Vertus rhétoriques et vices théoriques du « coût du capital », par Marc Harpon

IMG_0622A la demande de la CGT et de l’IRES, un groupe d’économistes s’est interrogé sur le « coût du capital ». En effet, pour produire, il faut semble-t-il, des biens de production (consommations intermédiaires et capital fixe) d’une part et du travail productif, d’autre part. De là, il suit que, capital et travail ou, en termes marxistes, « capital constant » et « capital variable » sont les deux facteurs de la production, les deux choses qui font qu’il y a production. La compétitivité s’entend comme le fait de produire à un coût inférieur à celui des concurrents. Or, puisqu’il y a deux « facteurs de production », on devrait s’attendre à ce que la compétition entre entreprises (ou entre nations) concurrentes se fasse par l’action sur l’un comme par l’action sur l’autre.

Ce n’est pourtant pas ce qui arrive dans le monde réel. En fait, le seul facteur de production dont on veut bien abaisser le coût, par le gel des salaires et les exonérations de « charges », c’est le travail. Or, le capital aussi, semble-t-il, a un coût. Se procurer du capital fixe (des machines) et des matières premières suppose de rémunérer celui qui les fournit. Pour obtenir ce « capital-marchandise », comme dit Marx, il faut donc disposer d’un « capital-argent », que les chefs d’entreprise doivent assez souvent emprunter, ce qui les oblige à rémunérer ensuite leurs créanciers par le versement d’un intérêt. Parler de coût du capital est une idée excellente. Cela permet, sur le plan rhétorique de remplacer un élément d’une opposition binaire (avec son corollaire de manichéisme) par l’autre. Mais, parce qu’on ne parle toujours que de l’un, on opère par là un retour subit du refoulé, qui arrive soudainement sous l’œil de la conscience après lui avoir été longuement caché. Ce type de retournement est ainsi de nature à marquer le citoyen qui lit ou entend parler de « coût du capital » en lui donnant l’impression d’une illumination subite (de l’esprit du sujet comme de l’objet économique qu’il a le sentiment d’apprendre à connaître) ou d’un retour inattendu du refoulé.

Au-delà de la rhétorique, l’idée de parler d’un coût du capital est intéressante stratégiquement. Un certain petit-patronat pourrait y voir reflétés ses intérêts. La petite-bourgeoisie est en effet soumise à la domination et à l’exploitation (ou la quasi-exploitation) de la grande, et notamment des secteurs financiers de celle-ci. Parler de coût du capital revient ainsi à se donner les moyens de séduire au-delà de la base « naturelle » de la gauche. Mais cela pourrait aider aussi à regagner du terrain chez ceux que le PCF a pour mission de défendre. En effet, il existe des secteurs de la classe ouvrière qui, employés dans des TPE et des PME,sont directement au contact dede patrons travauillant à leurs côtés. Leur patron est même assez souvent un ancien ouvrier. Cela a pour effet de créer des rapports chaleureux, intimes et parfois paternalistes entre les travailleurs et leurs employeurs et de rendre imperceptibles la domination et l’exploitation. Les ouvriers en question sont d’autant plus susceptibles d’épouser des points de vues voisins de l’idéologie patronale que les syndicats sont inexistants dans ces sociétés. Et ils ne sont pas les seuls, avec le recul numérique de la classe ouvrière, comme avec la désorganisation impliquée par de nouvelles méthodes de gestion ou par l’intérim, la société française dans son ensemble est plus influencée qu’autrefois par les idéologies petites-bourgeoises. Le discours simple- consistant à opposer coût du travail et coût du capital, en même temps qu’il pourrait toucher les petits patrons, pourrait aussi toucher des milliers de travailleurs.

Derrière le coût du capital, c’est en fait des banques et de « la » finance- qu’on devrait presque écrire avec une majuscule- qu’il s’agit. Or, cette opposition à « la » finance, aussi utile soit-elle sur le plan stratégique et rhétorique, est ruineuse théoriquement et conduit à occulter les vrais problèmes. La cause de la crise actuelle et du prix à payer énorme qu’elle impose à la classe ouvrière, ce n’est pas la « finance », mais bel et bien « l’économie réelle », qu’on critique assez peu. Ce ne sont pas les banques qui licencient, mais bel et bien des secteurs industriels comme l’automobile. Ce ne sont pas les sous-traitants des banques- ceux par exemple qui s’occupent du ménage et des autres travaux externalisés- mais ceux de l’industrie qui doivent fermer à mesure que les grandes entreprises pour lesquelles ils travaillent désertent le pays. On pourrait, bien sûr, innocenter l’économie réelle en disant que c’est la Finance qui l’oblige à tout cela, mais qu’elle est, en soi, plutôt bonne.Ce serait pourtant oublier que l’économie réelle fonctionnent finalement de la même manière. Il s’agit toujours de dépenser un capital-argent A pour obtenir en retour un capital-argent A’ tel que A’>A. Ce mouvement du capital, qui va de A à A’, caractérise bel et bien le capitalisme « productif » de l’économie réelle, qui, exactement comme la finance, veut produire de l’argent avec de l’argent. Si la logique financière est celle qui prétend produire le plus de valeur d’échange possible avec le moins de valeur d’échange possible alors le capitalisme, du plus petit boulanger à la plus grosse banque, c’est la logique de la finance. Parce que le capitalisme est toujours déjà financiarisé, les marxistes ne doivent pas se laisser abuser par l’opposition entre économie réelle et économie financière, sous son dernier avatar, le « coût du capital » comme sous ses prochains masques : sachons utiliser, comme moyens de propagande, ce qui se dit sur le « coût du capital » mais veillons à nous attaquer au capitalisme plutôt qu’au seul capitalisme financier.

Un commentaire

  1. C’est un article salutaire, clairement (et utilement) destiné à contredire les thèses de la Direction du PCF et du FdG en général, proposant énormément de mesures contre la prédation du capital financier, les frais financiers, l’ennemi c’est le banquier, et j’en passe.
    Il faut rappeler que l’exploitation qui produit la plus value, donc le profit, se réalise dans l’économie réelle, fut-elle « tertiaire » (point à élucider)
    La Finance ne fait que participer au gueuleton de la répartition de la plus value entre les fractions du Capital, ayant ces dernières années réussi à accroitre sa part, d’après des chiffres cités de mémoire, de 8% des profits totaux à 40%, ce qui est considérable. Et amène l’observateur superficiel à la transformer en « deus ex-machina » de l’exploitation, donc en ennemi de classe principal.
    Erreur que le spécialiste de la finance Lordon ne commet pas en introduisant le concept de « capital actionnarial », qui est la réunion dans des établissement financiers(Hedge funds, banques d’investissement) de tous les détenteurs d’actions de firmes de l’économie réelle, qui dès lors (cf. Mittal) se mettent à se comporter avec une logique financière de maximisation des dividendes,plutôt qu’une logique industrielle.(Mais, en déposant son argent chez un banquier, un assureur ou un gestionnaire de fortune, le moindre assujetti à l’ISF, alimente ce processus.
    Pour reprendre une classification souvent employée, ne pourrai-on pas écrire que la contradiction capital-travail est la contradiction originelle, mais qu’au stade financiarisé la contradiction profits de l’économie réelle/produits financiers est une contradiction dominante?


Comments RSS TrackBack Identifier URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s