L’autre Mario et l’autre Marx, par Michael Roberts

Le Cardinal Reinhard Marx

source : The Next Recession,01 mars 2013

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Mario Monti a peut-être perdu lors des élections générales en Italie et il ne sera peut-être plus premier ministre à la fin de ce mois, mais l’autre Super Mario italien est encore en place. Mario Draghi est le chef de la Banque Centrale Européenne et il a pour responsabilié d’assurer que le capitalisme italien n’explose pas. Il se tient prêt à injecter du liquides dans les poche de l’Etat italien en achetant des bonds du Trésor, au cas où les marché financiers abandonneraient l’Italie dans les prochains mois, provoquant une nouvelle crise de l’euro.

Comment donc Mario voit-il son rôle de prêteur de dernier recours et, de soutien, dans le genre Atlas, du capitalisme européen ? Eh bien, Mario a prononcé un discours Mardi à Bayern, Munich, la patrie de BMW et le cœur de l’Allemagne catholique conservatrice. Il a dit à l’auditoire de l’Académie Catholique, au moment de la démission du pape Benoît (« un illustre fils de la Bavière ») que le pape s’était montré très inquiet de la nature « éthique » du capitalisme, et que lui, Mario, partageait cette inquiétude. Mario était particulièrement inquiet du rôle éthique de la BCE durant « la crise économique et financière qui entre maintenant dans sa cinquième année ».

Mario a noté que « la crise avait rongé la confiance des gens dans la capacité des marchés à générer la prospérité pour tous. Elle a mis sous pression le modèle social européen. En face de l’accumulation d’une richesse stupéfiante par certains, la souffrance économique se répand. Des pays entiers ont souffert des conséquences d’actions passées erronées- mais aussi de forces qui échappent parfois à leur contrôle. » Mario a donc demandé, à l’auditoire et à lui-même : « quel est le cadre adapté pour réconcilier la libre entreprise et la recherche du profit individuel avec l’intérêt pour le bien commun et la solidarité avec les faibles ? ».

La réponse, nous dit Mario, n’est pas de compter sur la « main invisible du marché » pour tout résoudre ; nous avons besoin d’une éthique, ce qui a aussi retenu l’attention d’Adam Smith, le père de l’économie politique. Dans son jésuitisme, Mario respecte ce qui est pour la Compagnie de Jésus « son principe directeur fondamental : notre soif d’excellence devrait s’unir à l’intégrité et à un message moral- un sentiment de finalité, au service de la justice sociale et de l’équité…En dernière instance, nous devons être guidés par des exigences morales et une profonde croyance dans la création d’un ordre économique au service de chacun »

Vers quel guide Mario se tourne-t-il donc pour inventer un « capitalisme moral » dans la crise actuelle ? « Je me trouve ici en compagnie de Marx. Pas Karl, mais Reinhard. Le Cardinal Reinhard Marx a à bon droit insisté sur le fait que « l’économie n’est pas une fin en soi , mais est au service de toute l’humanité » »

Permettez-moi maintenant de vous dire qui est le Cardinal Reinhart Marx. Il est l’archevêque de Munich et a écrit un livre, au plus profond de la Grande Récession, qu’il a intitulé, d’après l’œuvre de Karl, mais dans le but de rejeter ses idées : « Das Kapital : un plaidoyer pour l’Homme ». Reinhart Marx veut une économie de marché qui soit « plus douce avec les faibles et les nécessiteux » au lieu de « gaver de toujours plus de récompenses ceux qui se comportent de façon immorale ». Face aux résultats de la crise mondiale, la grotesque cupidité des riches et la cruelle réalité de l’austérité contre les « faibles et les nécessiteux » en Grèce, en Italie, en Espagne, au Portugal et ailleurs, on espérerait que Reinhardt puisse nous dire comment réconcilier « le marché libre » et le capitalisme avec « le bien-être du monde ». Malheureusement, je dois vous dire que Reinhart ne donne aucune réponse dans son livre, à l’exception de vagues platitudes. Au moins, il ne répète pas la remarque du chef de Goldman and Sachs, Lloyd Blankfein, qui, à la question de savoir s’il était juste pour sa banque d’investissement de se faire d’énormes sommes d’argent en vendant sciemment des produits financiers dont elle savait qu’ils étaient toxiques, Blankfein, en tant que vampire en chef du capitalisme (et en tant qu’homme très pieux), a répondu qu’il « faisait le travail de Dieu ».

Ceci dit, Mario s’est mis à expliquer à son auditoire catholique comment il avait appliqué les principes éthiques de Reinhart dans son travail à la BCE. Vous voyez, leur a dit Mario, l’essentiel du boulot de la BCE est d’établir la « stabilité des prix » et réaliser ce qui constitue « la base d’une société juste et équitable. C’est un bien dont bénéficient tous les européens ». Et bien sûr, il est vrai que s’il n’y a pas d’inflation, les ménages tirent le pouvoir d’achat maximum de ce qu’ils gagnent et ne voient pas leurs économies diminuer. C’est important pour ceux qui vivent des intérêts d’épargne antérieure. Toutefois, la BCE peut difficilement prétendre que l’actuelle faiblesse de l’inflation (et même la désinflation) en Europe soit due au travail de Mario et de ses collègues. C’est le résultat de l’effondrement total de « la demande effective », comme diraient les keynésiens, ou d’une grève de l’investissement capitaliste (comme nous, disciples de Karl, non de Reinhart, le dirions). Le « bien moral » du contrôle de l’inflation est contre-balancé par le « mal moral » du chômage extrême, de l’effondrement des services publics et de la chute du revenu réel. Comment résoudre ces contradictions évidentes d’une « façon morale » ?

Mario reconnaît que la BCE était en train d’échouer. Elle échouait à récupérer toutes les liquidités (l’argent) qu’elle avait injectées à travers les banques dans l’ensemble de l’économie : « nos faibles taux d’intérêt ont n’ont pas été efficaces sur certaines personnes dans la zone euro» On devait faire quelque chose. Nous en venons donc à la grande politique éthique de Mario Draghi : le dispositif Outright Monetary Transaction (OMT). L’OMT est l’outil proposé par la BCE pour acheter les obligations des États abandonnés par le « marché libre ». LA BCE en achètera autant que nécessaire pour renflouer ces États de sorte qu’ils puissent remplir leurs obligations à des taux raisonnables et maintenir l’activité économique.

Jusqu’ici cette mesure « éthique » n’a pas été utilisée parce que les marchés financiers s’attendent toujours à ce que les gouvernements européens renforcent l’austérité. Mais le bon Mario est « inquiet ». Après tout, « l’ajustement économique  a un coût social élevé ». LE PIB de la zone euro est maintenant plus bas qu’il ne l’était en 2008. Près de 19 millions de personnes sont sans emploi- plus que la population des Pays-Bas « Le chômage est une tragédie. Il est un gaspillage de la vitalité de nos travailleurs. Il empêche aux gens de jouer un rôle plein et gratifiant dans la société. Il crée un sentiment de désespoir, qui prive nos jeunes de toute inspiration »

Quel est donc le chemin moral hors de ce bourbier de désespoir ? Pour Mario, ce sont les « réformes ». Par ces mots, Mario ne veut pas dire, comme Karl Marx l’aurait pensé, remplacer le libre-marché par une organisation de la société qui bénéficie à la majorité, qui crée la richesse. Il veut dire donner un plus grand rôle au « libre-marché », c’est-à-dire faire « des réformes qui rendent les affaires plus faciles. Qui garantissent que ceux qui doivent payer des impôts payent effectivement des impôts. Qui assurent que les services publics servent effectivement le public » En pratique,ce sont des « réformes » qui réduisent le droit au travail des ouvriers, diminuent les pensions, réduisent les services publics et privatisent le reste.

Mario dit « il est faux de prétendre que les pays engagent des réformes seulement pour complaire aux marchés ou pour satisfaire les exigences de technocrates à Bruxelles, Francfort ou Washington. Ils le font pour leur propre bien ». Vraiment ? A qui bénéficient les réformes qui attaquent les revenus des travailleurs et des retraités et le « salaire social » ? A la majorité ou à la riche minorité ? Les politiques économiques de la BCE et des gouvernements de la zone euro que soutient Marion sont-elles réellement « au service de l’humanité » ?

Sont-elles ce que le bon Cardinal Marx reconnaîtrait comme « moralement juste » ? « Le capitalisme sans humanité, sans solidarité et sans justice n’a ni moralité ni futur » écrivait le Cardinal. Malheureusement, pour le Cardinal Marx et pour Mario l’histoire du capitalisme ne peut pas être séparée de son inhumanité, de la division en classes et de l’immoralité- comme l’ont confirmé les cinq dernières années. Il n’a donc aucun futur.

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