La mort d’un nouveau prisonnier de Guantánamo met en évidence l’hypocrisie des démocrates, par Glenn Greenwald

source : The Guardian (Royaume-Uni), 11 septembre 2012

traduit de l’anglais et commenté par Maurice Lecomte pour Changement de Société.

Avec l’abandon et la fermeture de Guantánamo, considérée cause perdue, la politique d’Obama s’est engagée sur l’assassinant plutôt que la détention.

Un détenu de Guantánamo a été retrouvé mort dans sa cellule samedi, selon des responsables du camp. Il s’agit de la neuvième personne à mourir dans le camp depuis son ouverture il y plus de dix ans. Comme l’ancien gardien Brandon Gitmo Neely l’a souligné lundi, aucun des détenus qui sont morts dans le camp (neuf) n’a été reconnu coupable par les commissions militaires (six) d’une quelconque faute commise. Il s’agit du quatrième détenu qui est décédé dans le camp depuis l’investiture d’Obama.

Bien que l’identité de la personne détenue n’ait pas été divulguée, un porte-parole du camp a reconnu qu’il « n’avait pas été inculpé et n’avait pas été désigné aux fins de poursuites ». En d’autres termes, il a été maintenu encagé par le gouvernement américain pendant de nombreuses années sans aucune possibilité de contester les accusations portées contre lui, et n’avait aucun espoir de quitter le camp, sauf par la mort.

En effet, mourir en captivité légalisée semble maintenant être le seul moyen pour beaucoup de ces détenus de se libérer. La dernière personne à avoir quitté le camp par la mort a été un citoyen d’Afghanistan de 48 ans, Awal Gul, qui est décédé en Février 2011 d’une crise cardiaque. Gul, père de 18 enfants, a été accusé par les Etats-Unis d’être un commandant taliban – une accusation qu’il a nié avec véhémence parce que, comme son avocat l’a dit,

« il était dégoûté par le penchant de plus en plus marqué des talibans pour la corruption et les abus. »

Mais le découlement logique de ce processus politique de détention à durée indéterminée encore et toujours en vigueur au camp a signifié que ces revendications contradictoires n’ont jamais été résolues, et qu’il est mort après plus de neuf ans de captivité – à des milliers de miles de sa famille, au milieu d’un océan étranger – en dépit de n’avoir jamais été condamné pour quoi que ce soit.
Dans la hiérarchie du mal, expédier quelqu’un n’ayant été reconnu coupable de rien à un encagement année après année, jusqu’à ce qu’il meure, est tout en haut de la liste. Et à cet égard, ce dernier épisode démontre non seulement la parodie en cours de la politique de guerre à la terreur des Etats-Unis, mais aussi la malhonnêteté de la tentative d’exonérer Obama pour cette politique.

Ce qui a toujours fait de Guantánamo une agression insoutenable aux notions fondamentales de justice, et ce qu’il est toujours tel, n’est pas son emplacement géographique dans la mer des Caraïbes. Son vice est la définition de son système de détention à durée indéterminée : que des êtres humains soient emprisonnés indéfiniment, parfois à vie, sans obligation de prouver qu’ils sont coupables de quoi que ce soit. Malgré l’ardeur autoritaire de la part de beaucoup à supposer béatement que ces gens dans ce Camp doivent être des terroristes coupables parce que c’est le gouvernement américain qui le dit, punir des gens sans procès ou charges est la pure tyrannie qui soit et c’est ce qui perdure intégralement.
Dans la mesure où ils n’abordent jamais rien de tout ceci, les défenseurs d’Obama aiment à souligner qu’il a essayé de tenir sa promesse de « fermer Guantanamo », mais qu’il a été contrecarré par l’opposition des deux partis du Congrès. Cette affirmation pour exacte qu’elle soit, n’épuise absolument pas la question.

C’est parce que le plan d’Obama n’était pas tant de « fermer Gitmo » que de tout simplement le déplacer de quelques milliers de miles au nord sur le sol américain, avec son système de détention à durée indéterminée – et c’est là justement ce qui rend le camp si odieux – entièrement préservé. C’est pourquoi les groupes de défense des libertés civiles telles que l’ACLU (Union pour la défense des libertés civiles) avaient sévèrement dénoncé ce plan d’Obama comme un « Gitmo Nord ». Comme l’ACLU l’a expliqué, bien avant que le Congrès n’obstrue ce qu’Obama voulait faire ; « l’administration [Obama] envisage de poursuivre la politique de son prédécesseur en matière de détention illimitée sans inculpation ni jugement pour certains détenus, avec seulement un changement d’emplacement. »

 

En effet, comme je l’ai documenté il y a plusieurs mois, le système de détention illimitée a été dès le début au centre du plan d’Obama pour ces détenus. En d’autres termes, même si le Congrès avait donné tout ce qu’il voulait à Obama, ce système impliquant la mort comme seule issue pour beaucoup de détenus auraient été intégralement préservé. La fabrication d’une excuse pour Obama – « oh, il a essayé de fermer le camp mais le Congrès ne l’a pas laissé faire » – est simplement une tactique trompeuse que les Démocrates ont inventé pour justifier leur silence total relativement à une grave injustice qu’ils feignent de trouver épouvantable pour éviter de tomber en pâmoison devant un président qui la soutient.

Il y a, cependant à cet égard, une différence significative entre la politique de Bush et celle d’Obama. Alors que Bush a préféré détenir des personnes hors examen par procédure régulière ou judiciaire, Obama les tue tout simplement. L’ancien Agent de Sécurité Nationale (NSA) de Bush et directeur de la CIA, le général Michael Hayden, a parlé cette semaine à l’Université du Michigan. Et (encore une fois), il n’a pas tarit d’éloges sur Obama pour la poursuite de l’essentiel de l’approche du terrorisme de Bush / Cheney. Sur ce point précis, tel que rapporté par Wired [c’est moi qui souligne], voici de qu’il a dit :

 » [selon Michael Hayden, ancien directeur de Bush de la Central Intelligence Agency et de la National Security Agency.] Le président Barack Obama a suivi de près la politique de son prédécesseur, le président George W. Bush, s’agissant des tactiques utilisées dans la «guerre contre le terrorisme» – de l’interprétation, des assassinats ciblés, du secret d’État, de Guantánamo Bay, de l’espionnage intérieur.

 » Mais je répète mon hypothèse : malgré le drame que cela représente au niveau politique, l’Amérique et les Américains ont trouvé une ligne médiane acceptable pour ce qu’ils veulent que leur gouvernement fasse et ce qu’ils acceptent que leur gouvernement fasse. C’est ce consensus pratique qui a favorisé une telle continuité forte entre deux présidents très différents, George W. Bush et Barack Obama, s’agissant de ce conflit « , a déclaré vendredi Hayden en parlant à l’Université du Michigan …

 » Et oui, nous avons vu toutes ces continuités entre deux êtres humains très différents, le président Bush et le président Obama. Nous sommes en guerre, les meurtres ciblés ont continué. En fait, si vous regardez les statistiques, les meurtres ciblés ont augmenté sous Obama.  »

Il a dit que  » c’était le cas parce que, par un chemin différent de son prédécesseur, Obama en 2009 a fermé des « sites noirs » de la CIA et fait diminuer la pratique de la torture des détenus. Mais au lieu de capturer de prétendus « combattants ennemis », le président Obama les tue « .

 » Nous avons évité l’écueil d’une politique dangereuse et juridiquement ou légalement si difficile en ne capturant désormais plus personne,  » a dit Hayden.  » Maintenant nous avons pris une autre option, nous les tuons. Je ne m’y oppose moralement pas.  »

 

De tous les bretzels de l’hypocrisie que les partisans des Démocrates se sont employés à fricoter pour défendre leur leader, ce doit être le plus extraordinaire. Ils ont passé des années à hurler à l’assassinat parce que Bush et Cheney voulaient seulement espionner et détenir des personnes, dont des Américains, sans aucun contrôle judiciaire : atteinte à notre constitution, attaque contre nos valeurs, fléau pour notre nation, hurlaient-ils. Pendant toutes les années Bush, j’ai répercuté ces sentiments là mêmes.

 

Mais maintenant, tandis que le leader de leur propre parti ayant le pouvoir s’en sert pour cibler des personnes (y compris leurs propres concitoyens), sans contrôle judiciaire, non pour une simple écoute ou une détention, mais en vue de leurs assassinats, ils n’ont rien à dire – si ce n’est pour exprimer leur approbation et même leur admiration pour sa « pugnacité ».

C’est à l’identique, que Barack Obama a cherché à pérenniser le système misérable de détention illimitée amenant des gens comme ce détenu-ci, dernier mort recensé, à avoir passé sa vie entière dans un camp de prisonniers sans inculpation, sans que cela ne représente le moindre problème pour eux et, par conséquent, se poursuivant avec fort peu d’opposition.

 

 

Note du traducteur.

Article traduit suite à la lecture de celui de dedefensa qui suit ;

http://www.dedefensa.org/article-bho_est_meilleur_que_gw_lui_bho_il_tue__12_09_2012.html

Belle photo. Quel plaisir de voir le soin humain de Nos œuvres face aux éléments naturels sauvagement agressifs ! Dans l’un des placards du bâtiment, au même moment, le neuvième cadavre ! Et puis, en voilà qui ont un Job !

BHO est meilleur que GW : lui, il tue…

Glenn Greenwald a célébré 9/11 à sa façon, par un texte, dans le Guardian, en date (comme ça se trouve) du 11 septembre 2012. Il y a une chose que ne supporte pas Greenwald, commentateur plutôt de gauche, mais “dissident” et tout à son honneur, c’est l’extase permanente des libéraux-progressistes à l’avantage de BHO. (Même chose dans les couloirs du “parti des salonards”, notamment parisien, sur la tribune hautement qualifiée du Grand Journal et chez quelques dames du gratin germanopratin.)

Par conséquent, Greenwald s’attache et s’attaque, une fois de plus, au président Obama, à l’occasion du 11 septembre, par référence aux monceaux de couronnes de vertu qu’on ne cesse de lui tresser, à l’occasion sinistre de la mort à Guantanamo d’un des prisonniers qui y croupissent depuis que les USA sont passés en mode-turbo, post-11 septembre. Après avoir exposé ce qu’il pense de Guantanamo et de la façon dont on traite les gens qui y sont détenus, Greenwald observe ce que la politique de GW Bush (enfermement de personnes non inculpés, sans possibilité de se défendre, en général indéfiniment) est devenue avec Obama : aujourd’hui, on n’enferme plus les gens, on les tue directement. Cela permet d’éviter des investissements importants pour la capture, de risquer des vies “amies” (puisqu’on tue en général par drones interposés), de devoir maintenir une personne en détention avec les inconvénients que l’un ou l’autre Greenwald juge que la chose vaut un article… On peut noter en passant que la question des renseignements (prétendument obtenus par torture) ne semble plus devoir jouer le moindre rôle. La machine est en marche, et l’on tue une personne sans même chercher plus avant, ni à avoir des explications, ni à avoir des informations.

Greenwald cite le satisfectit, une fois de plus exprimé par l’ancien chef de la CIA, sous GW Bush, le général Michael Hayden. (Hayden est déjà intervenu à plusieurs reprises pour féliciter Obama de son sens de la continuité, sinon de la pérennité. Voir, par exemple, le 1er janvier 2011.)

« Il y a, cependant à cet égard, une différence significative entre la politique de Bush et celle d’Obama. Alors que Bush a préféré détenir des personnes hors examen par procédure régulière ou judiciaire, Obama les tue tout simplement. L’ancien Agent de Sécurité Nationale (NSA) de Bush et directeur de la CIA, le général Michael Hayden, a parlé cette semaine à l’Université du Michigan. Et (encore une fois), il n’a pas tarit d’éloges sur Obama pour la poursuite de l’essentiel de l’approche du terrorisme de Bush / Cheney. Sur ce point précis, tel que rapporté par Wired [c’est moi qui souligne], voici de qu’il a dit :

 » [selon Michael Hayden, ancien directeur de Bush de la Central Intelligence Agency et de la National Security Agency.] Le président Barack Obama a suivi de près la politique de son prédécesseur, le président George W. Bush, s’agissant des tactiques utilisées dans la «guerre contre le terrorisme» – de l’interprétation, des assassinats ciblés, du secret d’État, de Guantánamo Bay, de l’espionnage intérieur.

 » Mais je répète mon hypothèse : malgré le drame que cela représente au niveau politique, l’Amérique et les Américains ont trouvé une ligne médiane acceptable pour ce qu’ils veulent que leur gouvernement fasse et ce qu’ils acceptent que leur gouvernement fasse. C’est ce consensus pratique qui a favorisé une telle continuité forte entre deux présidents très différents, George W. Bush et Barack Obama, s’agissant de ce conflit « , a déclaré vendredi Hayden en parlant à l’Université du Michigan …

 » Et oui, nous avons vu toutes ces continuités entre deux êtres humains très différents, le président Bush et le président Obama. Nous sommes en guerre, les meurtres ciblés ont continué. En fait, si vous regardez les statistiques, les meurtres ciblés ont augmenté sous Obama.  »

Il a dit que  » c’était le cas parce que, par un chemin différent de son prédécesseur, Obama en 2009 a fermé des « sites noirs » de la CIA et fait diminuer la pratique de la torture des détenus. Mais au lieu de capturer de prétendus « combattants ennemis », le président Obama les tue « .

 » Nous avons évité l’écueil d’une politique dangereuse et juridiquement ou légalement si difficile en ne capturant désormais plus personne,  » a dit Hayden.  » Maintenant nous avons pris une autre option, nous les tuons. Je ne m’y oppose moralement pas. « 

Comme nous le voyons dans la nouvelle précédente du Bloc-Notes (de ce même 12 septembre 2012), cette politique d’assassinat suivant la politique de détention arbitraire et de torture de GW Bush relève fort bien de la “politique de l’idéologie et de l’instinct” (selon l’expression de Harlan Ullman offerte en mai 2009, et valable pour GW Bush), poursuivie en une “politique-Système de l’idéologie et de l’instinct” (valable pour BHO) où, effectivement, la procédure est beaucoup plus “robotisée” et déshumanisée, prétendument rendue plus efficace, avec encore moins de contact avec l’être humain concerné, en général très loin des USA qui le frappent, et avec une certaine notion d’impunité absolue pour ceux qui frappent et pour celui qui ordonne qu’on frappe, donc une certaine notion d’innocence des assassins ; cela écrit, notamment le terme “innocence”, quelle que soit la grossièreté contradictoire qu’on puisse trouver à un tel jugement, d’abord par lui-même, ensuite par rapport à la réalité des faits qu’on rapporte, qui marquent plutôt une complète lâcheté des assassins du point de vue des victimes agressées et des principes violés, comme celui de la souveraineté bien entendu ; on retrouve là un processus d’inversion assez courant par les temps qui courent.

(Il faut ajouter tout de même, pour que le bon esprit prenne sa revanche, qu’il paraîtrait, selon des enquêtes officielles, que les “pilotes” de drones qui frappent leurs victimes à 10.000 kilomètres de distance, avant de reprendre leur voiture au parking de la base où ils opèrent et de rentrer chez eux, souffrent de pressions psychologiques intenses, voire, pour certains, d’affections pathologiques. Le stress du non-combat, si l’on veut..)

La démarche d’Obama est remarquable de modernité, dans sa phase post-postmodernité quand toutes les choses se mélangent, dans le sens le plus inverti et le plus dissolvant du terme (“modernité”), et remarquablement conformé au Système, au travers de certains des caractères psychologiques les plus marquants que le Système recommande et impose à ses serviteurs. On retrouve en effet des spécificités américanistes de la psychologie, devenus depuis des spécificités-Système de la psychologie (étendues à tout le bloc BAO), que nous avions observés in illo tempore pour l’américanisme et que nous rappelions récemment dans notre F&C du 29 août 2012 sur l’“infraresponsabilité” :

«… L’infraresponsabilité qui apparaît pour donner une explication psychologique “globale” à un phénomène psychologique “global” (dans tous les cas, dans le chef du bloc BAO), permet d’assurer, de verrouiller les deux caractères essentiels de la psychologie américaniste devenue dans l’enthousiasme général américaniste-occidentaliste, que sont l’inculpabilité et l’indéfectibilité, c’est-à-dire respectivement l’incapacité de se percevoir comme coupable et l’incapacité de se percevoir comme vaincu, – ceci s’accordant à cela, comme dans les westerns (et l’analogie n’est pas qu’ironique).»

Comme on le voit avec l’emploi qu’on en fait dans ce F&C, ces caractères psychologiques concernent bien ce phénomène d’“infraresponsabilité” qui donne une explication exonérant de toute culpabilité et de toute possibilité d’être vaincu à cause de leurs vertus ceux qui le manifestent, notamment dans diverses autres affaires telle que la crise syrienne, ou telles que les attaques de communication contre la Russie et d’autres pays. Le comportement d’Obama dans ce cas des assassinats est donc un acte authentiquement de son époque (“modernité”), et nullement, par exemple, comme certains l’ont parfois présenté, un acte de tueur renvoyant aux procédés anciens du crime organisé (du type de la Casda Nostra aux USA). Certes, le résultat est absolument similaire et il est vrai que les USA agissent contre les personnes à éliminer comme des tueurs à gage exécutant un “contrat”, mais ils sont surtout innovants dans le fait qu’ils agissent dans des conditions technologiques et de communication telles qu’on doit espérer qu’ils ne ressentent aucune responsabilité qui pourrait les conduire vers un sentiment de culpabilité qui est absolument rejeté. (Comme on le voit avec l’affaire de l’équilibre psychologique des “pilotes”, cela ne semble pas être le cas, mais nous parlons ici de la démarche théorique.) Il semble donc que le président Obama, en s’affichant au sens strict du terme comme un assassin, soit devenu le premier président des USA ordonnant des assassinats de sang-froid et qui en soit complètement innocent… On comprend par conséquent qu’il ne veuille pas abandonner le confort d’une position qui lui assure tant de vertu pour un prix si modique.

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