Aux libéraux de Chine et d’ailleurs : la Terre tourne autour du soleil, par John Ross

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source : Key Trands to the World Economy/China Daily, 24 novembre 2012

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Ancien collaborateur de Ken Livingstone à la mairie de Londres, John Ross enseigne l’économie à l’Université Jiao Tong de Shanghai. L’article ci-dessous a d’abord été publié dans China Daily. Le titre de l’article a été légèrement modifié pour la présente traduction.

Durant les quinze prochaines années, un des plus grands tournants de l’histoire du monde peut avoir lieu. Dans cinq à sept ans, la Chine deviendra la plus grande économie du monde. Dans environ 15 ans, la Chine atteindra le PIB par tête de 12 000 dollars par an qui en fera un pays développé suivant les critères de la Banque Mondiale. La Chine est si grande que ces événements changeront le monde. Par exemple, la population chinoise, avec 1,3 milliards d’habitants dépasse les 1,1 milliards de la population totale des pays développés actuels.

Mais ces succès ne sont pas inévitables. La Chine a bénéficié de réussites économiques extraordinaires depuis 1978, connaissant durant la dernière décennie la croissance la plus rapide jamais connue par une économie importante en ce qui concerne son PIB par tête et la croissance la plus rapide connue dans un grand pays en ce qui concerne la consommation. Elle a réussit tout cela parce qu’elle a suivi les politiques économiques mises en œuvre par Deng Xiaoping à partir de 1978. Mais, aujourd’hui, certains tentent de faire la Chine dévier vers un chemin économique, le néolibéralisme, qui a échoué partout où il a été pris. L’examen des faits concernant la politique néolibérale montre l’ampleur du risque pour la Chine et pour le monde.

Les politique néolibérales ont été appliquées en Amérique Latine dans les années 1980. Le résultat en a été une chute du PIB par tête de l’Amérique Latine à un rythme moyen de 0,5% par an durant dix ans.

Une thérapie du choc à la sauce néolibérale, basée sur la privatisation totale, a été menée dans l’ancienne Union Soviétique à partir de 1991. Le PIB de la Russie a diminué de 36%, le plus grand déclin d’une grande économie en temps de paix jamais connu dans l’histoire du monde moderne. L’espérance de vie pour les hommes russes a diminué de quatre ans, baissant jusqu’à 58 ans en 1998 et la population Russe d’aujourd’hui est inférieure de7 millions à son niveau de 1991.

Les politiques néolibérales menées aux États-Unis sous Ronald Reagan ont conduit à l’immense accumulation de dettes qui a atteint son point culminant avec la crise financière de 2008. Durant la période de politique économique keynésienne qui a précédé, de la fin de la Guerre de Corée (1950-1953) jusqu’à 1980, l’endettement de l’État fédéral américain a diminué, passant de 70% à 37% du PIB. Durant la période néolibérale suivante, la dette de l’État américain est montée jusqu’à 88% du PIB l’an dernier. Durant la même période, la croissance annuelle moyenne sur dix ans du PIB des États-Unis est tombé de 3,3% à 1,6%. Sous les politiques néolibérales, la dette de l’État fédéral américain a plus que doublé et la croissance économique étasunienne a été divisée par deux.

Étant donné le palmarès désastreux du néolibéralisme, qui est encore plus saisissant si on le compare à la croissance chinoise, par quel moyen peut-on promouvoir l’adoption par la Chine de politiques aussi viciées ? La réponse est qu’on peut le faire seulement si l’on ne fait aucune référence aux faits économiques ou si on les falsifie. Un exemple de falsification réside dans l’affirmation que l’investissement chinois est moins efficace que celui qui provient d’économies comme les États-Unis, alors que les faits montrent le contraire. Même avant la crise financière internationale, la Chine devait investir seulement 4,1% de son PIB pour produire chaque point de pourcentage de croissance économique, contre 8,8% aux États-Unis. Depuis la crise financière, la position des États-Unis s’est aggravée.

Le néolibéralisme échoue en tant que politique économique parce qu’il refus de suivre la première règle de la science qui veut que l’on commence par les faits, ou, suivant la formule chinoise célèbre, il refuse de « tirer la vérité des faits ». Dans un style plutôt semblable à celui des astronomes d’avant Copernic, qui affirmaient avec insistance que le soleil tournait autour de la Terre, parce qu’ils échouaient à effectuer les mesures prouvant que la Terre tourne autour du soleil, les néolibéraux construisent des modèles d’une économie qui n’existe pas. Ils imaginent une économie faite de millions d’entreprises concurrentes (en termes techniques, « la concurrence parfaite »), dans laquelle les prix sont flexibles vers le bas comme vers le haut, et dans laquelle l’investissement représente un faible pourcentage de l’économie. L’économie réelle n’a rien à voir avec ça.

L’ampleur des investissements augmente depuis 300 ans, et atteint le niveau de 20% voire même plus de 40% du PIB. D’énormes structures financières ont été nécessairement créées pour centraliser les ressources indispensables à cela. Les Banques, désormais « to big to fail » [« trop grosses pour se planter », ndt] ne peuvent recevoir l’autorisation d’opérer sur un marché libre avec les incitations à la prise de risque incontrôlable que cela implique. Du fait de ce haut niveau d’investissement, les plus importantes industries du monde- automobile, aviation, informatique, finance, produits pharmaceutiques- n’opèrent pas d’après la « concurrence parfaite » mais constituent des monopoles ou des oligopoles. Étant donné que le néolibéralisme ne correspond pas à la réalité économique, ses politiques sont nécessairement dommageables.

Pour cette raison, même quand il n’est pas adopté jusqu’au bout, l’influence du néolibéralisme cause des dégâts à l’économie chinoise. Par exemple, au début de cette année, des pressions négatives sévères ont eu lieu contre l’économie chinoise, du fait d’un ralentissement de l’économie mondiale provoqué par une baisse de l’investissement privé. Toutefois, du fait de l’influence du point de vue néolibéral, d’après lequel l’État devrait « sortir » de l’économie, l’incitation nécessaire pour contrer ce problème n’a pas été lancée assez tôt. Heureusement, durant la deuxième moitié de l’année, le gouvernement chinois a lancé des incitations publiques aux investissements de moyenne envergure qui a stabilisé l’économie durant le troisième trimestre et devrait maintenant conduire à une croissance accélérée.

Les conséquences pour la popularité de ceux qui appliquent des politiques néolibérales, et pour la stabilité sociale, sont également claires. Par exemple, en Grande-Bretagne, David Cameron a lancé la Big Society, l’idée suivant laquelle l’État devrait être petit et remplacé par le marché et les organisations volontaires en matière de protection sociale. Mais des preuves factuelles montrent que le fonctionnement du marché laissé à lui-même augmente, et non pas diminue, l’inégalité sociale et échoue à assurer la protection sociale. Le résultat de tout cela sous Cameron a été d’augmenter violemment l’inégalité sociale, le désaveu de ses politiques même par ceux qui n’appartiennent pas à l’opposition politique, et l’effondrement de la popularité de son gouvernement.

Pour la Chine, où il y a un large consensus sur le fait que, durant la période récente, les inégalités sociales sont allées trop loin, et qui, très grande, est plus difficile à gouverner que n’importe quel État européen, s’embarquer dans des politiques néolibérales, qui augmenteraient inévitablement les inégalités, serait non seulement dommageable économiquement mais socialement et politiquement déstabilisant.

Mais, le néolibéralisme n’est pas seulement une théorie intellectuelle. Beaucoup de gens en profitent. Aux États-Unis, la plupart des acteurs financiers qui ont conduit l’économie au désastre de 2008 conservent la richesse gagnée grâce aux politiques néolibérales.

Deux groupes de personnes tireraient profit du néolibéralisme en Chine, et, de ce fait, le soutiennent. Le premier est celui des couches financières du pays. Le deuxième est celui des cercles néoconservateurs étasuniens qui visent à maintenir les États-Unis dans leur position de plus grande économie du monde, en dépit de l’arithmétique indubitable qui montre que c’est impossible.

La population des États-Unis représente seulement 23% de celle de la Chine. La seule chose qui puisse permettre aux États-Unis de demeurer la plus grande économie du monde serait que le PIB par tête de la Chine, et, par conséquent, son niveau de vie, n’atteigne jamais les 23% de celui des États-Unis. Avec raison, la population chinoise n’acceptera jamais d’avoir moins d’un quart du niveau de vie étasunien ; pas plus que, dans un futur proche, la population indienne. Quand le PIB par tête de la Chine rattrapera celui des États-Unis, la Chine deviendra d’abord la plus grande puis la plus solide économie du monde. La seule façon d’arrêter cela est de ralentir conséquemment la croissance économique chinoise, le néolibéralisme et ses conséquences désastreuses étant la façon d’y arriver.

L’éveil économique de la Chine est non-seulement bénéfique au géant asiatique mais à l’humanité. Quand, dans environ quinze ans, la Chine aura le statut d’économie avancée, 35% de la population mondiale, pour la première fois dans l’histoire moderne, en tireront les bénéfices. Alors que la Chine est si proche non seulement de la pleine résurrection nationale mais d’offrir un niveau de vie décent à son peuple, ce serait l’une des plus grande tragédies de l’histoire mondiale que le néolibéralisme mette un terme à cela.

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