Sur Karl Popper et Karl Marx, par Marc Harpon

Karl Popper est un des épistémologues incontournables du siècle dernier. Sa compréhension de la pratique de la science est celle dans laquelle se reconnaissent de nombreux savants, y compris, en dépit de son anticommunisme obsessionnel, des savants marxistes. J’ai ainsi eu le plaisir, de trouver, chez l’économiste Andrew Kliman (déjà deux fois traduit sur ce même blog), qui, avec d’autres, tente de réintroduire Das Kapital dans le débat scientifique, le critère de la falsification. Il s’agit de l’idée que toute hypothèse proprement scientifique soit telle que l’on puisse produire les preuves éventuelles de sa fausseté (et non de sa vérité). Par exemple, comme le disent en physique les adversaires de la théorie des cordes, on ne peut pas prouver qu’elle est fausse puisque les cordes vibrantes dont elle fait le principe des particules sont si petites qu’aucune observation n’en sera jamais possible. De la même manière, l’idée d’un univers parallèle, par définition inaccessible est infalsifiable : on ne peut pas prouver qu’elle est fausse si elle est fausse (du moins, pas par l’expérience).

Kliman atteste qu’il a fait sien ce principe de la falsification, lorsqu’il présente la théorie marxienne de la valeur dans son Reclaiming Marx’s Capital. Il explique en effet que c’est à tort que l’on a pu affirmer que Marx définissait la valeur comme quantité de travail. Pour prouver ce qu’il affirme, il argumente qu’une définition n’est pas falsifiable, alors qu’une théorie est toujours telle que l’on puisse la prouver fausse si il s’avérait qu’elle l’était. La théorie de la valeur présente non ce qui définit la valeur mais ce qui la détermine :

« La théorie de Marx selon laquelle la valeur d’une marchandise est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la produire a été présentée comme une définition de la valeur des marchandises, mais c’est incorrect pour deux raisons. D’abord, Marx avait l’habitude d’exprimer la valeur des marchandises en termes monétaires, ce qui serait impossible si les valeurs étaient définies comme des quantités de travail. On devrait dans ce cas exprimer les valeurs exclusivement en termes de temps de travail. Ensuite, les théories peuvent en principe être falsifiées, alors que les définitions ne peuvent pas l’être » (Andrew Kliman, Reclaiming Marx’s « Capital », Lexington Books, 2007, p. 21, traduction inédite de Marc Harpon)

En dépit de cette fécondité de l’héritage popperien, il me semble que Popper a été extrêmement injuste avec Karl Marx, comme avec Hegel. Je ne m’intéresse pas ici à son pavé contre Platon, Marx et Hegel, La Société ouverte et ses ennemis, mais au petit texte d’une conférence, publiée chez Payot sous le titre Des sources de la connaissance et de l’ignorance. Popper y présente ce qu’il appelle la doctrine du « caractère manifeste de la vérité » représentée par à peu près tout le monde (Platon, Descartes, Bacon, Locke, Hume, Stuart Mill, Marx, vous et moi), à l’exception de…Popper. Je n’ironiserai pas plus, parce que je crois que la critique que mène l’épsitémologue de cette doctrine est riche de leçons concernant les origines des théories du complot, qui menacent à mon sens de paralyser la classe ouvrière en proposant de faux ennemis, manipulateurs et menteurs (juifs, francs-maçons, Illuminati, et, pour les plus débiles des conspirationnistes, extraterrestres reptiliens), à sa colère. Mais cette doctrine, ne m’apparaît pas marxienne, c’est-à-dire attribuable à Marx, bien qu’on puisse sans aucun doute l’attribuer à certains auteurs marxistes.

La doctrine du caractère manifeste de la vérité, que Popper décrit comme un « optimisme épistémologique », affirme que la vérité est accessible à tout un chacun. C’est le verum index sui (Spinoza) de ceux qui, comme Descartes ou Spinoza pensent que la vérité est à elle-même sa propre marque :

« L’optimisme épistémologique de Descartes repose sur la notion de veracitas dei, qui est essentielle. Ce que nous percevons clairement et distinctement être vrai doit l’être effectivement, car, s’il en était autrement, Dieu nous tromperait. Par conséquent, il incombe à la véracité divine de rendre la vérité manifeste ». (Popper, pp. 34-35)

Dieu étant parfait, il n’est pas trompeur. Les idées claires et distinctes qu’il a mises en moi sont donc nécessairement vraies.

Cette doctrine conduit à celle du complot contre la vérité. Si la vérité saute aux yeux, il faut évidemment que des forces malignes me la cachent pour que je me trompe. Ces forces malignes peuvent résider dans ma mauvaise volonté, ou dans la malveillance des Illuminati, des reptiliens ou de je ne sais qui d’autre- je ne peux prévoir quelles lubies se saisiront de mes semblables dans dix ans. Jusqu’ici, l’argumentation de Popper me satisfait amplement : il me semble qu’on peut (je n’irai pas jusqu’à dire qu’on doit) voir un lien entre cette doctrine et les théories du complot contre la vérité, qui sont un élément central des théories du complot en général. Mais Marx, auquel Popper semble attribuer cette doctrine ne me semble pas y souscrire. Voici comment Popper présente la « version marxiste » (ce qui chez Popper, veut dire « version marxienne ») de la théorie du complot contre la vérité :

« La version marxiste de cette théorie du complot obscurantiste est bien connue : c’est la conspiration de la presse capitaliste qui déforme et censure la vérité afin d’installer dans l’esprit des travailleurs de fausses idéologies ».

Popper parle des marxistes, et pas de Marx lui-même. Toutefois, dans la mesure où la théorie du caractère manifeste de la vérité est pour Popper une erreur quasi universelle, on peut interpréter son texte comme attribuant explicitement cette doctrine à Marx lui-même. Or, chez Marx, on trouve cette idée que « la vérité scientifique est toujours paradoxale à l’expérience journalière » :

« Ainsi donc, pour expliquer la nature générale du profit, il vous faudra bien partir de ce théorème : en moyenne, les marchandises se vendent selon leurs valeurs réelles et l’on en retire du profit en les vendant selon leur valeur, c’est-à-dire à proportion de la quantité de travail qui s’y trouve réalisée. Si vous ne pouvez pas expliquer le profit par cette hypothèse, vous ne pouvez pas l’expliquer du tout. Voilà qui est paradoxal, et contraire aux constatations de chaque jour. Un autre paradoxe, c’est que la terre tourne autour du soleil, ou que l’eau se compose de deux gaz extrêement inflammables. La vérité scientifique est toujours paradoxale à l’expérience journalière, qui ne saisit que l’apparence trompeuse des choses. » Karl Marx, Salaire, prix, plus-value, in Marx, œuvres I, Economie, I, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, p. 507-508

Bien entendu, Marx propose souvent des explications censées rendre compte des idées fausses [1]. Par exemple, au début du Livre III du Capital, il explique l’illusion du capital qui fructifie de lui-même par le fait que, du point de vue du capitaliste, le capital avancé en travail ne se distingue pas du capital avancé en marchandises, le capital variable se confond avec le capital constant (Cf. Le Capital, Livre III in Karl Marx, œuvres, II, Economie II, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, pp. 884-885). Popper serait tenté de dire que les facteurs objectifs évoqués par Marx « conspirent » contre la vérité et que donc il s’agit bien aussi d’une version du complot obscurantiste. Mais cela ne serait pas recevable , comme l’exemple suivant le montre selon moi. L’étoile polaire est, par définition, celle qui se trouve alignée avec l’axe de rotation d’une planète. Compte tenu de cet alignement, un observateur situé sur une planète aura l’impression de voir le ciel nocturne tourner autour de cette étoile. Cette façon d’expliquer la croyance ancienne en des sphères célestes tournant autour de nous n’est pas plus conspirationniste que l’attitude de Marx, ainsi que des sciences sociales marxistes. Elle n’implique pas plus que la vérité soit manifeste. Au contraire, elle fait sienne l’idée que la vérité ne nous est pas donnée d’emblée. S’il faut renoncer aux interprétations marxiennes des idées fausses, il faut aussi abandonner l’explication du géocentrisme par l’existence de notre étoile polaire.

[1] Sur l’explication par Marx des idées fausses, on lira sur ce même Changement de Société, « Marx : genèse transcendantale de la connaissance économique ou genèse économique de l’ignorance transcendantale? ». L’interprétation s’y écarte délibérément des généralités habituelles sur l’idéologie et s’efforce, avec Michel Henry, de réinscrire Marx dans la filiation kantienne revendiquée dans le passage de Salaire, prix, plus-value cité plus haut.

Merci de mentionner la source de cet article si vous le diffusez : Changement de Société.

Un commentaire

  1. je crois, pour ma patr, que Marx n’a été ni économiste, ni sociologuen ni je ne sais quoi…Maisil est INDEPASSABLE dans la mesure oùil a laissé UNE METHODE.
    De toute façon, , il personne ne peut se targuer de dérenir une vérité éternelle dans la mesure où,comme le remarquen Maurice DUverger,
    « tout modèle d’analyse ne retient du réel que des facteurs ARBITRAIREMENT choisis. »


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