le pire attentat terroriste concevable n’est qu’une piqûre d’épingle pour les États impérialistes, et qu’il justifie ensuite n’importe quel abus de politique extérieure ou intérieure.


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