Esteban Morales raconte pour la première fois son retour au Parti communiste de Cuba: « J’ai dû me battre pour continuer à me battre »

source : Cubainformacion,/La Joven Cuba, Lundi 17 Juin, 2013
Changemement de Société remerice Maurice Lecomte, qui a traduit ce texte.

Le blog « La Joven Cuba (Jeunesse Cubaine) » a eu une entrevue avec Esteban Morales, professeur cubain expulsé il y a deux ans du Parti communiste de Cuba, puis réadmis après sa bataille devant les instances habilitées [du Parti]. Morales est un intellectuel Révolutionnaire lucide, spécialisé sur les questions raciales dans les relations américano-cubaines.

 


Esteban Morales: « J’ai dû me battre pour me battre » (Partie I)

 


Comment Esteban Morales se voit-il lui-même?

Comme un intellectuel formé par la Révolution. A Cuba d’avant 59, je n’aurais eu que l’espoir d’être un pauvre. Né dans un quartier reculé de province, d’un père ouvrier charpentier et d’une mère femme au foyer, noir … Quelle auraient été mes opportunités? Aider mon père à la menuiserie, comme je l’avais fait dès mes huit ans. Je me suis immergé dans la réalité du pays et forcé de revoir l’ensemble de ce que je croyais et crois important pour l’améliorer. Très soucieux d’aider tous ceux qui me le demandent, avec le besoin perpétuel de me sentir dans le débat idéologique national. Très engagé à ne jamais craindre d’alerter sur les problèmes qui me semblent importants, même si ce que je dis peut ne pas plaire. La Révolution m’a sauvé, j’ai un engagement à participer à sauver la Révolution.

Esteban, cette histoire ne peut être ni omise, ni escamotée sous aucun prétexte, demain nous jugera pour nos erreurs et réussites. C’est mieux que nous nous rencontrions : pouvez-vous nous dire ce qui est arrivé avec votre militantisme et quelle attitude prendre à cet égard.

J’ai écrit un article sur la corruption et tout d’un coup ils m’ont appelé de la Municipalité pour discuter de mon attitude, pas de l’article qui lui, n’a jamais été discuté. C’est à partir de son fondement, que mon écrit ne s’entendait pas. Il n’était pas compatible avec mon statut de militant, chose avec laquelle je ne suis pas d’accord et que je n’ai jamais crue, parce que j’étais convaincu que ce que j’avais fait était ce que j’avais à faire. Dans ma cellule, on a à nouveau discuté de mon attitude, et non de l’article. Il y a eu des faiblesses durant cette période et je suis resté seul à cette époque. Sauf certains compagnons, qui étaient très mécontents mais qui n’ont rien pu obtenir en ma faveur, la majorité s’est donc rangée au projet de l’organisme supérieur, la Municipalité. Bien qu’il fût évident que cette affaire ne venait pas de ce niveau, par le caractère qu’ils lui ont donné et ceux qui y ont participé.

L’état d’esprit dans ma cellule était de ne pas demander pour moi une forte sanction du fait qu’il fallait faire quelque chose en raison de leur détermination à me sanctionner de toute façon. Ma cellule de l’époque a alors proposé la mesure la plus bénigne qui existât, mais quand cela est parvenu à la Commission, celle-ci avait déjà examiné la question et communiqué que la sanction devait être la séparation d’avec le Parti. Cela est tombé comme une bombe. L’étonnement a été général, il y a eu des protestations, mais pas de vif débat sur cette peine inappropriée à mon cas.

Il est difficile de décrire ce que cela signifie «Le Parti» pour moi en tant que militant et Révolutionnaire, avec tant d’années de militantisme politique, depuis l’AJR en 1959, jusqu’à aujourd’hui. Cinq décennies. Par cela, j’ai été choqué, tant la sanction m’abattait. En réalité, je ne pouvais pas y croire. Le travail pour m’en remettre a été difficile. Il s’agissait de pouvoir analyser les choses plus froidement.

Cette mesure a étonné tout le monde, le directeur du centre a eu des larmes et a dit que c’était impossible, que pour lui, je continuais d’être un militant. J’ai vu cette mesure comme surdimensionnée, parce que mon article n’avait pas été discuté, que ne le voyais pas comme un mal ou étant incompatible avec un principe et j’ai eu peur que cette situation inflige plus de dégâts au Parti qu’à moi, comme cela s’est avéré être par la suite.

 

Après que mon militantisme m’ait été retiré, j’ai continué d’écrire sur le sujet et donné des interviews. Aucun de ces écrits n’a été discuté avec moi. En réalité, ce qui est arrivé après que ma sanction ait été connue, a été une avalanche de critiques de la décision du Parti, des appels et nos ambassades qui ont dû donner des explications. Beaucoup d’amis de divers endroits et en particulier des Etats-Unis m’ont appelé, préoccupés et ennuyés, tout le monde disait que cet article, au lieu de nuire à la Révolution la fortifiait. Durant des mois, et même encore aujourd’hui, des gens connus et inconnus de moi m’arrêtent dans la rue pour discuter du problème, me demandant s’il a été résolu.

Personne ne m’a jamais dit que j’avais tort, et/ou s’est dit en désaccord avec moi. Au contraire. J’ai ressenti une sensation de douleur musculaire, l’angoisse de sentir que le Parti était vilipendé, mon Parti. J’avais a honnêtement accepter que le Parti, ou quelqu’un au sein du parti, s’était trompé, pour sauvegarder un moment. Pendant tout le processus, qui a duré un an, je n’ai jamais manié de conclusions négatives, j’ai seulement indiqué la sanction et demandé mon retour au militantisme. Je me suis efforcé de ne pas aiguiser le processus par une attitude systématiquement critique envers le parti. Aussi, parce que j’espérais que tout parviendrait à être réglé.

Pour moi, cela a été quelque chose de très étonnant de pouvoir constater le nombre de personnes qui m’ont suivi, me connaissent, m’ont lu, m’ont reconnu et se sont formés une opinion me concernant, et pas seulement quelques personnes. Quand je prenais le bus, des femmes se sont levées pour me céder le siège dans un geste de respect et de solidarité, ou me faisaient signe de loin. En revanche, je vivais vraiment mal ce qui se passait. Ceux qui me connaissent savent comment je suis. J’appréciais le sens de la solidarité, mais je détestais avoir à écouter les critiques du Parti.

La procédure n’a pas été déroulée comme elle aurait dû l’être, à savoir, par une discussion de mon choix partisan, un processus naturel, une discussion de l’article (compte tenu [en outre] que cela se passait dans un environnement académique). Un certain nombre de méthodes n’étaient pas correctes. Il m’a simplement été dit que cet article n’était pas conforme à ma condition de militant et on m’a retiré la carte. Quand je suis rentré chez moi et ai dis à ma femme ce qui s’était passé, elle a dû s’asseoir. Elle n’arrêtait pas de dire que ce n’était pas possible. Militante fondatrice du parti, elle ne pouvait pas entendre ça. J’ai dû la convaincre que si c’était possible, mais aussi qu’elle devait lutter, mais pas seulement parce que c’était moi.

Malheureusement, cela est arrivé et cela a été très négatif du point de vue politique, donc je pense que je dois répondre à la question en toute franchise, pour ne pas provoquer des fantômes ou des démons qui dans l’avenir nous poursuivrons. Ceux qui m’ont sanctionné ne sont pas des démons. Ils ont été/sont des Révolutionnaires. Il faut aborder mon expulsion et ma réintégration ultérieure comme l’expression des contradictions d’une société, comme toutes les autres, comme c’est un devoir que d’avoir écrit mes articles. Une Révolution est un processus très complexe. Quelque chose que nous devons nous répéter chaque jour ; il s’agit d’un processus plein de réalisations, mais aussi d’imperfections de gens imparfaits qui la font chaque jour.

Parmi mes compagnons, il y en a eu certains qui auraient pu prendre ma défense, mais qui se sont emportés de manière très rugueuse, acerbe, insufflant leur souci, mais sans tenir compte de mon historique. Ils n’ont pas manqué de me dire suffisant et arrogant pour expliquer les ressorts de mon positionnement, un lieu commun quand les arguments manquent pour attaquer une personne. Il y a eu un de mes collègue de travail, qui dans le contexte de la réunion pour me sanctionner m’a dit que « j’avais chié sur le centre ». Ce fut lamentable, ils m’ont donné cette année la plus mauvaise évaluation que j’ai reçue en tant que professeur dans ma vie, dans laquelle il était dit qu’avec cet article, j’avais perdu mon prestige à l’Université. Et j’ai signé cette évaluation de mon directeur, parce que j’ai réalisé qu’autrement cela créerait des problèmes avec le Rectorat. Le directeur ne m’a jamais envoyé mon exemplaire de l’évaluation, je leur ai dit que la vie se chargerait de mettre les choses en place.

J’ai été choqué qu’ils m’excluent immédiatement des espaces télévisés auxquels je participais. Cette initiative a été très mal reçue, car il existait une bonne appréciation publique de ma participation à la télévision, notamment à la Table Ronde. Les gens m’arrêtent encore dans la rue, me donnent leur avis et me demandent quand je reviendrais. J’élude la question. Les méthodes employées ont été effrontément partisanes, au point que lors d’une réunion avec un haut fonctionnaire de l’Université, ma conversation avec lui a même été enregistrée et transcrite, sans mon consentement. C’est un acte que je considère comme vraiment déplorable. J’ai eu l’occasion par la suite de disqualifier cette interview au cours de laquelle ils ne m’ont pratiquement pas permis de parler.

Il y a aussi eu une lettre qui venait du Venezuela d’un groupe d’enseignants de là-bas, qui me qualifiait de « dissident opportuniste », qui a été envoyée directement au Comité Central, semble t-il pour gagner les bonnes grâces du Parti, ou en « réparation » de ce que j’avais fait. Je me demande « maintenant où ils mettent leur langue. » L’opportunisme occupe toujours un espace dans de telles circonstances.

Une situation bien compliquée a été créée, j’ai senti beaucoup de solidarité de la part de compatriotes dans la rue et dans mon travail. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un dans la rue ou à l’université, qui me dise que ma prestation était erronée. Il y a eu beaucoup de remarques négatives sur le processus m’ayant été appliqué.

J’ai présenté mon recours en appel en 3 trois lieux et reprises, auprès de la Municipalité, de la Province et du Comité Central, et chaque fois il m’a été répondu non, jusqu’à ce que j’écrive au camarade Raúl Castro. C’est alors que le processus a commencé de s’inverser. Évidemment, dans cette circonstance, quelqu’un s’est trompé, dans un moment d’emportement, et c’est pourquoi j’ai fait appel à Raúl. Le 29 Juin 2011, exactement un an après la promulgation de la sanction de rupture, de retour d’un séjour de travail aux États-Unis, (plusieurs fois déjà, ils avaient insisté en m’appelant alors que j’étais toujours là-bas), ils m’ont appelé, à la Commission d’Appel du Comité Central, la même qui avait rejeté mon dernier recours, en me disant alors, qu’après une analyse approfondie du problème et de mon attitude après la sanction, ils allaient me rendre la carte du Parti.

Ils l’ont tirée d’un tiroir et tendue. J’ai demandé si je pouvais rendre publique cette décision, et ils m’ont dit que oui. Quand je suis arrivé à la maison, j’ai mis une note sur mon blog. Ce qui a provoqué une autre avalanche. Certains m’ont demandé pourquoi j’étais revenu à ces « ordures », se référant au Parti. Je leur ai dit que c’était mon Parti et que je n’en aurais jamais aucun autre. La plupart se sont réjouit et m’ont félicité, m’attribuant en propre cette modeste victoire.

 

 

Littéralement? Tiré du tiroir?

Ouais, ça m’a beaucoup surpris. Parce qu’ils pensaient que la carte me rejoignant [mon cœur] me faisait exister. Le processus est très complexe, très galvaudé. Indépendamment de ce que je pense, ce sont les méthodes les plus appropriées.

Plus tard, le même camarade Raúl Castro a déclaré dans un discours que « la corruption est équivalente à la contre-Révolution ». C’est presque le titre de mon premier article. Peut-être est-ce de cette façon qu’on pourrait l’interpréter si j’en donnais la raison. Indubitablement, les personnes qui ont pris ces décisions se sont trompées. Elles ne le diront jamais publiquement, mais avec un conseil l’admettront. Je sais qui est la personne qui s’est trompée. Pour une question d’éthique, pas de politique, je me réserve son nom.

Malgré l’utilisation de méthodes peu orthodoxes, le retour de ma carte a été une victoire du bon sens et un raffermissement du propre travail du Parti. Les gens m’ont dit que je ne m’étais pas seulement battu pour moi seul, mais pour beaucoup de Révolutionnaires ayant à faire face à ces contradictions. J’ai fini par le comprendre ainsi. Je crois qu’après ce problème, un moment relativement nouveau a été ouvert pour tout le monde. C’est tombé sur moi par tirage au sort en direct.

Le renversement qui s’est passé pour moi a eu lieu dans un moment de réorientation politique [qui le conditionne donc] que les discours de Raúl Castro expriment très bien. Raúl a appelé à la critique honnête et révolutionnaire. Par ailleurs, parce que ;

 

  • d’une part, celui qui m’a sanctionné n’a pas compris le contexte dans lequel il a posé cet acte,

  • d’autre part, déjà le discours politique apportait suffisamment d’éléments permettant la défense dans une telle situation

  • et finalement par ma propre attitude que j’ai assumée de lutter pour récupérer mon adhésion que personne ne m’avait offerte. La somme de ces trois choses a produit une nouvelle circonstance.

 


Un colonel m’a demandé de lui relater mon histoire, pour l’étudier/discuter dans sa cellule d’une usine de Cerro qui examinait également cette question [qui les concernaient alors en propre]. Lors d’une assemblée de l’INDER une haute dirigeante est arrivée pour dire: « ce garçon s’est trompé et nous lui réglons son compte ». Je pense que ce n’est pas là, une façon de se référer à un militant, ni à quiconque d’ailleurs. Nous avons à constamment exiger que le Parti soit ce qu’il doit être et que nul ne peut se permettre d’être si vulgaire, si inhumain et si peu politique pour parler ainsi à / ou d’une autre personne. Surtout dans un moment comme celui où je me suis trouvé [et nous nous trouvons].

 

Nous vivons un temps dans notre pays où, « celui qui veut rester révolutionnaire doit avoir sa propre guerre, mener ses propres batailles et accepter les conséquences qui en découlent ». Maintenant, nous sommes dans un meilleur temps qu’il y a trois ans, et le travail de vous les blogueurs nous met en meilleure position pour que nos opinions soient respectées, divergentes ou non, et que ce processus se déroule par des voies normalement critiques et démocratiques, en particulier dans le Parti.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes se trouvant dans une situation similaire?

Je suis quasiment sûr que quelque chose comme ce qui m’est arrivé ne se répétera pas. L’expérience a été très douloureuse. Je crois que la tendance sera à ne pas la répéter. C’est ce que nous avons gagné à partir de mon cas.

Je dirais, rester ferme dans son attitude, il y a plusieurs façons de défendre la Révolution et personne ne peut vous dire comment le faire si vous la défendez en conscience. Surtout si vous avez déjà 70 années comme moi. Ne pas s’arrêter de faire ce qu’on faisait, toujours participer de façon critique, pas comme un « vase de table », critique, c’est le seul point de vue que peut avoir un révolutionnaire cubain aujourd’hui. Et je répète ce que j’ai dit plus tôt, celui qui veut rester révolutionnaire à Cuba aujourd’hui, doit avoir sa propre guerre, sinon il faut qu’il reste au lit tous les jours parce qu’il ne pourra pas sortir dans la rue.

En quels termes voudriez-vous qu’on se souvienne?

Comme d’une personne qui a essayé d’être révolutionnaire au-delà de toutes les difficultés et des contraintes que la vie impose, quelqu’un qui a toujours été fidèle à ses origines et aux idées dans lesquelles il s’est formé.

 


Esteban Morales: À la croisée des chemins (Partie II)

 


En quel état le débat racial se trouve-t-il en Cuba ?

 


Contrairement à ce qui se passait il y a 3 ou 4 ans, maintenant le débat est en bonne position, nous sommes dans le débat et faisons beaucoup de choses pour la lutte contre la discrimination raciale. Ces avancées viennent à la fois de la Commission Aponte de l’UNEAC, d’intellectuel individuellement, comme dans une perspective plus officielle dans les débats qui ont lieu dans les provinces du pays et qui sont très positifs.

La question prend l’espace qui lui revient dans la vie nationale. Beaucoup nous manque toujours, mais nous avançons. Des cours ont été accordés sur le sujet. Des journées culturelles sont faites sur la thématique. Une relation très fructueuse a été établie entre les Ministères de l’Education, de l’Enseignement Supérieur et l’Office National des Statistiques. Quelques livres ont été publiés, des articles, et actuellement un cours a été accordé à l’Université pour Tous ; « Présence de l’Afrique dans la Culture Cubaine ». Il s’est constitué l’ARA (Articulation Régionale Afro-descendante). Un vice-président du Conseil des Etats a été désigné pour s’occuper de la question au niveau national et une très bonne coordination a été maintenue avec l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire. La coordination avance en province grâce à l’Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba (UNEAC). On observe que le débat croît et chaque fois la participation est plus importante. Bientôt se termineront les premières audiences en province sur le sujet et sera coordonnée la réalisation d’une Conférence Nationale sur « L’Empreinte de l’Afrique dans la Culture Cubaine ».

Quelle est votre opinion sur ce qui s’est passé récemment avec Roberto Zurbano?

Je crois que cela fait partie du propre débat racial. Zurbano avait parfaitement le droit de dire ce qu’il a dit et comme il l’a fait, malheureusement, la situation a été présentée au New York Times dans lequel il soutient qu’ils ont changé le titre. Personnellement, le titre ne me plaisait pas, mais je communie avec les choses essentielles qui ont été dites dans l’article. Je les ai dites aussi. Le titre m’a semblé inopportun, alors j’ai écrit que la « Révolution cubaine a commencé en 1959 ». Je crois que le titre a été une manipulation et tout semble indiquer qu’il ne voulait pas mettre ce titre. Tout cela, il l’a précisé assez bien, mais un peu tard, je pense.

La vie scientifique et intellectuelle a des caractéristiques déterminées et quand une opinion divergente existe, elle ne constitue pas une raison pour affecter cette personne. Dans le débat, nous ne devons pas prendre la critique comme une affaire personnelle, dans le cas contraire l’intellectualité n’existerait pas et la politique beaucoup moins. D’un autre côté, je pense que la Maison des Amériques avait le droit d’adopter certaines mesures avec lui. Pour réclamer des droits, il faut respecter les droits, [et les droits] qu’ont aussi les institutions. Il avait une haute responsabilité et, malheureusement, tu vis toujours dans une certaine obligation d’un soutien inconditionnel du parti au pouvoir si tu as une responsabilité, tu n’es pas complètement indépendant. Entre nous, le record en douce, ça n’existe pas. Cela dit, je réaffirme que nous devons défendre à tout prix que les gens ont droit à leur opinion, parce que le débat est la seule chose pouvant nous enrichir. Mais c’est toujours une responsabilité purement personnelle, par laquelle il faut assumer les conséquences qu’elle peut avoir.

Dans quel moment se trouve le projet politique cubain?

À la croisée des chemins, le plus difficile de l’histoire de la Révolution, dans une intention de changements ne se limitant plus aux changements réels, mais en augmentation le plus possible de leur vitesse. Le projet doit casser avec tout ce qui peut freiner la disposition et l’intérêt collectif de discuter les problèmes. La Révolution n’appartient à personne en particulier, à aucun dirigeant et personne en particulier, elle est de tous ceux qui l’ont faite et la font, et si nous nous maintenons fidèles à elle, nous devons avoir le droit de la défendre. Nous devons avoir la possibilité et la capacité pour cette défense.

 

Si on étudie les discours du camarade Raúl Castro dans ces dernières années, il est facile d’en déduire que nous n’avons pas beaucoup de temps, lequel est limité et extrêmement précieux. Nous devons développer rapidement des changements d’impact, et il est important que le peuple sente que, même si nous devons être prudents et sérieux dans ce processus, ces changements sont engagés pour se produire l’un derrière l’autre. Les gens sont plus enclins à accepter plus d’erreurs commises dans la marche rapide, que d’arrêter le mouvement, ou de montrer de la tiédeur, comme disent les militaires. À mon avis, les transformations ne sont pas suffisantes, surtout pour l’économie, dans laquelle nous avons historiquement été assez erratiques. Il s’agit de prendre des chemins qui tout de suite ne nous obligent pas à reculer. Chaque fois que nous nous engageons dans quelque chose, nous ne nous rendons pas compte que les mesures ne sont pas suffisantes, par exemple l’agriculture. Je pense que c’est ce que craint Raúl, il voudrait avancer à pas fermes et ne plus reculer.

J’insiste pour indiquer que la vitesse doit être réalisée en augmentation, parce que les gens s’attendent à des changements beaucoup plus rapides et chaque fois que nous pouvons accélérer le processus, nous le devons. La bureaucratie a entrainé de grands dommages. Voyez les 66 machines d’arrosage en attente de la fixation d’un prix, et les agriculteurs en attente de cette noria depuis 6 mois. Voyez les sociétés qui détiennent des terres en friche qu’elles ne finissent tout simplement pas de livrer. Ces attitudes sont pour moi franchement contre-révolutionnaires dans un moment comme celui-ci, alors que les prix des produits agricoles ne baissent pas. Qui est-ce qui subit tout cela ? Liborio. C’est le genre de personnes à prendre à la gorge, mais ce n’est pas un remède.

 

Le fait que les gens « attendent des changements » impacte le modèle social de comportement et la prise de décision plutôt verticale. Comment le peuple peut-il être gestionnaire des changements?

J’ai mentionné que les gens attendent des changements parce que c’est la formulation la plus commune, bien qu’il ne devrait pas en être ainsi. Cela fait partie de la vieille mentalité à surmonter. Les gens devraient produire les changements et les encourager, mais pour cela il faut accroître le débat interne sur ce processus de changement. Donner plus de pouvoir à ceux qui subissent les problèmes à la base, pour qu’ils agissent avec plus d’autorité, contre cette bureaucratie qui nous freine. En URSS, les terres ont été mises en propriété après. Ceux qui les contrôlaient les retenaient pour rester avec elles. Nous ne devons pas être naïfs, en pensant que cela ne pouvait pas se passer ici.

Considérez-vous que nous ayons progressé ces dernières années dans la lutte contre la corruption en tant que phénomène se manifestant à tous les niveaux de la société?

Nous avons mené bataille pour résoudre le problème, mais je ne crois pas que nous ayons avancé autant que nous aurions dû. J’ai toujours dit que quand une personne va occuper une charge/position donnée, une déclaration de ses biens doit être faite, et que dans sa responsabilité, elle doit être soumise à examen et inspection. L’argent corrompt facilement, surtout dans notre situation. Il doit y avoir une forte observation et un contrôle sur les personnes, les entreprises et les organisations qui ont des responsabilités et gèrent des ressources. C’est une bataille que nous devons mener avec force et sans hésitation, en donnant une large place à la participation des masses organisés. C’est une tâche très complexe qu’une seule personne, même de très haute autorité, ne peut résoudre.

 

Ce sont les masses organisées, elles qui sont affectées et appréciatrices des dommages, qui doivent avoir dans leurs mains la tâche fondamentale de surveiller comment sont utilisées les ressources qui leur appartiennent. Parce que je sais que la propriété du peuple ne peut pas se résumer à un simple discours, c’est donc, le peuple organisé qui doit surveiller, contrôler et même punir si nécessaire. J’organiserais des « groupes anti-corruption » à tous les niveaux du pays. Avec pleins pouvoirs pour agir. Si des excès sont commis, ils doivent être rectifiés. Toujours, les dommages seraient moindres.

 


Je crois qu’on a déclaré la guerre à la corruption et pris une série de mesures, mais il faut avoir recours à beaucoup plus de participation populaire. Cela ne se résout pas en remplissant seulement de la paperasse, parce ce que c’est avant tout un problème politique qui doit être traité avec force, en particulier par le Parti.

J’ai été gêné et très préoccupé quand j’ai publié mon premier article sur la corruption en 2010 par une analyse à mon attention, une annotation, qui n’était pas n’importe quelle annotation, me disant que je faisais dommage à la Révolution parce que je mettais en lumière un problème que le Parti voulait garder sous discrétion. Cela m’a semblé incroyable. Qu’est-ce que cela voulait dire? Quel est le Parti qui allait protéger les corrompus? Ce ne pouvait pas être un fonctionnaire qui pensât ainsi, et voilà que nous finissons par avoir une discussion.

Quelle appréciation la blogosphère cubaine mérite-t-elle?

 

Je crois que nous avançons, nous verrons ce qui se passe maintenant avec l’ouverture d’internet, mais j’ai toujours pensé que la défense de la Révolution ne peut pas être une politique dogmatique, verrouillée faite exclusivement par certaines personnes.

 

 

Cette défense doit être pluri-dimensionnelle, appartenant à tous ceux qui doivent participer, et pouvant être fabriquée selon plusieurs angles. Ne laissez personne vous dire comment doit être cette défense. C’est la seule chose qui donne de la force à notre discours et nos positions. Le travail idéologique ne peut pas être vertical, et bien que ce dernier existe, il doit être principalement basé sur l’horizontalité.

 


Quel est le rôle des blogueurs dans la construction d’une société meilleure?

Un rôle éminemment critique, celui d’assumer nos réalités qui méritent toujours d’être améliorées et modifiées. Bien entendu, nous trouverons toujours des gens qui sont en désaccord avec ce que nous disons ou qui voient les choses différemment, mais nous devons défendre nos positions et ne laisser quiconque faire notre histoire, nous devons la faire nous-mêmes. Quiconque disant comment était le passé, contrôle le présent et l’avenir.

L’histoire de nos problèmes, nous devons la faire nous-mêmes. Nous-mêmes devons assumer l’attitude critique envers nos problèmes, parce que si nous ne le faisons pas, cet abandon [rendant notre histoire secrète] se convertit en armes d’attaque à notre encontre.

 

Vous sentez-vous plus identifié à Cuba maintenant qu’il y a quelques années?

 

Je me sens plus identifié dans le sens où on cherche à traiter dans la Cuba d’aujourd’hui les problèmes que j’ai vu à Cuba des années, parce que je suis assez vieux pour connaître toutes les erreurs que nous avons faites et que je vois maintenant une volonté politique d’assumer les réalités politiques avec un sens critique de rectification.

 

 

C’est petit à petit l’attitude de beaucoup de gens, cela me donne l’espérance que ces changements puissent être beaucoup plus profonds qu’auparavant. C’est le discours politique qui doit être défendu. C’est maintenant le discours de la Révolution, même si certains sont réticents à le suivre …

 

Et maintenant des questions beaucoup plus «formelles». Nous voudrions terminer avec le fameux questionnaire que Bernard Pivot développait, pour voir si elles nous montrent quelque chose sur qui est Esteban Morales. Voici les questions:

Quel est votre mot préféré?

 

Critique

Quel est le mot qui vous plaît le moins?

 

Silence

Qu’est-ce qui vous enflamme (spirituellement, émotionnellement)?

 

Le dogmatisme et l’ignorance

Qu’est-ce qui vous décourage?

 

L’indolence devant le méfait

Quel est le son ou le bruit que vous cause le plus de plaisir?

 

Le rire d’un enfant

Quel est le son ou le bruit que vous détestez entendre?

 

Un enfant pleurer

En dehors de votre carrière quelle autre profession auriez-vous aimé exercer?

 

Pêcheur et musicien

Quelle profession n’auriez-vous jamais exercée?

 

Docteur, je suis terrifié.

Si Dieu existe … et que vous le rencontriez à la porte Que voudriez-vous qu’il vous dise à l’arrivée?

 

Tu as fait bien. Je te félicite.

Merci pour tout Esteban.

 

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