Critique de la notion de « coût du travail » (Partie II) par Lilian Brissaud

source : CIDECOS/Faire vivre et renforcer le PCF

III. « L’exemple allemand », le pire serait de le suivre !

  • 3.1. Quelques explications de la « réussite » allemande
  • 3.2. Le modèle allemand s’appuie sur une intensification de l’exploitation du travail qui a d’importantes conséquences sociales dans le pays

III. « L’exemple allemand », le pire serait de le suivre !

- 3.1. Quelques explications de la « réussite » allemande

« L’Allemagne a limité la hausse des salaires dans son économie, l’Allemagne s’en sort économiquement mieux que tout le monde… alors faisons comme l’Allemagne ». C’est en gros ce qui est conseillé par un grand nombre d’experts.

L’Allemagne bénéficie d’un avantage compétitif qui repose sur des éléments hors-prix : le pays s’est par exemple spécialisé de longue date dans les biens d’équipement pour l’industrie et bénéficie à plein du développement des pays émergents qui investissent massivement dans de nouvelles capacités de production et s’équipent auprès de fournisseurs allemands ; les constructeurs automobiles allemands sont positionnés sur le haut de gamme et bénéficient pleinement de la croissance des hauts revenus dans les pays développés et surtout dans les pays émergents ; mais on peut aussi rajouter que les dépenses de R&D de l’Allemagne (2,82% du PIB en 2009) sont supérieures à la France (2,21% du PIB en 2009) ou encore que le recours aux financements est facilité avec des liens étroits entre industrie, banques et Länder.

Comme on l’a vu au § 2-2, les salaires allemands ont été bloqués à partir de 2000, contrairement aux autres pays de l’OCDE. Ceci a provoqué une baisse de la consommation intérieure allemande, qui n’a pu être compensée que par une augmentation des exportations. Dans une économie mondialisée, le « modèle » d’un pays fortement exportateur n’est viable que s’il en existe d’autres qui sont importateurs ! Ce n’est en rien un « modèle », tous les pays ne pouvant être exportateurs nets.

Il faut aussi souligner que les industriels allemands ont quasiment intégré à leur processus de fabrication des pays « satellites » comme la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie ou la Hongrie [1] tout en maintenant le plus gros de la valeur ajoutée produite sur leur territoire.

On observe que les gains en termes de parts de marché en Europe concernent en particulier le bloc de pays dont nous venons de parler. Mais l’Allemagne a su garder le bout de la chaîne et la part significative de la valeur ajoutée qu’elle contient.

Le cas de l’industrie automobile :Dans l’industrie automobile, par exemple, 41% des importations réalisées par le territoire allemand sont des pièces détachées contre 27% pour le territoire français. Inversement, 75% des exportations sont des véhicules assemblés contre seulement 63% pour la France. En d’autres termes, l’industrie automobile en France exporte proportionnellement plus de pièces détachées que l’industrie Allemande, qui elle, exporte proportionnellement plus d’automobiles assemblées que le territoire français. C’est la raison pour laquelle les constructeurs automobiles allemands étaient vent debout contre le projet européen de soumettre le label « Made in.. » à un minimum de fabrication réalisé dans le pays mentionné. Cela aurait obligé par exemple le constructeur Porsche à labelliser ses véhicules « Made in Czech Republic », moins classe, et moins vendeur qu’un « Made in Germany ».

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L’Euro avantage l’AllemagneLa politique de l’Euro fort (contre le dollar américain en particulier) est avant tout celle de l’Allemagne et n’est sans doute pas pour rien dans les problèmes que connaissent les économies de la France mais aussi de l’Italie ou de l’Espagne. La France est sensible à la revalorisation de l’Euro. Pas l’Allemagne et ce pour deux principales raisons : (i) son positionnement haut de gamme avec des marchés peu sensibles au niveau des coûts de production ; (ii) l’externalisation d’unités de production dans les pays satellites d’Europe de l’Est tout en maintenant l’assemblage final sur le territoire allemand.Il faut rappeler qu’en 2010 par exemple, 56% de l’excédent commercial de l’Allemagne avait été généré dans la zone Euro et près de 80% en Europe [2].

Ainsi peut-on suivre l’idée développée par le blogueur Olivier Berruyer [3] : « l’Allemagne « exploite » non seulement sa population, mais également ses partenaires de la zone euro, puisque ce système monétaire ne peut compenser les écarts de productivité générés, n’ayant plus de monnaies nationales qui pourraient alors diverger, voire être dévaluées, afin de rééquilibrer les échanges. C’est un vice profond de l’euro en tant que monnaie unique. En effet, si l’euro était resté une monnaie commune, comme avant 2002, le système pourrait se rééquilibrer simplement par des dévaluations de parités ».

Nous voilà devant les conséquences de l’échec de la construction européenne ou plutôt l’absence de véritable « Union ». Les pays évoluent dans un espace économique et y sont avant tout mis en concurrence. Tous les territoires cherchent à y être compétitifs… à tendre vers une situation d’excédent commercial vis-à-vis des autres… l’Euro rigide et l’absence de solidarité budgétaire véritable ne permettent aucun ajustement qui n’ait pas pour prix la régression sociale.

- 3.2. Le modèle allemand s’appuie sur une intensification de l’exploitation du travail qui a d’importantes conséquences sociales dans le pays

Il est indispensable de s’interroger sur les conséquences de la politique allemande de baisse du coût du travail et donc des salaires.

Il faut au préalable rappeler que la politique de restriction salariale en Allemagne a été couplée avec des réformes très importantes du marché du travail, les lois Hartz, mises en place entre 2003 et 2005.

Pour les décrire rapidement nous reprenons La Gazette de Berlin [4] :

  • Loi Hartz I ; entrée en vigueur en janvier 2003 : simplification des procédures d’embauche. Les conseillers de l’agence pour l’emploi proposent faute de mieux des missions intérimaires.
  • Loi Hartz II ; janvier 2003 : création de contrat Minijob (salaire entre 400 et 800 euros par mois, précaire et à court terme) et incitation à la fondation d’entreprise.
  • Loi Hartz III ; janvier 2004 : restructuration des agences nationales et fédérales pour l’emploi.
  • Loi Hartz IV ; entrée en vigueur le 1er janvier 2005 comprenant en particulier : 1) la réduction des indemnités versées aux chômeurs de longue durée qui refuseraient d’accepter des emplois en dessous de leur qualification, 2) possibilité de réduire les allocations des chômeurs dont les familles ont des économies.

On peut relever des exemples [5] de la forte dégradation des conditions sociales et de la montée des inégalités en Allemagne :

  • « Entre 2003 et 2010, le pouvoir d’achat des 40% des salariés les moins bien payés a baissé de 12% » ;
  • « La proportion des bas salaires est passée de 18,7% en 2006 à 21% en 2010 » ;
  • « En 2010, 23% des salariés gagnent moins de 9,15 euros de l’heure si bien que l’introduction d’un salaire minimum légal de 8,50 euros conduirait à une revalorisation de salaire de 25% des femmes et 15% des hommes » ;
  • « Un quart des salariés occupent aujourd’hui un emploi atypique et cette proportion (la même désormais qu’aux États-Unis) monte à 40% chez les femmes » ;
  • « La proportion de chômeurs indemnisés a chuté de 80% en 1995 à 35% en 2008 et toutes les personnes au chômage depuis plus d’un an ont basculé vers l’aide sociale ».
Vers des « lois Hartz » à la française ?Il y a beaucoup à craindre des négociations engagées en France, appelées « sécurisation de l’emploi » suite à l’appel du Ministre du Travail, Michel Sapin, adressé aux partenaires sociaux pour qu’ils débouchent en négociant sur un « compromis historique », réformant en profondeur le marché du travail : doivent y être discutées les possibilités de pouvoir licencier plus facilement tout en assurant plus de « sécurité » aux salariés, ou l’accroissement de la flexibilité interne à l’entreprise avec un recours plus aisé au chômage partiel ou encore la possibilité d’abaisser le temps de travail et les salaires quand l’activité est faible. Le patronat a tiré le premier avec « un projet choc » comme le titrait le journal Les Echos [6] : assouplissement du CDI, réduction des possibilités de recours contre les licenciements, etc.(NDLR : Cet article prémonitoire a été écrit avant la signature de l’accord de soumission totale au patronat par les syndicats jaunes menés par la CFDT.)

Le « modèle » allemand se caractérise…

— D’un côté par un excédent commercial très important et des entreprises dont les niveaux de marges sont élevés ;
— Et de l’autre côté, par un appauvrissement rapide d’une partie croissante de la population.

Rappelons, car c’est important, que ce « modèle » s’appuie aussi sur la quasi-intégration d’autres espaces économiques et de leurs travailleurs, ceux des PECO [7] où les salaires sont bas. Les entreprises allemandes ont externalisé la fabrication de biens intermédiaires dans ces pays ce qui participe à leur avantage compétitif. De plus, parmi les PECO, seuls quelques-uns (Slovénie, Slovaquie et Estonie) font partie de la zone euro, pour les autres, les entreprises allemandes peuvent ainsi bénéficier à plein de la force de l’euro par rapport aux autres devises lorsqu’elles achètent des biens intermédiaires fabriqués dans ces pays.

Il faut également noter que l’Allemagne est un pays vieillissant dont la population stagne actuellement autour de 81/82 millions d’habitants. Le pays pourrait voir sa courbe démographique fléchir dans les prochaines décennies. Cette évolution de la population a jusque là masqué le recul économique et social que connaît sa population. Par exemple lorsqu’on regarde un indicateur comme la dépense de consommation par habitant, celle-ci se maintient, voire s’apprécie légèrement mais justement du fait de l’effet démographique (érosion de la population).

Il semble que l’Allemagne se soit condamnée à dépendre des exportations pour assurer sa dynamique économique. Son excédent commercial est vital pour elle. En conséquence, seule l’existence de déficits commerciaux vis-à-vis d’elle chez ses « partenaires économiques » peut la maintenir hors de l’eau !

Le « modèle » allemand est opportuniste et jouit d’un contexte particulièrement favorable. Ce « modèle » n’est absolument pas reproductible et généralisable. Il est même absurde de vouloir le suivre sauf à accepter une course sans fin à la régression sociale partout en Europe.

L’Allemagne n’a pas d’autre choix que d’être en excédent commercial sinon son économie s’arrête !

Une prise de conscience pointe en Allemagne mais reste très insuffisante. En mai 2012, Wolfgang Schäuble déclarait :

« Ce n’est pas un problème que les salaires augmentent actuellement chez nous davantage que dans les autres pays de l’Union européenne. Ces hausses de salaires contribuent à supprimer les déséquilibres à l’intérieur de l’Europe. Mais nous devons faire attention de ne pas exagérer » [8].

Forcément, la « réussite économique » que connaît l’Allemagne amène les salariés qui peuvent organiser un rapport de force dans les entreprises à revendiquer des hausses de salaires. Le réveil des luttes des salariés allemands génère de nouvelles tensions. Mais pas partout. En particulier, la précarisation organisée d’une part croissante des travailleurs limite l’effet positif de contagion.

Les travailleurs d’Europe, dont les allemands et les français, doivent prendre conscience très rapidement qu’ils sont dans la même seringue.

En Europe, l’Allemagne est aujourd’hui montrée en exemple pour sa politique salariale restrictive. La focalisation sur le « coût du travail » amène les différents pays d’Europe à actionner des politiques de contraction salariale qui nous conduisent directement dans le mur. Car si le salaire est un coût, vu de l’entreprise capitaliste, il est aussi le principal revenu des ménages européens : « l’application d’une politique d’austérité à l’allemande aurait un effet dépressif sur l’activité, non seulement en France, mais dans toute la zone euro » [9].

Sous la pression de la mondialisation financière et des entreprises soucieuses de relever leur taux de marge, la France et l’Europe appréhendent le salaire sous l’angle unique du « coût du travail » alors qu’il serait urgent de l’appréhender sous ses autres formes, sources d’une dynamique sociale et économique de croissance et de progrès :

  • salaire en tant que revenu des ménages ;
  • salaire en tant que reconnaissance de la qualification du travailleur ;
  • salaire en tant que mode de socialisation de la valeur ajoutée.

Par le prisme salaire comme « coût du travail » vient la régression sociale et nous voilà plus que jamais en manque de salaire. Le pire des schémas s’est enclenché avec une fuite en avant de chaque pays pour doper son économie à coup de dumping social et fiscal.

Une politique du moins disant aux conséquences désastreuses !

[1] Ces pays sont souvent regroupés sous la dénomination de PECO, Pays d’Europe Centrale et Orientale. On y retrouve aussi, la Bulgarie, la Croatie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine. Certains y ajoutent l’Ukraine. Seuls l’Estonie, la Slovénie et la Slovaquie font partie de la zone Euro.

[2] Attac et Fondation Copernic, En finir avec la compétitivité, octobre 2012.

[3] www.les-crises.fr

[4] www.lagazettedeberlin.de

[5] Exemples tirés de L’Allemagne, un anti-modèle, dans En finir avec la compétitivité, Attac et Fondation Copernic, Octobre 2012.

[6] Les Echos, jeudi 15 novembre 2012, « Sécurisation de l’emploi : le projet choc du patronat ».

[7] Pays d’Europe continentale et orientale.

[8] Wolfgang Schäuble est le ministre des finances allemand. Blog du journal Le Monde, 9 mai 2012, article de Frédéric Lemaître, correspondant à Berlin.

[9] Guillaume Duval, Le coût du travail est-il trop élevé en France ?, dans L’état de la France au travail, Santé et Travail hors série n°1 – novembre 2011.

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