La crise grecque et la militarisation, par Martin Hart-Landsberg

Les achats d’armements français et allemands sont une des causes méconnues de la crise grecque, d’après l’économiste étasunien Martin Hart-Landsberg.


source : Reports from the Economic Front (Etats-Unis), 6 Juin 2012

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

La Grèce est en récession depuis près de deux ans et son économie est encore sur une pente glissante. Son taux de chômage est de 20,9%, le taux de chômage des jeunes est de 48%. Dans les termes du rédacteur économique du Guardian :

La Grèce est au bord de la ruine C’est un pays où les enfants s’évanouissent en classe parce qu’ils ont faim, où 20 000 athéniens jouent les charognards et font les poubelles et où le nerf de l’économie moderne -le crédit- est en train de tarir à un rythme rapide.

D’après le sens commun, les problèmes économiques actuels de la Grèce sont le résultats d’années de dépense publique excessive dans des programmes sociaux et d’un taux d’imposition trop faible. L’emprunt étranger a permis à l’État grec de financer ses déficits budgétaires galopants et de soutenir la croissance. Toutefois, cette stratégie a atteint ses limites en 2008. La crise financière mondiale a augmenté radicalement le déficit du pays et les créanciers étranger ont commencé à s’inquiéter de la capacité de la Grèce à rembourser ses dettes. Dans l’impossibilité de s’approvisionner sur le marché du crédit, l’État et l’économie grecs sont entrés en crise.

En réponse à la crise, les institutions européennes et le FMI ont offert à l’État grec des prêts spéciaux (de façon à ce qu’il puisse payer ses dettes aux banques étrangères- majoritairement allemandes et françaises). En échange, le gouvernement grec a accepté de couper drastiquement dans ses dépenses. Cela a impliqué des coupes massives dans les programmes sociaux et dans l’emploi public et, bien sûr, une aggravation de la situation économique du pays.
De façon intéressante, tandis que les médias ont diabolisé les travailleurs grecs pour les déficits et donné des leçons sur leur besoin de se réajuster à la réalité des capacités économiques grecques, ils n’ont accordé que peu d’attention aux dépenses militaires comme causes des déficits et au refus des dirigeants européens d’exiger un changement significatif dans le budget de la défense grecque.

Voici ce qu’affirme un journaliste du Guardian :

L’actuel sauvetage FMI-UE est conditionné à des mesures d’austérité, y compris concernant les pensions, le salaire minimum et les emplois publics civils. Toutefois, il y a un domaine du budget grec qui ne semble pas avoir attiré l’attention : les énormes dépenses militaires du pays […].

En 2006, alors que commençait la crise économique, la Grèce était le troisième plus gros importateur d’armes après la Chine et l’Inde. Et ces dix dernières années son budget militaire a représenté en moyenne 4% du PIB, soit plus de 900 livres sterling par personne. Si la Grèce a besoin de réformes structurelles, alors son armée démesurée devrait être en première place sur la liste. En fait, si ces vingt dernières années la Grèce avait seulement dépensé la moyenne européenne de1,7% du PIB consacrés à la défense,elle aurait économisé 52% de son PIB- ce qui veut dire qu’au lieu d’être complètement en faillite elle ferait partie des pays les plus normaux luttant contre la récession.

Qu’est-ce qui alimente donc ces dépenses militaires ? Eh bien, de même que les banques françaises ont fait partie des plus gros créanciers de l’État grec, les fabricants d’armes allemands et français ont fait partie des plus gros fournisseurs d’armes de l’État grec. Comme l’explique l’article du Guardian :

De 2005 à 2010, la Grèce a acheté une plus grande part des exportations d’armes de l’Allemagne que n’importe quel autre acheteur, acquérant 15% des armes allemandes. Sur la même période, la Grèce était le troisième plus gros consommateur des exportations militaires françaises et leur premier acquéreur européen. Il est intéressant de noter qu’alors qu’on négociait le premier plan de sauvetage en 2010, la Grèce dépensait 7,1 milliards d’euros (5,9 milliards de livres sterling) dans son armée, contre 6,24 milliards d’euros en 2007. Un total d’un milliards de livres sterling a été dépensé en armes françaises et allemandes, plongeant l’économie encore plus loin dans l’endettement alors que la même année la dépense sociale diminuait d’1,8 milliards d’euros. Certains ont prétendu que ce n’était pas une coïncidence, et que le plan de sauvetage de l’UE était explicitement lié aux juteux contrats d’armement.

La Grèce a finalement commencé à réduire ses dépenses militaires, mais les coupes dans le budget de la défense ont jusqu’ici été nettement plus faibles que celles touchant les programmes sociaux. En fait, la Grèce demeure le premier pays européen pour ses dépenses militaires en termes de pourcentage du PIB et est encore un des plus gros importateurs d’armes au monde.

Un article de la presse allemande offre l’image suivante de la façon dont la dépense militaire est gérée, relativement aux programmes sociaux :

En 2010 le budget des dépenses militaires aurait dû diminuer de seulement 0,2%, soit 457 millions d’euros. Cela semble énorme, mais le même document proposait de diminuer les dépenses sociales de 1,8 millairds d’euros. En 2011 , d’après la Commission Européenne, la Grèce devait s’efforcer de « couper dans les dépenses de défense ». La Commission, cependant, n’a guère été insistante.

Le Parlement grec a rapidement exploité cette liberté. Le budget de 2012 propose de couper le budget social de 9% supplémentaires, soit environ 2 milliards d’euros. Les contributions à l’OTAN, quant à elles, devraient augmenter de 50%, soit 60 millions d’euros, et les dépenses militaires courantes de près de 200 millions d’euros, pour atteindre 1,3 milliards d’euros- une augmentation de 18,2%.

Et la position du Gouvernement Fédéral Allemand ? D’après un porte-parole, le gouvernement allemand soutient « la politique de consolidation du Premier Ministre Grec Papademos. L’hypothèse principale du gouvernement [allemand] est que le gouvernement grec va, de lui-même, envisager des coupes significatives des dépenses militaires. »

Le 17 Juin, la Grèce organisera des élections parlementaires nationales. Comme l’explique le Washington Post :

Rappelons les antécédents. La Grèce doit une énorme somme d’argent qu’elle ne peut pas rembourser. En février, le pays a reçu 140 milliards d’euros dans le cadre d’un plan de sauvetage du FMI, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne. En échange, la Grèce devait faire une série de coupes drastiques dans les dépenses. Les électeurs grecs n’aiment pas cela, étant donné que l’économie de leur pays est déjà en lambeaux. Mais s’ils n’acceptent pas plus d’austérité, ils pourraient ne pas obtenir le plan de sauvetage […]. Tel est le contexte des élections parlementaires grecques à venir.

Les deux partis en tête des sondages sont SYRIZA (Coalition de la gauche radicale), qui rejette l’accord sur l’austérité et défend une restructuration de l’économie grecque (qui doit être transformée bien au-delà du problème des dépenses militaires), et Nea Dimokatia (Nouvelle Démocratie), qui défend simplement le statu quo. Voici un article qui éclaire les antécédents des principaux partis en lice dans les élections prochaines et voilà une déclaration décrivant le programme de transformations économiques de SYRIZA. Cette déclaration vaut la peine d’être lue : elle comprend des politiques susceptibles d’être utiles aux peuples nombreux pays.

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