Le marxisme analytique et la conscience de classe, Par Erik OliN Wright

 

Chaîne de montage des automobiles Peugeot à Sochaux en 1931

 

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société.

Le texte ci-dessous est traduit des pages 242 à 244 de Classes, (Verso, Londres, 1985) d’Erik Olin Wright. Il s’agit du début de la section intitulée « Qu’est-ce que la conscience de classe ? », par laquelle s’ouvre le chapitre VII. Wright appartient au courant de pensée du marxisme dit analytique, dont il a déjà été question sur ce blog, ici ou encore . Ce courant de pensée a parfois donné naissance à un « marxisme » totalement défiguré et méconnaissable, avec les travaux de Jon Elster, en philosophie morale et politique, et de John Roemer, en économie. En sociologie et en philosophie de l’histoire, cependant, avec l’excellent Karl Marx’s theory of history. A Defense, de GA Cohen, ou encore les travaux d’Erik Olin Wright sur la domination de classe, le marxisme analytique est fidèle au projet suggéré dans le titre de son texte fondateur, l’ouvrage de COHEN cité plus haut : défendre les acquis théoriques de Marx (ou du moins, du Marx sociologue et théoricien de l’histoire, mais moins du Marx économiste) à l’aide d’une boîte à outil marxiste rénovée. Cette rénovation implique bien entendu un moment (auto)critique, où il s’agit de mettre à jour les faiblesses de versions du marxisme jugées erronées et c’est dans ce moment autocritique que se situe l’extrait ci-dessous de Wirght. Le lecteur français, généralement peu familier du marxisme anglo-saxon, sera surpris de lire ses attaques contre un des auteurs capitaux du marxisme d’Europe continentale, Georg Lukacs. Changement de Société ne prend pas ici parti pour ou contre Lukacs, mais propose simplement à la lecture une pièce importante du débat interne au marxisme (que Wright n’a jamais cessé de revendiquer et de pratiquer, contrairement à beaucoup d’autres auteurs de son école) anglo-saxon.

Il y a deux usages très différents de l’expression « conscience de classe » dans la tradition marxiste. Pour certains théoriciens, il s’agit d’une caractéristique contre-factuelle ou supposée des classes comme entités collectives, alors que pour d’autres il s’agit d’un attribut concret des individus humains en tant qu’ils appartiennent à une classe.

Le premier de ces usages est intimement lié aux formes hégéliennes de la théories marxiste et son meilleur représentant est sans doute Georg Lukacs. Lukacs définit la conscience de classe dans les termes suivants :

« Dès lors, la conscience de classe consiste dans les réactions appropriées et rationnelles « imputées » à une position particulière typique dans le procès de production. Cette conscience n’est, par conséquent, ni la somme ni la moyenne de ce que pensent ou ressentent les individus singuliers qui constituent la classe. Et, pourtant, les actions significatives historiquement accomplies par la classe dans son ensemble sont déterminées en dernier recours par cette conscience et non par la pensée des individus- et ces actions ne peuvent être comprises qu’en référence à cette conscience.

Lukacs définit la conscience de classe de façon contre-factuelle : c’est ce que les gens, en tant qu’occupants d’une certaine position dans le processus de production, penseraient et croiraient s’ils étaient rationnels. Jusqu’ici, le concept est très proche d’une construction idéal-typque wébérienne, et pourrait être regardé simplement comme un outil heuristique utile pour étudier les sociétés de classe. C’est l’étape suivante du propos qui est la plus problématique et qui a conduit à des critiques si vives de la position de Lukacs. Lukacs avance que la conscience de classe, comme « conscience imputée », ne correspond pas à la conscience réelle des individus mais, néanmoins, cette conscience imputée a une causalité effective. Plus précisément, les «  les actions significatives historiquement accomplies par la classe dans son ensemble sont déterminées en dernier recours par cette conscience ». Ce qui est contre-factuel et imputé aux individus est ainsi traité comme un mécanisme réel efficace causalement sur le plan des classes prises dans leur ensemble.

Une telle affirmation, bien entendu, pourrait n’être qu’une raccourci pour parler des tendances historiques conduisant les individus membres de la classe à devenir rationnels au sens contre-factuel spécifié. Cette conscience imputée, par conséquent, pourrait être regardée comme cause efficiente de « l’action de la classe en tant que tout » pour autant qu’elle tende à devenir la cause efficiente des actions des classe des individus à l’intérieur de cette classe. La « conscience imputée » pourrait dès lors être une façon elliptique et plutôt maladroite de théoriser cette tendance émergent à partir des individus.

Lukacs rejette clairement cette interprétation ? Il semble insister sur le fait que cet état contre-factuel, réellement, cet état contre-factuel existe d’une manière ou d’une autre au niveau supra-individuel et agit causalement même quand les individus ne pensent pas suivant la rationalité contre-factuelle. LA conscience de classe, comme mécanisme susceptible d’une causalité efficace est donc un attribut des classes en tant que telles, et non aps des individus qui composent cette classe. Alors même qu’il y a, dans les faits, des tendances conduisant les ouvriers individuels à développer cette conscience de classe générique, ce qui compte pour comprendre le mouvement de l’histoire c’est la conscience de classe en soi. C’est cette insistance sur le pouvoir causal d’une conscience supra-individuelle qui rend l’oeuvre de Lukacs vulnérable à la critique qui lui reproche d’être fondamentalement convaincu de l’existence d’une téléologie objective à l’oeuvre dans l’histoire.

Le second usage général de l’expression « conscience de classe » l’identifie à un aspect particulier de la subjectivité concrète des individus. Quand elle figure dans des explications macro-sociales, elle le fait en vertu du fait qu’elle aide à expliquer des choix et des actions individuels. En ce sens, quand le terme est appliqué à des collectivités ou des organisations, il renvoie au schéma de distribution des consciences individuelles dans l’agrégat considéré, ou c’est une façon de caractériser des tendances centrales au sein de ces agrégats. Mais de telles entités supra-individuelles, et les « classes » en particulier, n’ont pas de conscience au sens littéral, puisqu’elles ne sont pas des entités du genres de celles qui ont un psychisme, qui pensent, qui pèsent le pour et le contre, qui ont des préférences, etc.

En pratique, quand des sociologues et des historiens marxistes emploient le terme de « conscience de classe », ils amalgament fréquemment ces deux sens du concept. D’un coté, on rencontre souvent des expressions comme « le prolétariat n’avait pas la conscience nécessaire pour faire X » ou « la bourgeoisie était à cette période marquée par une forte conscience de classe ». De telles expressions semblent suggérer que la conscience de classe appartient aux classes en tant que telles. D’un autre côté, la conscience est aussi traitée comme l’explication d’actions et de choix individuels. Dans ce cas, l’usage contre-factuel du terme « conscience de classe » pour désigner la compréhension véritable des intérêts de classe est employée strictement comme un outil heuristique pour faciliter la description de la conscience réelle des individus, et non pas comme renvoyant à un quelconque mécanisme supra-individuel opérant indépendamment de la subjectivité individuelle au niveau des classes.

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