Le taux de profit est la clé, par Michael Roberts

source : le blog de Michael Roberts (Etats-Unis)

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Changement de Société a déjà proposé à ses lecteurs l’interprétation de la crise de Sweezy, Baran et de leurs successeurs. Ci-dessous, vous trouverez l’analyse de Michael Roberts, qui, contrairement aux marxistes néoricardiens (qu’on pourrait tout aussi bien appeler marxistes keynésiens), défend, en plus du « théorème marxien fondamental », d’après lequel les surplus du travail sont prélevés par les classes dominantes, la conception marxienne de la valeur ainsi que la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit.

Sur son blog, Steve Keen a annoncé que l’Union pour l’Economie Politique Radicale organisait une Ecole d’été pour le mouvement Occupy et, dans ce cadre, l’URPE (Union for Radical Political Economics, ndt) invitait des économistes à fournir des articles expliquant la crise en 1000 mots ou moins. Le travail de Keen est présenté sur son blog. Comme souvent, j’ai également été invité par l’école d’été de l’URPE à accomplir la même prouesse. Ci-dessous se trouve ma version- quelque peu différente de celle de Keen, comme vous le verrez.

L’économie-monde moderne est dominée par le mode de production capitaliste. Sous le capitalisme, l’argent est utilisé pour faire de l’argent. La production est tirée par le profit, non par les besoins sociaux. Et la production capitaliste n’avance pas en ligne droite. Elle est sujette à des crises récurrentes, à l’alternance entre expansion et récession, qui détruit une large part de la valeur créée par la société (travailleurs). Les années 1880 et 1890 ont été celles d’une destruction massive de la production et de la richesse étasuniennes ; la Grande Dépression [Great Depression] des années 1930 aussi. Nous avons désormais subi la première Grande Récession [Great Recession] et sommes toujours sous le coup de la Longue Dépression [Long Depression] du vingt-et-unième siècle.

Le mode de production capitaliste a des crises récurrentes parce qu’il a deux défauts majeurs. D’abord, sur le plan de l’économie monétaire, dont le capitalisme est l’incarnation, il y a toujours une possibilité de crise. Les détenteurs de l’argent peuvent toujours le thésauriser, au lieu de le dépenser ou de l’investir. Si, pour une raison ou une autre, ils agissent ainsi, cela peut provoquer une rupture du processus d’échange et créer une crise sur le marché.

Deuxièmement, le système capitaliste de production pour le profit s’effondrera si les profits créés ne sont pas suffisants pour satisfaire les propriétaires des moyens de production. Et il existe une tendance immanente à la baisse du taux de profit. C’est la cause sous-jacente de tous les ralentissements économiques.

Les entreprises capitalistes individuelles ne coopèrent pas pour produire les biens et les services dont la société a besoin. Au contraire, elles se font concurrence pour maintenir et augmenter leur profit. Pour ce faire, elle font les travailleur travailler plus longtemps et plus dur, mais elles utilisent aussi de plus en plus de nouvelles technologies pour dynamiser la productivité du travail et en extraire plus de valeur. Mais c’est le talon d’Achille du capitalisme. Le coût total des investissements nécessaires pour construire une nouvelle usine équipée augment inexorablement en comparaison de la taille et du coût de la force de travail. Étant donné que seul le travail peut créer de la valeur (les machines, livrées à elles-mêmes, ne peuvent pas en créer), la profitabilité des chaque nouvelle unité investie commence à tomber. Si la profitabilité baisse significativement, cela finira par provoquer une baisse du profit total. Alors, les capitalistes cessent d’investir et « font la grève ». Une crise de la production s’ensuit. [1]

Les capitalistes essaient d’éviter cette crise de diverses manières : en essayant de plus exploiter les travailleurs, en cherchant des nouvelles technologies meilleur marché, en spéculant dans les zones improductives de l’économie, c’est-à-dire, sur le marché des action, dans la banque et dans la finance, où ils parient pour se faire de l’argent. Mais ces choses ne peuvent marcher qu’un moment. Finalement, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit s’applique.

Le taux de profit aux États-Unis est loin en-dessous de ce qu’il était en 1948. Mais il n’a pas évolué de façon linéaire. Après la guerre, il est demeuré élevé, durant le soi-disant âge d’or de 1948-1965. Ce fut aussi la plus rapide période de croissance économique dans l’histoire américaine.

La profitabilité a baissé systématiquement de 1965 à 1982. La croissance du PIB a été beaucoup plus lente et le capitalisme américain (et mondial) a souffert de plusieurs ralentissements sévères en 1974-75 et en 1980-82.

Ensuite, à l’ère de ce qu’on appelle le néolibéralisme, de 1982 à 1997, la profitabilité a augmenté. Le capitalisme s’est débrouillé pour contrecarrer la baisse engagée de la profitabilité : plus grande exploitation de la main d’œuvre américaine (baisse de la part des salaires), plus large exploitation de la force de travail à l’étranger (mondialisation) et « spéculation » dans les secteurs improductifs (immobilier et avènement du capitalisme financier). Cette « période néolibérale » a connu des ralentissements moins sévères, bien que la croissance économique y soit demeurée plus lente qu’à l’Age d’or, parce qu’une large part du profit était détournée de l’investissement dans l’économie réelle.

La profitabilité a atteint son maximum en 1997, puis a commencé à décliner. Cela a préparé la Grande Récession de 2008-2009. Ce ralentissement et la Longue Dépression qui s’en est suivie, et dans laquelle nous sommes toujours, ont été plus sévère que tout ce qu’on a connu depuis 1930, à cause de l’énorme édifice d’endettement et de titres financiers ne créant aucune valeur dans les deux décennies précédentes. Il y a ainsi eu des bulles alimentées par le crédit, d’abord dans les nouvelles technologies (crash de 2000) et ensuite dans l’immobilier (crash de 2007). Le secteur financier improductif contribuait à 40% du total du profit capitaliste.

Finalement, cette bulle du crédit a éclaté, mettant à genoux le secteur bancaire et l’économie. Au haut niveau d’endettement du secteur privé s’est ajouté l’endettement de l’État pour le sauvetage des banques. Jusqu’à ce que cette accumulation de dette soit oubliée (remboursée), la profitabilité ne pourra être restaurée suffisamment pour relancer l’investissement et la croissance économique. En effet, il est probable qu’un autre énorme ralentissement soit nécessaire pour « nettoyer » le système de ce « capital mort et toxique ». La Longue Dépression continuera jusque là.

Mettre un terme à la Longue Dépression ne sera pas possible en augmentant les dépenses publiques par des emprunts ou une imposition accrus, étant donné que cela rogne sur la profitabilité du secteur privé. Tant que ce secteur demeure dominant, une plus faible profitabilité signifie que de nouveaux investissements n’auront pas lieu pour restaurer l’emploi et les salaires. Le New Deal des années 1930 n’a pas réussi à mettre un terme à la Grande Dépression, bien qu’il ait été beaucoup plus radical que toutes les mesures proposées aujourd’hui par Obama. Il a été coulé par l’opposition capitaliste. Mais c’est aussi parce qu’il n’a pas restauré la profitabilité- au contraire- qu’il n’a pas marché. Au final, seule une Guerre Mondiale encasernant les travailleurs (tout en tuant des millions d’hommes dans le monde) a fait l’affaire.

Sous le capitalisme, les terribles ralentissements économiques continueront de se produire et les inégalités demeureront. La fin de la pauvreté et la prospérité de la majorité ne peuvent venir que du remplacement de la production privée pour le profit par la production planifiée démocratiquement pour les besoins sociaux.

[1] En d’autres termes, l’origine d’une crise se trouve soit dans la sphère de la circulation soit dans la sphère de la production.

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