Pourquoi l’histoire culturelle a besoin de Karl Marx, par Richard Halpern

pThe poetics of primitive accumulation

source : The Poetics of Primitive Accumulation: English Renaissance Culture and the Genealogy of Capital, Cornell University Press, 1991, p.1-4 (le titre de la traduction a été choisi par Changement de Société)

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Richard Halpern est professeur d’anglais à la John Hopkins University à Baltimore. Ses recherches portent sur la littérature  des seizième et dix-septième siècles (sur Shakespeare, notamment), la théorie littéraire (marxiste et psychanalytique) et le rapport entre l’histoire littéraire et l’histoire économique. Il est l’auteur de quatre livres : Norman Rockwell:  The Underside of Innocence (2006); Shakespeare’s Perfume: Sodomy and Sublimity in Shakespeare, Wilde, Freud and Lacan(2002); Shakespeare among the Moderns (1997); and The Poetics of Primitive Accumulation: English Renaissance Culture and the Genealogy of Capital (1991). Il prépare en ce moment un ouvrage sur la tragédie et l’économie politique. Le texte ci-dessous est extrait de l’introduction à son livre de 1991 sur le rapport entre l’accumulation primitive du capital et la littérature anglaise de la Renaissance The Poetics of Primitive Accumulation: English Renaissance Culture and the Genealogy of Capital (La Poétique de l’accumulation primitive : la culture anglaise de la Renaissance et la généalogie du capital). Il y défend la fécondité de l’approche marxiste en histoire littéraire et en sociocritique, contre le discrédit dont elle fait l’objet auprès des courants dominants en critique littéraire et en histoire des idées. Pour Halpern, Marx aide à penser des mutations que le new historicism et le foucaldisme laissent dans l’ombre.

Ce livre tente d’inscrire la renaissance littéraire anglaise dans la préhistoire du capital. Il prend place parmi diverses tentatives de révision du récit historique en cours dans la recherche contemporaine sur la Renaissance, mais il emploie une trame narrative et une série de concepts issus principalement du domaine de la théorie marxiste. Plus précisément, il situe certains aspects de la culture de la Renaissance dans le contexte de la transition du féodalisme au capitalisme, conçus comme modes de production à la fois économiques et sociaux.

Pour délimiter ce qui risquait d’être un projet lourdement et invraisemblablement ambitieux, j’ai choisi de me concentrer sur un processus que Marx surnommait « accumulation primitive ». Le terme de Marx renvoie aux divers moyens par lesquels des fractions des classes productives de la fin de l’ère féodale, entre autres des paysans et de petits artisans, ont été expropriés ou privés des moyens de production économique par lesquels ils assuraient leur subsistance et sont ainsi devenus disponibles comme travailleurs sans terres ou « libres ». Marx introduit le concept d’accumulation primitive à la fin du volume I du Capital afin de présenter ce qu »il appelle une « préhistoire » du capitalisme. Dans son exposé historique, il se concentre sur des méthodes violentes et souvent soutenues par l’Etat, comme le mouvement d’enclosure des terres agricoles ou la dissolution des monastères, par lesquels un nombre significatif de personnes ont été transformées en travailleurs libres durant les seizième et dix-septième siècles. Des telles questions peuvent facilement sembler socialement et conceptuellement éloignées du domaine littéraire. Mon intérêt pour le schéma narratif de Marx a moins à voir avec les outils qu’il peut fournir pour une lecture de détail qu’avec la façon dont il met en lumière la spécificité des transitions historiques.

Mais c’est précisément ce schéma narratif et ses présupposés théoriques, plus que les données historiques sur lesquelles il s’appuie, qui risque de provoquer des résistances aujourd’hui. En dehors de la critique « active » du néostalinisme et de ses bases théoriques, désormais bien engagée dans (l’ancien) bloc de l’Est, on suppose encore généralement parmi les adeptes du new historicism et les post-structuralistes que la « métanarration » du marxisme est une relique usagée. Invoquer des « modes de production » revient à se rapprocher dangereusement de conceptions qui, dans ce climat post-foucaldien, ont donné au marxisme une aura de métaphysique : des conceptions comme le déterminisme économique et le modèle base-superstructure de la société. C’est réveiller le spectre d’un mode d’analyse totalisant, qui réduirait les histoires multiples au grand récit [en français dans le texte] de l’Histoire (avec un H majuscule évidemment emprunté à « Hegel »). C’est, enfin, abandonner la richesse narrative de l’anecdote pour les grises abstractions de la théorie.

Une défense complète de l’herméneutique marxiste dépasse évidemment les limites de ce livre. De telles défenses ont déjà été faites par des théoriciens de  grande envergure- de la façon la plus efficacement persuasive, selon moi, par Louis Althusser et Frederic Jameson. Ce n’est absolument pas mon intention de nier la validité de certaines questions et objections soulevées contre le marxisme. Etant donné un climat général de plus en plus hostile, cependant, je crois me montrer avisé, en guise d’introduction à ce livre, de dire ce que, d’après moi, le marxisme a encore à offrir et que d’autres démarches de critique [littéraire, ndt] historique et politique n’offrent pas. Ce faisant, j’espère expliciter les principes qui, parfois seulement de façon implicite, font l’unité des chapitres qui suivront.

Au lieu de défendre le marxisme contre la critique foucaldienne et le new historicism, en lançant une contre-attaque envers eux, ou en « subsumant » ces mouvements dans un projet marxiste, je préfère commencer par défendre la complémentarité des approches marxistes et non-marxiste. Je le fais de façon quelque peu polémique en isolant des régions et des modèles de pouvoir accessibles au marxisme mais pas à l’analyse foucaldienne ou à celle du new historicsim.

Parce que le new historicism rejette l’allégeance à un seul modèle de référence (par exemple, Marx ou Foucault) parce qu’il s’inspire de diverses disciplines comme l’histoire sociale et l’anthropologie sociale et parce que ses principaux adeptes ont tendance à résister à l’incorporation à un mouvement et, parfois, au nom de « new historicism » lui-même, on doit faire attention à ne pas attribuer un unique modèle de pouvoir à tous ses défenseurs et à leurs productions. Dans le cas du new historicism de la Renaissance, il semble toutefois sans danger de dire que le modèle prédominant du pouvoir est la souveraineté, et que le pouvoir y reçoit un chiffrement juridico-politique. Une large part des travaux importants du new historicism se sont concentrés sur les institutions monarchiques et la cour- une stratégie raisonnable  étant donné la centralité du monarque à la fois dans le pouvoir politique et la production culturelle. Assez naturellement, cette orientation conduit à une insistance sur les mécanismes de pouvoir qui émanent de la souveraineté politique : censure, châtiment, surveillance, et, surtout, le faste. Le pouvoir de la souveraineté fonctionne d’abord en se rendant visible ; il s’établit et s’étend par des manifestations publiques, des spectacles et de la propagande, d’un côté, et l’usage ou la menace ouverte de la force, de l’autre. Sa manifestation culturelle dans le spectacle correspond ainsi à son chiffrement juridico-politique, qui proclame sa domination très ouvertement en proclamant un unique droit coutumier et son pouvoir exclusif de légiférer, etc. Le privilège du monarque ne cherche pas à se cacher ; il est explicitement inscrit dans la loi, dans la structure de l’Etat et dans le faste royal- toutes choses qui révèlent une inégalité de pouvoir ostensible et essentielle dans la relation entre le monarque et ses sujets. Certains travaux plus récents du new historicism ont détourné leur regard de l’éclat de la monarchie, mais une image rémanente persiste dans leur modèle du pouvoir, qui est toujours principalement juridico-politique, et, par conséquent, se concentre sur les rapports de force ou de souveraineté (plus ou moins subtils) entre des sujets inégaux hiérarchiquement : maris et femmes, père et fils, maître et serviteur, colonisateur et colonisé.

La prépondérance de ce modèle dans les recherches du new historicism reflète simplement sa prépondérance dans la société de la Renaissance elle-même. Mais il n’est pas et ne prétend pas être théoriquement ou historiquement exhaustif. Une instance importante du pouvoir social qui exclut le chiffrement politico-juridique occupe le cœur même de l’enquête théorique de Marx dans Le Capital : la méthode d’extraction de la plus-value, qui distingue le capitalisme de tous les modes de production antérieurs. Par définition, les sociétés de classes exigent des mécanismes pour transférer le travail (ou la valeur produite par le travail) des producteurs immédiats aux groupes dirigeants. Mais dans le mode de production capitaliste cette extraction se passe entièrement à l’intérieur même du mécanisme économique ; sans besoin d’une coercition politique ou légale directe. En conséquence, le capital représente une forme de pouvoir social sans précédent, qui est opaque aux analyses reposant sur des modèles dérivés des sphères politique, législative ou même (découvre-t-on), économique, si l’économie est conçue simplement comme la sphère des échanges.

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