Chili : le triomphe du «Tous pourris» et ses legs, par Atilio Borón

pinochet-videla

 

source : Cubadebate, 23 octobre 2012

Changement de Société remercie Maurice Lecomte, qui a traduit ce texte.

Une visite à Santiago, Valparaiso et une série de réunions intenses avec des jeunes de divers mouvements sociaux du Chili ont permis de mesurer l’ampleur du triomphe idéologique du néolibéralisme dans le pays, ainsi que l’héritage meurtrier de la dictature de Pinochet.

Comme on le sait, cette ère politique s’est incarnée dans une politique politicienne et de corruption. La mission salvatrice de Pinochet, – non seulement un assassin sanguinaire mais aussi un vulgaire voleur, comme ce sera vérifié quand ses multiples comptes secrets ont été découverts dans des banques des États-Unis – a requit l’élimination de la politique de la vie publique chilienne. De là, la pédagogie méthodique du pouvoir despotique visant à disqualifier toute initiative sociale basée sur des stratégies et/ou des sujets collectifs.

Le salut en ce monde étant une affaire strictement individuelle, ceux qui ne comprennent pas cette vérité élémentaire, ne font qu’accentuer leur souffrance et contribuent en outre aussi à la dissolution nationale. L’individualisme exacerbé prêché sans relâche par les deux infâmes prix Nobel en économie qui ont visité le tyran, Friedman-Milton et Friedrich von Hayek, valait pour l’économie, mais aussi pour la politique, la société et la culture. Pinochet a été remplacé par une coalition complice, et plus tard par une droite encore plus accommodante, l’Alliance ayant à sa tête Sebastián Piñera, la continuité de Pinochet est passée non seulement dans la politique économique, ce qui est le plus connu, mais surtout en termes et matière de culture politique.

Ni la Concertation, qui a été durant rien moins que vingt ans à La Moneda, ni l’Alliance, n’ont fait la moindre tentative pour renverser l’héritage néfaste de Pinochet, et en suivant Bertolt Brecht nous pourrions même caractériser leur ligne comme la promotion systématique de « l’analphabétisme politique. »

L’analphabète politique déteste la politique et ne sait pas que son «tous pourris [anti-politiques]» est une forme de politique qui profite à ses oppresseurs. Cette attitude, très répandue sous l’ère Pinochet, n’a pas augmenté durant la période « démocratique » frustrante qui lui a succédé. L’indifférence gouvernementale devant la progression de l’inégalité et la croissance de l’injustice sociale dans l’un des pays qui, dans le passé, figurait avec l’Argentine, le Costa Rica et l’Uruguay comme l’un des plus égalitaires du continent a fini par profondément décevoir, désillusionner et entailler la citoyenneté surtout au sein des jeunes générations. Parmi celles-ci l’approbation des partis politiques et du Congrès oscille à peine autour de 10 %.

Le degré de perte de notoriété des partis politiques est si marqué que les affiches de promotion des candidats comme conseillers et maires aux élections du 28 Octobre prochain ne comportent uniquement que la photo de candidat, son nom et le numéro d’identification de sa liste, mais sans mentionner le parti politique auquel il appartient. Dans quelque cas exceptionnels l’un ou l’autre fait appel à « photoshop » pour insérer à côté de son image celle de Michelle Bachelet. Nous n’en avons vu aucun qui ait eu l’audace de placer près de son visage celui, incompréhensiblement souriant du président Sebastián Piñera. En bref : pas de partis, aucune idéologie, aucun appel à un sujet collectif, aucune utopie à atteindre et pour quoi et qui se battre, tandis que tout à coup, presque miraculeusement, peut apparaître une césure sous la forme d’un slogan invariablement technocratique avec un appel diffus aux « gens ».

Il y a heureusement un autre Chili, qui n’apparaît aucunement dans la présentation officielle. Il y a des jeunes qui descendent dans la rue pour exiger une éducation gratuite et de qualité, ainsi que l’abandon du modèle asphyxiant néolibéral. Et puis il y a les Mapuches, auxquels nous nous réfèrerons un peu plus bas. La contre-Réforme universitaire de Pinochet (poursuivie par ses successeurs) a fait que les universités publiques ont dû tarifier leur premier cycle et les cycles supérieurs, c’est-à-dire qu’elles ont été privatisées, tandis qu’ont proliféré de nombreux établissements privés, certains d’entre eux fondés par l’Opus Dei et la Légion de Marie et d’autres directement liés à de grands groupes économiques ayant besoin pour former leurs équipes d’avoir la certitude qu’aucune idée si peu critique qu’elle puisse être ne fasse irruption qui puisse perturber la cohérence absolue de son néolibéralisme épuré et de son culte de l’hyper-individualisme.

Le modèle de ces institutions, pour celles publiques (si tant est qu’on puisse encore nommer ça comme ça) et surtout pour celles privées est celui des collèges Nord-américains : les formes et apparences extérieures sont copiées, tout autant que le contenu de leurs programmes d’études presque toujours très réactionnaire (en particulier dans le domaine des sciences humaines et sociales). Les universités privées constituent un système nettement stratifié : elles visent à soigneusement préparer la future élite politique et économique du Chili, tandis que les autres sont de très basse qualité, ce qui fait le désespoir des couches moyennes qui rêvent encore de la mobilité sociale au travers de l’éducation.

Le tarif moyen des études pour une licence en vue d’une maîtrise, est d’environ 600 dollars mensuels, à payer durant dix mois. Mais le revenu d’une famille typique de la classe moyenne, où le père et la mère travaillent, c’est juste un peu plus que ce montant là. Le résultat : une énorme dette avec l’espérance tout à fait illusoire, que le futur diplômé trouve un emploi correctement rémunéré pour rembourser les prêts contractés pour financer ses études.

Compte tenu de l’imminence des prochaines élections municipales plusieurs secteurs de la jeunesse débattent de l’attitude à prendre. Ils sont beaucoup, ces jeunes à critiquer la politique gouvernementale ayant impulsé la récente modification de la loi électorale inscrivant automatiquement les électeurs et établissant le suffrage volontaire (alors qu’auparavant l’inscription était volontaire, mais le vote requis), et à considérer que la manière de manifester sa répudiation du système est de s’abstenir de voter.
Du fait et depuis qu’aucune alternative réelle ne soit apparue et n’apparaisse (non seulement non visible maintenant, mais il n’y en a pas) le mieux, disent-ils, est de démontrer notre rejet par notre absence. Nous nous permettons d’être en désaccord avec cette approche parce que s’il y a quelque chose que les classes dominantes veulent c’est précisément que le peuple souverain ne vote pas, ne se signale pas, ne participe pas. Depuis les débats de la convention constituante des États-Unis, en 1787, jusqu’aux oeuvres théoriques des néo conservateurs comme Samuel P. Huntington et ses collègues de la Commission Trilatérale des années soixante-dix du siècle passé, la droite a invariablement tout imaginé pour faire obstacle à la participation électorale et a stimulé l’abstentionnisme pour conjurer le danger d’une « tyrannie plébéienne de la majorité. »

S’il se produisait, l’abstentionnisme massif de la jeunesse, loin de préoccuper la classe politique conservatrice chilienne serait une incitation pour que rien ne change et que tout reste en l’état. Cela serait interprété, suivant la logique la plus stricte de l’individualisme néolibéral qui imprègne les hauteurs de l’état, comme un chèque en blanc octroyé au gouvernement par les abstentionnistes lesquels, comme de bons acteurs « égoïstes rationnels » auraient préféré rester à la maison parce qu’ils auraient compris que les choses étaient bien ainsi, une espèce de consentement tacite ; ou, selon un autre scénario, parce qu’ils n’auraient, par défaitisme atavique aucun sens d’une analyse « coûts-avantages », pas pris la peine de voter comme s’ils s’étaient résignés à la totale impossibilité de changer quoi que ce soit.

L’option de l’absentéisme ou de l’abstention est favorisée du fait qu’une grande partie de la jeunesse est gagnée par un mélange diffus et volatil d’autonomisme et d’anarchisme postmoderne qui favorise involontairement les plans de la droite, toujours soucieuse de minimiser la participation électorale. Une donnée qui n’est pas des moindres est que c’est ce groupe qui aujourd’hui préside la FECH, la Fédération des Étudiants de l’Université du Chili.

Un autre secteur, majoritairement lié au parti communiste chilien, croit qu’il faut participer et accompagner de son vote l’accord récent entre cette force politique et la Concertation. Cependant, c’est un accompagnement à contrecoeur parce qu’ils ne sont pas peu nombreux, ceux qui dans les Jeunesses Communistes craignent, à juste titre, la dilution de leur identité partisane ou du prix qu’il faudrait payer pour s’associer à une force politique aussi discréditée que la Concertation.
Enfin, il y a un noyau émergeant marxiste et (heureusement) pas du tout dogmatique. Ils sont regroupés dans l’UNE, Union nationale des étudiants, qui à ce jour continue de débattre de la position à adopter. Notre avis est qu’il serait préférable que les jeunes qui ont si vaillamment gagné la rue en 2011 et résisté à la violente répression des carabiniers, décident de voter et le fassent pour un personnage qui, n’étant pas l’un des candidats en lice, synthétise leurs aspirations. Ces voix seraient annulées, mais ce n’est pas important. Nous croyons que si ce dimanche apparaît un grand nombre de votes en faveur de, disons « Salvador Allende », la classe politique chilienne tomberait des nues et sentirait le sol bouger sous ses pieds, ce qui pourrait permettre de concevoir une alternative jusqu’à présent inexistante.

La longue lutte des Mapuche est un autre exemple encourageant indiquant que, comme a dit Galilée relativement à la Terre, la vie politique chilienne « et pourtant elle tourne ». Leur lutte héroïque pour la restauration de leurs terres ancestrales et des droits ancestraux est réprimée d’une manière sanguinaire : si la répression des étudiants exhibe la cruauté de la haine de classe, dans le cas des Mapuches celle-ci a été renforcée par sa combinaison avec un racisme outrancier couvert et protégé par l’application implacable de la législation antiterroriste instituée par Pinochet en 1984. Un très clair exemple de la basse qualité de la « démocratie » au Chili – érigée par le savoir conventionnel des sciences sociales comme modèle politique à imiter – démontre le fait que les gouvernements qui se sont succédés n’ont aucunement aboli la monstruosité répressive de la tyrannie mais l’ont perfectionnée.
Procès truqués, condamnations absurdes et injustes, grèves de la faim auxquelles le gouvernement répond par une indifférence criminelle, attaques contre les femmes, les personnes âgées, les enfants sans défense et meurtres de militants configurent un tableau – bien entendu occulté par les oligopoles médiatiques -, faisant que le Chili au sud de la rivière Biobio ressemble plus à la Colombie qu’au reste du pays. Comme l’a déclaré un des dirigeants mapuches, Pedro Cayuqueo, les forces spéciales de police agissent en Araucanie avec la férocité d’un pit-bull hors de contrôle.

Le gouvernement Piñera, tout comme la dictature génocidaire d’Argentine le faisait, soutient que les forces de l’ordre « dépassent les bornes » dans leur zèle répressif. Cependant, c’est au gouvernement qu’il revient l’obligation d’empêcher ou non le pitbull de continuer à semer la mort et la destruction sur les terres mapuches, mais il ne le fait pas.

Les mobilisations des étudiants et des Mapuches contrastent vivement avec la sclérose qui affecte les formations partisanes et, dans une bonne mesure, le syndicalisme chilien affaibli. Tandis que ces mobilisations, notamment pour le cas des étudiants, sont fortes et mériteraient tout le soutien et l’appui possible, cette sclérose conspire contre son efficacité pratique. Un exemple de cette situation est offert par l’absence de résistance populaire à l’installation récente d’une base militaire des États-Unis au Fort Aguayo, dans Concón, quelques kilomètres au nord de Valparaiso.

La dite base, dépendant du Commandement Sud, se spécialisera dans l’entraînement militaire requis par un programme du Pentagone dénommé MOUT (MilitaryOperationsonUrbanTerrain) c’est-à-dire « des opérations militaires en terrain urbain » ou, dit sans euphémismes, un entraînement de forces spécialisées dans la répression de la protestation sociale. Washington et Santiago ont négocié cet accord dans le plus absolu des secrets – un autre trait de cette « démocratie » – et quand la nouvelle a suinté, lors de la visite au Chili du Secrétaire à la Défense des États-Unis, LeonPanetta, en avril de cette année, la base, construite en un temps record, était déjà établie. Mais, ni avant ni après, il n’y a eu des marches ou des manifestations pour répudier la manoeuvre ou exiger le démantèlement de la base.

Cette passivité est l’un des pires legs du « Tous pourris » de la longue nuit de Pinochet et de l’épaisse obscurité jetée par ses successeurs. Une passivité encouragée et stimulée par le discrédit de tout ce qui est public, collectif, politique. En contre point, tant la lutte de la jeunesse du Chili que celle des Mapuches constituent un œuvre extraordinairement important pour le pays : elles constituent un exemple salutaire, un révulsif exemplaire pour cette société démobilisée et résignée, abasourdie de publicité consumériste et soumise à un processus brutal de rééducation politique qui totalisera quarante années l’an prochain. Une société écrasée dans le même temps par un niveau d’endettement qui généralise l’angoisse des familles les plus pauvres tout en gonflant les coffres des banques.

Selon le ministère du Développement social du Chili les secteurs de la société les plus pauvres destinaient au début de cette année 60 % de leur revenu à payer leurs dettes, ayant pour survivre les 40 % restants. Dans des situations aussi désespérantes que celle-ci, il est difficile de pouvoir penser et agir politiquement, à moins qu’une claire conscience politique n’existe. Avec leurs luttes les jeunes étudiants et les Mapuches démontrent que tout n’est pas perdu, qu’il y a un avenir et que, peut-être, l’année prochaine, quand s’accompliront les quarante ans du martyre de Salvador Allende, son souvenir rallumera les coeurs de ses compatriotes et les poussera à finir une oeuvre que le coup criminel militaire du 11 septembre 1973 a fait qu’elle est restée inachevée. On pourrait, de cette façon, initier le crépuscule du « tous pourris », réduire cet « analphabétisme politique » méthodiquement encouragé en tant que stratégie de domination par Pinochet et ses successeurs. À ce propos Brecht rappelait que le « pire des analphabétismes, est l’homme politique analphabète ». Il n’entend pas, ne parle pas, ne participe, ni partage pas les événements et activités politiques. Il ne sait pas que le coût de la vie, le prix des haricots, du pain, de la farine, du vêtement, de la chaussure et des remèdes dépend de décisions politiques.

L’âne est tellement politiquement analphabètes qu’il est fier et élargit la poitrine en disant qu’il déteste la politique. Il ne sait et ni veut savoir que son ignorance politique est née de la prostitution du pire des roquets et laquais des entreprises nationales et multinationales, le politicien corrompu d’en bas, à gauche.

Puissent ces sages paroles du communiste allemand diffuser massivement de par tous les mouvements en lutte pour un autre Chili. Ce serait une manière fort appropriée de lutter contre l’un des legs les plus abominables de Pinochet.

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