Le spectre qui hante l’économie marxiste (3/3), par Andrew Kliman

 

Voici la troisième et dernière partie du texte d’Andrew Kliman sur la TSSI et les économistes marxistes (ou « marxistes », selon Kliman) américains. Kliman y tire la conclusion que les économistes néoricardiens se réclamant de Marx, en refusant de se reconnaître comme les représentants d’une école théorique distincte du marxisme, contribuent à occulter Marx et à le maintenir en dehors du débat théorique contemporain. Dans la mesure où ils refusent de répondre aux arguments des défenseurs de la TSSI, ils font preuve de dogmatisme idéologique en ne révisant pas leur interprétation de Marx (ce qui n’implique pas de réviser leurs théories). Les deux précédentes parties de l’article, issu de ce qui n’était à l’origine qu’une communication orale, sont disponibles ici et . La bibliographie (non traduite)  pour tout l’article est donnée en fin de troisième partie.

Les critiques de Marx sont en désaccord avec lui et lui font des reproches méthodologiques, mais de tels reproches ne sont clairement pas des preuves d’erreur. Bien que Mongiovi ne cesse de répéter « erreur », « erreur », « erreur technique », on cherche en vain les preuves d’une quelconque erreur dans son article. Tout ce que l’on trouve est une série de désaccords et de reproches méthodologiques. En effet, bien que Mongiovi essaie de donner l’impression contraire, une lecture attentive de son article révèle qu’il a admet en réalité que l’interprétation TSSI de la procédure de transformation de Marx parvient à tirer les conclusions marxiennes sans faire la moindre « erreur technique ». « Les postulats d’invariance de Marx […] tiennent [;…] aucune contradiction mathématique ne surgit » (Mongiovi, 2001, p. 23). Marx « évite l’incohérence mathématique » (Mongiovi, 2001, p.24). Il y a une « absence d’erreur arithmétique » (Mongiovi, 2001, p. 33).

Il est clair que Mongiovi n’apprécie pas ce que devient la théorie de Marx quand on l’interprète d’une façon qui la rend cohérente avec elle-même et la libère des « erreurs techniques », mais c’est son problème. Je ne fais pas de théorie afin de plaire à Gary Mongiovi. Il échoue indubitablement à donner corps à son attaque d’après laquelle la TSSI « rend triviale » la théorie de la valeur de Marx et « la rend incapable de répondre à des questions non-triviales » (Mongiovi, 2001, p. 36). Il n’examine tout simplement aucune des questions importantes que les défenseurs de la TSSI résolvent par notre interprétation de la théorie de Marx. Il montre encore moins que ces questions sont triviales. Comme je l’ai examiné plus haut, la théorie de Marx, comprise suivant la TSSI, donne des réponses- diamétralement opposées à celles fournies par le physicalisme-simultanéisme- à des questions comme «quel est l’effet de la hausse de la productivité sur le taux de profit ? » et « quelle est la source du porfit ? » Mongiovi veut-il vraiment suggérer que ces questions sont triviales ?

Nous sommes enfin en position de voir pourquoi cet article fait partie d’une attaque idéologique en cours contre le corps de doctrine de Marx. « On ne voit pas clairement, écrit Mongiovi (2001, p. 35), en quel sens la mise en évidence d’une erreur technique dans l’analyse de Marx constitue une « attaque idéologique contre ses idées »… ». Évidemment, que non. La mise en évidence d’une erreur ne serait rien de plus que ce qu’elle est- la mise en évidence d’une erreur technique. Mais quand les critiques de Marx avancent sans aucune preuve légitime qu’il a commis des « erreurs techniques », est-il déraisonnable de soupçonner une attaque idéologique ? Quand les critiques continuent de parler « d’erreur technique » même après que la fausseté de leurs prétendues preuves elles-mêmes a été prouvée, n’est-il pas clair qu’on a affaire à une attaque idéologique ? Quand, les uns après les autres, les critiques de Marx occultent le fait qu’on a prouvé la fausseté des preuves qu’ils avancent, n’est-il pas encore plus clair qu’une attaque idéologique est à l’œuvre ?

Ils nous disent que la rigueur logique exige de renoncer aux théories et aux méthodes mêmes de Marx et d’adopter les leurs à la place. Est-ce une attaque idéologique contre le corps de doctrine de Marx ? Encore une fois, cela dépend. S’ils avaient réellement mis en évidence certaines erreurs absolument impossibles à corriger sinon suivant la voie physicalisme, alors, non, cela ne serait pas une attaque idéologique. Mais ce n’est pas le cas. Les « économistes marxistes » ne disposent d’aucune preuve d’erreur. Ils continuent à prétendre qu’il y a erreur même après qu’on a prouvé la fausseté de leurs prétendues preuves. Ils échouent continuellement à informer le public qu’il y a des preuves contre les preuves contre Marx. Quand, dans ces circonstances, ils continuent à parler de leurs révisions de Marx comme des « corrections », alors, oui, on fait face à une indubitable attaque idéologique.

Mis à part le fait que les économistes continuent à être des « combattants d’élite » au service du capital, le cœur du problème est le dogmatisme. Il semble que rien de ce que l’on démontrera ne fera les « économistes marxistes » se rétracter volontairement de leurs attaques erronées contre Marx ou de leur fausses prétentions de développer sa critique de l’économie politique. C’est du dogmatisme pur et simple.

Pour échapper à l’accusation de dogmatisme, on doit pouvoir répondre à la question suivante : « sous quelle conditions accepteriez-vous de concéder que votre interprétation est incorrecte, c’est-à-dire, contredite par la preuve du texte ? » J’ai posé cette question à Mangiovi l’an dernier. J’attends toujours sa réponse. Je la pose à tous les « économistes marxistes » depuis plusieurs années maintenant.

Comme je l’explique dans un autre article sur ce sujet (Kliman, 2002, c), il y a une façon claire et directe de répondre à cette question. Toute la tradition de l’herméneutique scientifique tient pour vrai qu’une interprétation qui comprend un texte comme un tout unifié, une interprétation qui peut éliminer ce qui apparaît d’abord comme des incohérences internes dans le texte, est supérieure à une interprétation qui ne peut pas faire cela. De plus, d’éminents historiens de la pensée économique, comme Stigler, Barkai, et Hollander ont reconnu que :

Notre confiance dans une interprétation d’un auteur augmente à mesure que s’accroît le nombre de ses conclusions théoriques principales que nous pouvons déduire de (notre interprétation de) son système analytique.

Le test d’une interprétation est sa cohérence avec les principales conclusions de l’analyse du système de pensée considéré. Si les conclusions principales de la pensée d’un homme ne survivent pas dans une interprétation, mais survivent dans une autre, cette dernière interprétation doit être préférée » [Stigler, 1965, p. 448]

Il est clair que, suivant ces exigences, Marx est acquitté des accusations d’erreur et d’incohérence interne, et que la TSSI émerge comme l’interprétation que l’on doit préférer.

Mongiovi accepte-t-il le test de Stigler ? Oui ou non ? S’il ne l’accepte pas pourquoi ? Sous quelles conditions voudrait-il concéder que son interprétation est incorrecte ?

Concéder qu’une interprétation est incorrecte ne veut pas dire renoncer à ses positions. Les critiques de Marx ont indubitablement le droit d’avoir leurs théories. Marx a ce droit lui aussi. Comme je le proposais lors d’une précédente édition de ce colloque, il y a six ans :

Utilisant ses prétendues contradictions comme justification, les critiques de Marx les moins hostiles ont « corrigé », fragmenté, et tronqué sa critique de l’économie politique, et/ou l’ont subsumée sous d’autres doctrines. Les critiques plus hostiles ont utilisé les preuves de ses prétendues contradictions comme justifications pour occulter purement et simplement l’œuvre de Marx et pour marginaliser et réduire au silence ceux qui cherchent à en tirer les leçons et à la poursuivre. Tout cela doit cesser. L’histoire des idées doit être corrigée. Les critiques de Marx doivent évidemment être libres d’exprimer leurs différences avec ses idées, mais les exprimer comme des différences et non comme des preuves. » [Kliman, 2002, b]


Pas de paix sans justice !

Bibliographie

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Kliman, A.J. 1996. “A Value-theoretic Critique of the Okishio Theorem,” in Alan Freeman and Guglielmo Carchedi (eds.), Marx and Non-equilibrium Economics. Cheltenham, UK: Edward Elgar.

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Kliman, A.J. 2002a. “If it Ain’t Broke, Don’t Correct It,” in L. Vasapollo (ed.), Un Vecchio Falso Problema/An Old Myth. Rome: Laboratorio per la Critica Sociale. [The paper also appears in Italian in the same volume.]

Kliman, A.J. 2002b. “Marx vs. the ‘20th-century Marxists’: A reply to Laibman.” In Alan Freeman, Andrew Kliman, and Julian Wells (eds.), The New Value Controversy in Economics. Cheltenham, UK: Edward Elgar [forthcoming].

Kliman, A.J. 2002c. “Stigler and Barkai on Ricardo’s Profit Rate Theory: Some methodological considerations 35 years later. Presented at Eastern Economic Association conference, Boston, March 15.

Kliman, A.J. and McGlone, T. 1988. “The Transformation Non-Problem and the Non-Transformation Problem,” Capital and Class 35, Autumn.

Kliman, A.J. and McGlone, T. 1999. “A Temporal Single-system Interpretation of Marx’s Value Theory,” Review of Political Economy 11:1, January.

Marx, K. (1968) Theories of Surplus-Value, Part II (Moscow: Progress Publishers).

Marx, K 1973. Grundrisse: Foundations of the critique of political economy (New York: Vintage Books).

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McGlone, T. and Kliman, A.J. 1996. “One System or Two?: The Transformation of Values into Prices of Production vs the Transformation Problem,” in Alan Freeman and Guglielmo Carchedi (eds.), Marx and Non-equilibrium Economics. Cheltenham, UK: Edward Elgar, 1996.

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Okishio, N. (1961) Technical Changes and the Rate of Profit, Kobe University Economic Review, 7, pp. 86-99.

Roemer, J. 1981. Analytical Foundations of Marxian Economic Theory (Cam­bridge: Cambridge Univ. Press).

Stigler, G. (1965) Textual Exegesis as a Scientific Problem, Economica 32.

Sweezy, P.M. 1970. The Theory of Capitalist Development. New York: Modern Reader

Paperbacks.

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