Critique de la notion de « coût du travail » (Partie I), par Lilian Brissaud

euro_grece[1]

source : Lettre d’Information n° de CIDECOS/Faire Vivre et Renforcer le PCF, février 2013

Lilian Brissaud est économiste et directrice de CIDECOS.

Ce dossier vient alimenter la réflexion sur une actualité brûlante avec la récente publication du rapport Gallois [1] et du Pacte national pour la croissance, la compétitivité et l’emploi présenté par le Premier ministre le 6 novembre 2012.

Le présent dossier est complémentaire d’autres écrits, cités dans notre texte, et sur lesquels nous nous appuyons. Notre objectif est de démystifier un thème mis en avant par le patronat et les tenants et alliés de la vision libérale de la société et de prendre le recul critique nécessaire sur les notions de « coût du travail » et de « compétitivité » en particulier.

Le travail coûteux ? Pour qui ?

Le salaire doit-il être sacrifié sur l’autel de la compétitivité ?

Nous nous efforcerons de démontrer que les travailleurs ont raison de demander davantage de salaire malgré tous ceux qui expliquent aujourd’hui qu’ils coûtent trop cher.


Sommaire

I. Le « Coût du travail » est ce que représente le salaire pour l’entreprise

  • 1.1. Coût du travail, coût salarial
  • 1.2. Parler de coût du travail c’est se placer dans la logique de l’entreprise capitaliste et de son compte de résultat
  • 1.3. Coût salarial et coût du capital
  • 1.4. Compétitivité et… rentabilité
  • 1.5. Le « rétablissement des marges » ou l’amélioration de la compétitivité mettent sous pression le salaire et l’emploi
  • 1.6. L’idéologie de l’ajustement automatique du marché du travail en fonction du niveau du « coût salarial »

II. Le coût horaire du travail objet de comparaisons internationales

  • 2.1. Des comparaisons à partir de données provenant de différentes sources
  • 2.2. Coût du travail et productivité du travail
  • 2.3. Peut-on établir un lien évident entre coût horaire du travail, taux de chômage, croissance du PIB et compétitivité des principaux pays d’Europe de l’Ouest ?

I. Le « Coût du travail » est ce que représente le salaire pour l’entreprise

- 1.1. Coût du travail, coût salarial

Le coût du travail de l’entreprise est le salaire socialisé du travailleur.

90% des travailleurs de notre pays sont des salariés. Le « coût du travail » est donc égal à leur salaire socialisé : salaire direct, cotisations sociales salariales et cotisations sociales patronales [2].

La logique « coût du travail » est de mesurer ce qui est à la charge de l’employeur lorsqu’il emploie un salarié. On identifie donc les flux monétaires qui vont de l’entreprise vers les salariés et qui constituent une « charge » dans les comptes de l’entreprise [3]. Pour les comparaisons internationales on va considérer l’ensemble des coûts de rémunération du travail salarié : salaires directs, les dépenses de cotisation ou d’assurance sociales payées par l’employeur et les éventuelles taxes liées au travail et payées par l’entreprise.

En France, la protection sociale est financée par le salaire. La protection sociale est donc considérée comme une « charge » pour l’entreprise. Si une partie du financement de la protection sociale bascule, la branche famille (au hasard !), du salaire vers la CSG ou la TVA dite sociale, alors le coût salarial diminue pour l’entreprise.

- 1.2. Parler de coût du travail c’est se placer dans la logique de l’entreprise capitaliste et de son compte de résultat

Dès qu’il s’agit de coût du travail, il est en réalité question d’une partie des coûts de production supportés par les entreprises.

La présentation simplifiée des comptes de l’entreprise le fait clairement apparaître :

Vente ou chiffre d’affaires(moins) Achats ou consommations intermédiaires
= Valeur ajoutée(moins) Masse salariale (ensemble du salaire socialisé)
= Profit Brut ou Excédent Brut d’Exploitation

Les travailleurs recevant un salaire en contrepartie de la vente de leur force de travail apparaissent comme un coût de production.

Le système capitaliste fait coller à la peau du travail cette facette « coût », faisant même totalement oublier que c’est le travail et lui seul qui est à l’origine de la production de la valeur ajoutée dans l’entreprise.

- 1.3. Coût salarial et coût du capital

Pour l’entreprise, ce qui va « compter« , c’est le prix auquel elle va pouvoir vendre son produit moins son coût de production, ce qui va déterminer sa marge.

On a ainsi le schéma simplifié suivant :

JPEG - 67.4 ko

Le coût du capital est l’ensemble des flux financiers qui rémunèrent les banques et les actionnaires. En particulier cela prend comme forme le versement des intérêts financiers, des dividendes et les rachats d’actions réalisés par l’entreprise [4].

- 1.4. Compétitivité et… rentabilité

C’est à ce niveau que nous allons introduire la notion de compétitivité.

La compétitivité est l’aptitude pour une entreprise ou un secteur à faire face à la concurrence effective ou potentielle. On la mesure généralement par l’évolution des parts de marchés d’une entreprise. La compétitivité est avant tout un concept d’entreprise œuvrant dans un environnement concurrentiel. Nous verrons dans le point 4 de ce dossier que la systématisation du concept de compétitivité à tout espace économique et social est très contestable. Pour le moment, restons au niveau de l’entreprise.

Comment une entreprise peut-elle améliorer sa compétitivité, c’est-à-dire prendre des parts de marchés ?

  • Soit en étant moins chère que la concurrence à produit identique ou proche ;
  • Soit en jouissant d’une position privilégiée construite ou héritée dans le paysage concurrentiel donné (prise de parts de marché sans devoir baisser les prix) : technologie discriminante, qualité particulière, image de marque, marketing agressif, premiers entrants sur un marché de niche, rapport de force géopolitique, etc…

Nous nous pencherons sur le premier cas exposé ci-dessus, pour lequel, la seule façon pour une entreprise de gagner des parts de marché, est de proposer un produit moins cher. Donc de baisser le prix de vente pour attirer le client.

Plusieurs possibilités :

L’entreprise peut théoriquement baisser le niveau de ses marges, c’est-à-dire diminuer le coût du Capital. Évidemment, ce n’est pas la solution privilégiée dans un système capitaliste, l’objectif étant de faire du profit et de l’accumuler. Pour nous, il s’agit portant d’une autre solution.

Mais l’entreprise va donc préférer diminuer ce qu’elle classe dans ses coûts de production. De quelle manière ?

La recherche d’une compétitivité par les prix se réalisera, en général, par une politique d’économies d’échelle ou visant à réaliser des gains de productivité. L’entreprise augmente en particulier la productivité et/ou intensifie le travail. C’est-à-dire qu’elle va produire plus de produits avec les mêmes coûts fixes de production. Dans ce cas, les coûts baissent de manière relative (par unité produite).

On parle aussi d’une compétitivité par les coûts lorsqu’il y a une diminution des coûts de production en valeur absolue (coût du travail/salaire, coût des consommations intermédiaires, des matières premières), mais aussi une baisse des impôts et même l’octroi de subventions publiques (crédit d’impôts comme le Crédit Impôt Recherche ou le futur Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi, le CICE présenté par le gouvernement). D’autres exemples peuvent être donnés : l’entreprise trouve un nouveau fournisseur de pièces détachées ou de matières premières moins chères (elle baisse son poste comptable « achats ») ou bien diminue son effectif salarié pour baisser le niveau de sa masse salariale ; ou encore l’entreprise délocalise dans un pays à « bas coûts », etc…

Évidemment les deux mécanismes peuvent être actionnés de manière concomitante : l’entreprise fait tout pour produire davantage (économie d’échelle et gains de productivité) et baisser ses coûts en valeur absolue.

L’objectif de marge (= profit) qui va être fixé dans l’entreprise va être déterminant. Très souvent, un certain flou est entretenu entre les notions de compétitivité et rentabilité. Si, comme nous l’avons définie, la compétitivité est l’aptitude pour une entreprise ou un secteur à faire face à la concurrence effective ou potentielle, la rentabilité est la capacité d’une entreprise à dégager des bénéfices à partir des moyens mis en œuvre. En effet, la baisse absolue et/ou relative des coûts de production ne se traduit pas forcément par un gain automatique en termes de compétitivité « par les prix » si l’entreprise ne baisse pas ses prix de vente (ou très peu) afin d’accroître ses marges quand ses coûts diminuent. L’entreprise est plus rentable à court terme mais pas pour autant plus compétitive au niveau du prix.

On pourra nous reprocher d’exposer ci-dessus un cas extrême et éloigné de la réalité surtout que la concurrence entre les entreprises les amène à baisser les prix de vente.

Cependant, deux points méritent d’être soulignés dans le contexte actuel :

  • Les propriétaires du capital ont été habitués depuis les années 80 à des niveaux élevés de rentabilité de leurs placements et à une envolée de la distribution de dividendes provenant des entreprises ; le coût du capital pèse massivement sur les économies des pays de l’OCDE. Prenons le cas des dividendes versés qui représentent une partie du coût du capital (Cf. définition plus haut). A la fin des années 80, les dividendes nets versés par les entreprises représentaient moins de 4% de la valeur ajoutée produite dans l’économie. Les dividendes nets versés ont culminé à 10% de la valeur ajoutée produite en 2009 et 2010. Il y a une très forte résistance à baisser le coût du capital dans l’ensemble de l’économie !
  • La situation de crise depuis 2008 provoque une baisse de la production et de la productivité. Comme les coûts de production restent au mieux constants, cette situation détériore mécaniquement le taux de marge des entreprises. La stratégie actuelle du patronat vise avant toute chose à remonter le niveau des marges et ce, surtout dans les entreprises des secteurs industriels. D’après les données INSEE, le taux de marge (Excédent Brut d’Exploitation sur Valeur ajoutée) des entreprises industrielles en France est passé de plus de 32% au début des années 2000 à moins de 27%. Pour autant, le taux de marge de l’ensemble des sociétés non-financières est resté élevé à plus de 30% jusqu’en 2009 avec de très bonnes performances pour les grands groupes. Cela traduit un positionnement en moyenne plus difficile de l’industrie et notamment de la petite et moyenne industrie dans le paysage économique. Ces entités sont sous la pression des grands groupes.

La diminution du coût du travail fait bien mécaniquement baisser les coûts de production de l’entreprise, toute chose égale par ailleurs. Théoriquement cela améliore la compétitivité « par les prix » des entreprises. Cependant, rien ne dit que la baisse du coût du travail est répercutée en totalité dans les prix. On peut même penser que le premier réflexe des entreprises dans le contexte actuel est de rétablir, d’augmenter les niveaux de profit brut (= marge). Le profit brut, rappelons-le, est constitué grosso-modo des investissements, des frais financiers, des impôts et du coût du capital. Et il serait de notre point de vue naïf de penser que l’amélioration des marges des entreprises va les amener à investir davantage.

Les statistiques sont claires à ce sujet : la part des investissements productifs dans l’économie est dé-corrélée du niveau des marges des entreprises.

La part des investissements productifs dans l’économie est dé-corrélée du niveau des marges des entreprisesJPEG - 36.9 koCommentaire du graphique : le taux d’investissement des entreprises en proportion de la valeur ajoutée produite (courbe rouge, Formation Brute de Capital Fixe sur valeur ajoutée) n’est pas corrélé à l’évolution du taux de marge (courbe bleue, Excédent Brut d’Exploitation sur valeur ajoutée).

Un haut niveau de profit ne garantit absolument pas une dynamique d’investissements dans une économie.

On voit au travers du graphique ci-avant que c’est d’une certaine manière la logique anglo-saxonne du Free-cash flow, ou profit disponible après investissements, qui s’impose depuis les années 80 (écart entre profit brut et dépenses d’investissements, cf. flèches), ce qui implique d’avoir un taux de marge élevé et de limiter le plus possible les investissements à ceux considérés comme indispensables ou qui ont un retour certain et rapide.

- 1.5. Le « rétablissement des marges » ou l’amélioration de la compétitivité mettent sous pression le salaire et l’emploi

L’approche économique libérale explique que l’embauche dépend du coût du travail pour l’employeur. Le chômage serait donc le fait de salaires trop élevés et rigides. Surtout dans un contexte de crise, la société aurait donc à faire le choix entre salaire et emploi. Trop de salaire nuirait au niveau d’emploi. Pour Pierre Moscovici, Ministre de l’économie et des finances, le coût du travail n’est pas une « question taboue ». Et comme le dit Pierre Concialdi [5], le ministre lève le tabou non sur le coût du travail en tant que tel, mais sur la question de le baisser.

Moins de salaire et une flexibilité accrue du marché du travail et des conditions d’emploi, le remède est amer et âpre, mais il serait efficace. L’approche libérale continue de s’imposer dans le contexte de crise et au sein même du nouveau gouvernement.

Nous verrons plus loin qu’opposer emploi et salaire participe d’un discours d’idéologie dominante qui n’a pas de fondement chiffré. Car le chômage peut aussi s’expliquer autrement. Simplement par une insuffisance d’emplois. En effet, à productivité, temps de travail et volume d’activité donnés, le volume d’emplois d’une entreprise ne dépend que du processus de production. Si par exemple, dans une entreprise on a besoin de 10 personnes pour produire 10.000 unités d’un quelconque produit, l’entreprise ne va pas en employer 11 parce que le niveau des salaires est revu à la baisse ! Grâce à une baisse de salaire, elle augmentera simplement ses marges, mais ne va pas embaucher !

Illustration 1 : avec le cas d’un industriel de la chimie implantant une nouvelle unité dans un pays émergent [6]. Il va concevoir sa nouvelle unité sur la base des standards techniques et de productivité qu’il connaît et qu’il a déjà éprouvé sur ses unités occidentales. Il sait, par exemple, que l’unité peut être conduite avec une équipe de 5 personnes. Est-ce parce que les salaires dans les pays émergents sont plus bas que dans les pays de l’OCDE qu’il va mettre 10, 20 voire 30 personnes à la conduite de son unité ? Certainement pas. Il va appliquer les standards qu’il connaît afin d’améliorer très sensiblement son taux de marge. La seule chose qui peut amener l’employeur à ré-estimer le nombre nécessaire de personnes à la conduite de l’unité est le manque de technicité du personnel et le risque que cela fait prendre à son projet ou bien des contraintes légales particulières.`• Illustration 2 : en prenant le cas des sociétés non financières en France. En 2011, les 15,3 millions de travailleurs salariés des sociétés non financières ont produit sur le territoire français, 1.004 milliards d’Euros de valeur ajoutée. La productivité a été de 65 000 € de valeur ajoutée par salarié (1004 milliards d’Euros divisés par 15,3 millions de travailleurs salariés). Ces sociétés ont versé 680 milliards d’euros de salaire socialisé [7]. Le salaire socialisé moyen par salarié a été de 44.444 € (680 milliards d’Euros divisés par 15,3 millions de travailleurs salariés). Maintenant, si on baisse de 30 milliards d’euros le « coût du travail » (par un transfert de cotisations patronales vers la CSG par exemple), à valeur ajoutée produite et productivité constantes, on a toujours 65.000 € de valeur ajoutée par salarié mais un salaire socialisé moyen cette fois de 42.484 € (680 milliards moins 30 milliards divisé par 15,3 millions d’emplois) et la marge des sociétés qui s’apprécie de 30 milliards dans le cadre d’un pur transfert. `

Qu’est-ce qui pourrait pousser les entreprises à diminuer la productivité du travail qu’elles ont réussi à mettre en place pour recréer des emplois ? A part des contraintes légales ? Et même si elles le font, cela peut déboucher sur plus de salariés ayant un emploi mais moins payé. Admettons par exemple que la diminution de la productivité ait effectivement lieu on ne sait par quel mécanisme ni à quelle hauteur, on aurait davantage d’emplois salariés, certes, mais donnant lieu au versement d’un salaire socialisé par travailleur inférieur pour une masse salariale globale égale ou inférieure. Le salariat et non le patronat aura alors « financé » les « créations d’emplois » moyennant un rabais sur le tarif de la force de travail.

- 1.6. L’idéologie de l’ajustement automatique du marché du travail en fonction du niveau du « coût salarial »

Nous devons faire face à l’idéologie de l’ajustement automatique par le marché du travail de l’offre et de la demande d’emplois, à condition de laisser les salaires (coût du travail) s’ajuster à la baisse. Si on baisse le coût du travail, les embauches seraient massives… C’est absolument faux et invérifié. En particulier, il est indémontrable que les exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires aient eu une contrepartie en termes d’embauches sur les trente dernières années.

Les entreprises ne se remettront à embaucher que si leur activité repart à la hausse… et donc si la demande croît de nouveau de manière significative et qu’elles ont des perspectives de ventes et de profit. De même, le taux d’investissement dans l’économie est haut quand la croissance de la demande est là !

Sinon, la seule manière d’accroître le volume d’emplois, et donc de baisser le chômage dans une économie en situation de croissance faible voire de stagnation, est de diminuer le temps de travail avec maintien des salaires, et même en augmentant le niveau des salaires à condition de diminuer les profits.

Ce petit rappel nous permet de conclure (provisoirement) que déjà, la recherche de la compétitivité n’est ni la panacée universelle, ni le critère « naturel » qu’on voudrait nous faire croire.

II. Le coût du travail objet de comparaisons internationales

- 2.1. Des comparaisons à partir de données provenant de différentes sources

Le coût horaire du travail est le coût salarial horaire. Il s’agit de diviser le coût du travail par le nombre d’heures de travail : on sait ainsi combien coûte une heure de travail dans une entreprise, dans une industrie, dans l’ensemble de l’économie.

C’est généralement ce coût horaire du travail (coût horaire salarial en réalité) qui va faire l’objet de comparaisons internationales. Évidemment, ces comparaisons sont basées sur le traitement des données sur le coût du travail et ce qu’on y met dedans et les données de temps de travail (temps partiel, temps complet, durée légale, temps effectif au travail, etc.).

Les comparaisons internationales sont de fait sujettes à caution et il ne faut pas les prendre pour argent comptant. On doit faire avec plusieurs comparaisons statistiques selon que l’on se base sur les données INSEE, OCDE, Eurostat, du Bureau Of Labor Statistics américain, les estimations de consultants privés à partir des données publiques, etc.

Par exemple dans le titre qui suit nous reprenons les données consolidées du cabinet pro-patronal Coe-Rexecode basées elles-mêmes sur les estimations consolidées dans Eurostat.

- 2.2. Coût du travail et productivité du travail

Que constate-t-on sur le plan des comparaisons entre pays européens ?

On peut considérer de préférence le secteur des biens manufacturiers qui représente l’essentiel (80%) du commerce extérieur d’un pays comme la France. Le coût de l’heure de travail dans ce secteur en France serait selon Coe-Rexecode [8] au deuxième trimestre 2012 de 36,84 € de l’heure contre 36,24 € de l’heure en Allemagne.

Ce coût horaire serait inférieur à celui de la Belgique (42,02 €/h), du Danemark (38,68 €/h), de la Norvège (47,84 €/h) ou encore de la Suède (42,68 €/h). Il serait sensiblement supérieur à celui d’autres pays d’Europe occidentale, Italie (27,19 €/h) et Espagne (22,43 €/h) par exemple. Nous revenons par la suite sur ces données.

Mais il est aussi important de tenir compte de la productivité du travail. Et sur ce plan l’heure de travail réalisée sur le territoire français est parmi les plus productives. Selon l’OCDE, la France est dans le trio de tête des pays européens avec la Belgique et l’Irlande.

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« Ce qu’un employeur est prêt à payer pour un salarié est toujours en rapport avec ce qu’il espère en retirer (sa productivité en termes économiques) », souligne à juste titre Pierre Concialdi [9]. C’est le couple salaire/productivité qui importe à l’employeur.

Le coût salarial unitaire est le coût horaire de la main d’œuvre rapporté à la productivité horaire du travail. On calcule alors un indice de référence (base 100 à une certaine date) et on observe sa manière d’évoluer. Une baisse de l’indice signifie une amélioration du coût salariale unitaire, c’est-à-dire du coût du travail pour l’entreprise par unité produite.

Concernant le coût salarial unitaire dans l’ensemble de l’économie, l’institut Carnegie [10] analyse que la France a décroché de l’Allemagne pendant les années 2000. Le coût salarial par unité produite base 100 début 2002 serait de 105 pour l’Allemagne début 2011 alors qu’il serait de 120 pour la France.

Cependant, en élargissant la comparaison aux autres pays de l’OCDE on constate que l’indice de la France a évolué comme celui de la moyenne des pays de l’OCDE (Europe et autres zones). C’est donc l’Allemagne qui fait figure d’exception et non la France.

Le constat le plus intéressant est que sur la première partie de la décennie 2000, la France a concilié de bonnes performances en termes d’évolution de son coût salarial unitaire avec pourtant des baisses de part de marché [11] :Évolution du coût salarial unitaire (base 100 en 1997) :JPEG - 22 ko Lecture : une baisse de l’indice représente une diminution du coût unitaire salarial c’est-à-dire du coût du travail par unité produite par rapport à l’année de référence (ici 1997). Et inversement si l’indice monte.

Évolution de l’indice des parts de marché mondiales (base 100 en 1997) :

JPEG - 21.8 ko Lecture : une baisse de l’indice montre une tendance à la contraction des parts de marché du pays considéré par rapport à l’année de référence (ici 1997). Et inversement si l’indice monte.

La période allant de 2001 à 2005 (entre traits en pointillés bleus) se caractérise par de bonnes performances de la France en termes d’évolution du coût salarial unitaire et relativement aux principaux concurrents européens. Pourtant, à partir de 2001, la France perd des parts de marché au niveau mondial.

- 2.3. Peut-on établir un lien évident entre coût horaire du travail, taux de chômage, croissance du PIB et compétitivité des principaux pays d’Europe de l’Ouest ?

Le discours ambiant fait souvent un lien direct entre coût du travail et emploi, entre coût du travail et compétitivité et entre coût du travail et dynamisme de l’économie. Baisser le coût du travail ou bien avoir un coût horaire du travail plus faible que ses partenaires (concurrents) commerciaux, donnerait un atout certain débouchant sur plus de prospérité économique. Nous nous proposons de pratiquer un petit test sur le sujet.

Pour ce faire, nous avons pris les principaux pays de la Communauté Européenne en termes de PIB, eux-mêmes forts contributeurs au commerce international [12] et intra-communautaire et nous avons croisé les données de coût du travail estimé par le cabinet pro-patronal Coe-Rexcode avec un panel de statistiques macroéconomiques.

Plus précisément…

Nous croisons les données Coe-Rexecode de coût de l’heure de travail dans l’industrie et les services marchands avec :

  • Les données Eurostat sur le Taux de chômage : cela permet de voir s’il existe un lien flagrant entre niveau du chômage et coût du travail.
  • Les données Eurostat sur le taux de croissance moyen du PIB de 2008 à 2011 : cela permet de voir s’il existe un lien manifeste entre coût du travail et capacité de résistance d’un pays à la crise économique (plus le taux de croissance moyen du PIB sur les 4 années est positif plus cela montre que le pays a résisté à la crise).

Nous croisons les données Coe-Rexecode de coût de l’heure de travail dans l’industrie manufacturière, principale contributrice du commerce international et intra communautaire avec :

  • Les données Eurostat d’excédent ou de déficit commercial : cela permet de voir s’il existe un lien clair entre coût du travail et situation de la balance commerciale.
  • Les données sur les gains ou pertes de parts de marché dans le commerce intra communautaire (source Hussonet n°51) : cela permet de voir s’il existe un lien entre coût du travail dans l’industrie manufacturière et compétitivité du pays dans le commerce intra-zone.

Ce petit test n’a pas pour ambition d’épuiser les questions qu’il aborde, mais de montrer que le lien qui est souvent annoncé « de bon sens » entre coût du travail et emploi, entre coût du travail et dynamisme économique et entre coût du travail et compétitivité ne l’est absolument pas ! L’exemple de l’Allemagne est souvent mis en avant : la compression de l’évolution du coût du travail expliquerait sa réussite actuelle. Cela n’est absolument pas certain lorsque l’on regarde le cas du Royaume-Uni qui a selon les estimations de Coe-Rexecode complètement bridé l’évolution du coût du travail et qui pourtant ne s’en sort pas bien du tout du point de vue des indicateurs macro-économiques de ce test (à l’exception d’un taux de chômage inférieur à la France).

De même, avec ce test on voit immédiatement qu’un bas niveau de coût horaire du travail par rapport à ses partenaires économiques ne permet pas à un pays de mieux s’en sortir. C’est même le contraire. Les cas de l’Italie, de l’Espagne ou du Portugal semblent le montrer. Les taux de chômage en pleine crise y sont élevés et ces pays perdent des parts de marché dans le commerce intra communautaire (même si c’est de manière plus modéré que pour la France) alors que le coût horaire du travail est plutôt faible (Italie et Espagne) à très faible (Portugal). Et que dire des pays comme la Belgique, la Suède et le Danemark qui s’en tirent au global plutôt bien alors que le coût horaire du travail estimé par Coe-Rexecode fait partie des plus élevés d’Europe et donc du monde !

Le test nous amène à faire plusieurs constats :

  • Le lien entre taux de chômage et coût du travail n’est donc pas celui avancé par le dogme libéral : un coût du travail bas ne garantit pas (même au contraire) un taux de chômage faible dans notre panel de pays.
  • Avoir un coût horaire du travail bas ne garantit pas (bien au contraire) la croissance ou l’absence de récession.
  • Il est très difficile d’établir un lien entre coût horaire du travail et gain ou perte de parts de marché. Un pays peut perdre des parts de marché avec un coût du travail plus faible que ses partenaires commerciaux et en gagner avec un coût du travail plutôt fort.
  • Le Royaume-Uni qui a comprimé l’évolution du coût horaire du travail dans l’industrie manufacturière se retrouve pourtant être le pays du test avec le plus fort déficit de son commerce extérieur.

L’idée comme quoi on créera des emplois et on reviendra à une situation d’excédent commercial du simple fait de baisser le coût du travail pour les entreprises du secteur marchand et en particulier de l’industrie manufacturière paraît donc purement idéologique.

Sur le plan du coût complet de production, incluant le travail mais aussi l’énergie et les autres facteurs (coût des biens intermédiaires et des biens d’équipement), une analyse du Boston Consulting Group (BCG) [13] comparant les coûts manufacturiers de différents pays à ceux des Etats-Unis (base 100) est troublante et tendrait à montrer que l’Allemagne et la France sont au même niveau (115) et que leurs coûts manufacturiers sont meilleurs par exemple que ceux du Japon (121) ou de l’Italie (123) mais plus élevés que ceux du Royaume-Uni (108), des Etats Unis et de la Chine (93). Selon le BCG, le coût du travail serait toujours relativement moins élevé en France qu’en Allemagne.JPEG - 32 koSans valider ni les chiffres du BCG ni ceux de Coe-Rexecode dont nous avons déjà parlé, cela peut nous permettre de relativiser l’importance donnée au simple coût du travail.

[1] Pacte pour la compétitivité de l’industrie française, Rapport au Premier ministre, 5 novembre 2012.

[2] Sur la notion fondamentale de salaire socialisée, nous renvoyons à la lecture de la publication CIDECOS, Le salaire socialisé est l’avenir de l’emploi, octobre 2007 ou au chapitre 3 très pédagogique de l’ouvrage de Bernard Friot, L’enjeu du salaire, La Dispute 2012.

[3] En comptabilité, un « produit » est une ressource interne correspondant à un enrichissement de l’entreprise (exemple : vente de marchandises). Une « charge » est un emploi définitif correspondant à un appauvrissement de l’entreprise. Elle correspond à une consommation réalisée par l’entreprise au cours de son cycle de production et conduit à diminuer la valeur patrimoniale de l’entreprise.

[4] On peut aussi dire que le Capital a un coût, du fait de la mise sous tension de la société toute entière pour ses propres fins économiques. Ainsi, la focalisation de l’entreprise sur le cours de ses actions a un coût économique dans la mesure où, l’objectif à court terme est d’aller dans le sens de la satisfaction des attentes d’une minorité, pour lui permettre de s’enrichir au détriment du plus grand nombre. Cette logique actionnariale oriente les productions sur les créneaux à très fortes marges, au détriment d’une analyse des besoins. La stratégie des grands laboratoires pharmaceutiques en est, par exemple, une illustration : le médicament qui va être développé n’est pas forcément le plus efficace ou celui permettant de soigner le plus grand nombre, mais celui qui a le potentiel de rentabilité le plus important !

[5] Pierre Concialdi, La baisse du coût du travail : sortir de l’impasse libérale, Alternatives Économiques n°317, octobre 2012.

[6] A l’occasion d’expertises économiques, nous avons pu étudier de multiples projets qui allaient tous dans le sens de notre exposé.

[7] Source INSEE, compte des sociétés non financières 2011.

[8] Partant de l’enquête 2008 prolongée par les indices du coût de la main d’œuvre d’Eurostat. Site Coe-Rexecode, publication du 17 septembre 2012.

[9] Dans Alternatives Economiques n°317 octobre 2012.

[10] Repris par Samuel Laurent dans le blog Les Décodeurs du journal Le Monde, Coût du travail, les exagérations du patron de PSA, 13 juillet 2012.

[11] Graphiques tirés de l’article, Le (bon) bilan des 35 heures, Eric Heyer, directeur adjoint au Département analyse et prévision de l’OFCE, Alternatives Économiques, Hors-série n°092 – février 2012.

[12] Nous profitons de l’occasion pour rappeler que le déficit commercial de la France fait oublier que le territoire reste le 5ème exportateur mondial en 2011 et que ces exportations en valeurs ont augmenté de 20% entre 2002 et 2010. Le déficit s’explique par le fait que la France importe davantage avec un taux de croissance supérieur aux importations. Pour un aperçu complet du commerce extérieur de la France se reporter au site des douanes, http://www.douane.gouv.fr

[13] Étude reprise par le journal Les Échos du 26 septembre 2012, page 7.

Un commentaire

  1. toutes les spéculations sur le coût du travail ne peuvent que déboucher sur un mur et nous rendre esclave des capitalisres et des réactionnaires.
    le travail ,qui annoblit l’homme, n’est pas une marchandise de même que la terre ,qui est son mileu naturel
    toutes les crises actuelles sont la conséquence de ces erreurs et il est plus que temps de changer de paradigme sis on ne veut pas voir le triomphe définitif de thanatos et la fin de l’espèce humaine.


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