Qu’y a-t-il de « marxiste » dans le marxisme analytique ? Par Erik OliN Wright

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société.

Le texte ci-dessous est extrait du huitième article du recueil Interrogating inequality : Essays on class Analysis, Socialism and Marxism, (Questionner l’inégalité : essais sur l’analyse de classe, le socialisme et le marxisme) publié en 1994 chez Verso (Londres), par le sociologue « marxiste analytique » Erik Olin Wright, de l’Université du Wisconsin à Madison. L’article d’origine s’intitule « What is analytical marxism ? », « Qu’est-ce que le marxisme analytique ? ». Wright y énumère les spécificités de l’approche initiée par les membres du September Group, structuré autour de G.A. Cohen et de John Roemer. Wright est l’un des derniers représentants de ce courant de pensée, dont les membres ont peu à peu déserté le marxisme pour au mieux, une forme ou une autre de socialisme utopique (Cohen), au pire la social-démocratie, notamment dans sa version scandinave (le norvégien Jon Elster). Les réflexions théoriques menées par le September Group n’en son pas pour autant dépourvues d’intérêt, comme en témoigneront les quelques textes de Wright l’irréductible que l’on publiera au cours des prochains mois. Cet article fait suite à celui-ci, dont il reprend l’introduction.

J’ai souligné dans les commentaires ci-dessus ce qui était « analytique » dans le « marxisme analytique ». Ceci dit, on pourrait demander ce qui, dans cette école de pensée, reste « marxiste ». Les marxistes analytiques rejettent les thèses sur la spécificité méthodologique du marxisme ; ils adoptent la totalité des pratique scientifiques « bourgeoises » ; et ils critiquent constamment les cœur conceptuel et théorique du marxisme traditionnel. Donc qu’est-ce qu’il y a de marxiste dans cette entreprise théorique ? Je soulignerai trois choses pour répondre à cette question.

Premièrement, une large partie des recherches du marxisme analytique se situent explicitement dans la tradition théorique marxiste. La stratégie intellectuelle typique consiste à prendre un thème ou un argument central du marxisme, à établir les conditions nécessaires sous lesquelles cet argument est recevable, et ensuite reconstruire l’argument à la lumière de la plausibilité de ces conditions.

Deuxièmement, le programme de recherche général sur le plan théorique et empirique posé par le marxisme analytique s’enracine fermement dans le discours et les traditions marxistes. Les sujets de recherche- la transition du féodalisme au capitalisme, la relation de la structure de classe à la conscience de classe, les dilemmes de la politique socialiste, les conditions favorisant la solidarité ou [au contraire] la fragmentation de la classe ouvrière- puisent clairement leur articulation intellectuelle dans la tradition marxiste. Même si les réponses à ces questions peuvent dévier considérablement des réposnes marxistes classiques, les questions elles-mêmes sont caractéristiquement marxistes.

Troisièmement, le langage utiliser pour structurer les réponses à ces questions est aussi profondément enraciné dans le discours marxiste. La classe, l’idéologie, la conscience, l’exploitation, l’Etat, etc, constituent le répertoire conceptuel du marxisme analytique, tout comme du marxisme en général. Comme l’a avancé Alvin Gouldner, le marxisme devrait être considéré comme ce qu’il appelle « une communauté idéale de discours », un terrain intellectuel de dialogue plutôt qu’un terrain de thèses faisant consensus. Les marxistes analytiques travaillent sur ce terrain et participent à ce dialogue même s’ils transforment beaucoup des thèses traditionnellement défendues.

Enfin, et c’est peut-être là ce qu’il y a de plus problématique compte tenu de leur hétérogénéité politique, les marxistes analytiques partagent globalement les orientations normatives centrales du marxisme en général. A des degrés divers, leur travail est animé par un engagement en faveur de valeurs de liberté, d’égalité, de dignité humaine, et ils sont généralement attachés à une conception ou un autre du socialisme démocratique, considéré comme le moyen institutionnel de réalisation de ces valeurs. Bien que ces valeurs puissent être partagées par beaucoup d’intellectuels radicaux post-marxistes ou non-marxistes, l’articulation entre ces valeurs, d’une part, et le programme de recherche théoriques et de questions à débattre, d’autre part, ancre de façon cohérente le marxisme analytique dans la tradition marxiste.

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