Faire face à la croissance sauvage, par Martin Hart-Landsberg

Source : Reports from the economic front (Etats-Unis), 29 avril 2012

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

«  A moins de changer la nature de notre économie, les dépenses financées par le déficit ne feront que repousser temporairement le début d’une nouvelle crise », conclut l’économiste américain Martin Hart-Landsberg, dans cet article publié sur son blog. En d’autres termes, bien que, dans le cadre du mode de production capitaliste, la relance keynésienne soit une solution moins catastrophique que l’austérité, aucune issue heureuse à la crise n’est possible sans un changement radical de mode de production. Socialisme ou barbarie.

Les médias sont pleins d’articles sur le brûlant débat sur la meilleure façon de relancer la croissance : l’austérité ou le financement des dépenses par le déficit.

Paul Krugman (1), un des meneurs du camp du déficit, s’exprime ainsi :

Durant les deux années écoulées, les décideurs européens et de nombreux politiciens et experts américains ont été sous l’emprise d’une doctrine économique délétère. D’après cette doctrine, les gouvernements devraient faire face à la sévère dépression économique non pas comme le conseillent les manuels- en dépensant plus pour compenser la baisse de la demande privée- mais par l’austérité fiscale, en coupant violemment dans les dépenses pour équilibrer les budgets.

Les critiques ont prévenu dès le début que l’austérité face à la dépression ne ferait qu’empirer la situation. Mais les « austéritistes » ont martelé que le contraire arriverait. Pourquoi ? La confiance ! « Des politiques favorisant la confiance n’entraveront pas mais dynamiseront la reprise » a déclaré Jean-Claude Trichet, l’ancien président de la Banque Centrale Européenne- une affirmation reprise par les républicains du notre Congrès […].

La bonne nouvelle est que beaucoup de personnes influentes admettent finalement que le conte de fée de la confiance était un mythe. La mauvaise nouvelle est que, en dépit de cette concession, il semble n’y avoir que peu de perspectives d’un changement de politique à court terme, en Europe comme aux Etats-Unis, où nous n’avons jamais complètement adhéré à la doctrine, mais avons néanmoins subi une austérité de fait à cause des coupe énormes dans l’emploi et la dépenses publics au niveau local et au niveau des États.

Il ne fait aucun doute que l’expérience européenne pousse les défenseurs de l’austérité à se mettre sur la défensive. Comme l’explique le New York Times :

La Grande-Bretagne est tombée dans sa première récession en W [double-dip recession, ndt] depuis les années 1970, d’après les chiffres officiels publiés mercredi, une situation qui relance la question de savoir si les restrictions des dépenses en Europe ne sont pas allées trop loin. La Grande-Bretagne est maintenant dans sa seconde récession en trois ans […]

Dans un parlement bondé, le Premier Ministre David Cameron a dû défendre l’austérité contre les critiques comme Ed Miliband, dirigeant de l’opposition et du Parti Travailliste, qui a qualifié les chiffres de l’économie de « catastrophiques ».

Cette scène bruyante constitue la dernière manifestation de la frustration populaire croissante face au régime sec en matière de fiscalité que prescrivent la Banque Centrale Européenne et les dirigeants allemands en réponse à la crise de la dette souveraine de la zone euro. Bien que la Grande-Bretagne ne soit pas membre de la zone euro, ses destinées économiques sont étroitement liées à celles de l’union monétaire.

Le mécontentement s’est manifesté durant les élections françaises le week-end dernier et ont joué un rôle dans la chute du gouvernement néerlandais lundi. La Grèce, l’Espagne et l’Italie ont été le théâtre de manifestations de masse durant des mois, mais l’agitation semble maintenant s’étendre à des pays qu’on ne tenait pas pour le cœur de la crise. La Grande-Bretagne a rejoint la Belgique, la République Tchèque, la Grèce, l’Italie, les Pays-Bas et l’Espagne dans la liste des pays en récession.

Bien sûr, comme le remarque Krugman, cela ne signifie pas que les défenseurs de l’austérité ont abandonné. Voici la solution à la crise mise en avant par M. Draghi, chef de la Banque Centrale Européenne, rapportée par le New York Times :

Il invite les dirigeants des États à prendre des mesures pour promouvoir la croissance à long terme, même quand c’est politiquement difficile. Certains dirigeants ont augmenté les impôts ou coupé les fonds des projets de développement des infrastructures, alors qu’ils devraient diminuer les dépenses courantes du gouvernement, a dit M. Draghi.

Tragiquement, les membres du camp de M. Draghi continuent à attribuer la crise de l’Europe à un excès de dépenses publiques, alors que ses racines résident plus profondément dans l’effondrement de bulles spéculatives résultant d’intérêts financiers privés et des politiques d’austérité de l’Allemagne [voir « L’Allemagne : un faux modèle » du même auteur, traduit par Changement de Société]. Bien sûr, comprendre cela exigerait une prise de position radicale contre les intérêts capitalistes dominants ; c’est beaucoup plus facile de faire payer la classe ouvrière.

Toutefois, nous devrions aussi faire attention à ne pas supposer que la faillite des stratégies d’austérité prouve la sagesse de la stratégie des déficits pour résoudre nos problèmes économiques. Le fait est que dépenser pour stimuler la croissance ne résoudra pas nos problèmes. La raison en est que les structures économiques existantes fonctionnent de telle sorte qu’elles génèrent ce que le Programme des Nations Unies pour le Développement a appelé une « croissance sauvage ». La croissance sauvage renvoie à un processus qui enrichit quelques uns aux dépens de la majorité. En d’autres termes, un processus qui n’est ni désirable ni soutenable. Par conséquent, à moins de changer la nature de notre économie, les dépenses financées par le déficit ne feront que repousser temporairement le début d’une nouvelle crise.

Voici deux tableaux d’un rapport de l’Economic Policy Institute mettant en lumière le fonctionnement de la croissance sauvage aux Etats-Unis. Le premier montre une nette divergence, commençant au milieu des années 1970, entre la productivité et la rémunération horaire pour les travailleurs hors-encadrement du secteur privé (un groupe représentant plus de 80% des salariés). En d’autres termes, les propriétaires des moyens de production ont simplement cessé de partager les gains de productivité avec leurs travailleurs. Cet écart entre la productivité et la rémunération aide à expliquer à la fois la croissance des inégalités et le besoin de la dette, pour financer la consommation.

Le second offre un regard plus précis sur les tendances d’après 1973. Un oint essentiel : la rémunération horaire médiane a simplement cessé d’augmenter à partir du début des années 2000, alors même que l’économie a connu la croissance durant les 7 années suivantes et la rémunération continue à baisser depuis la fin de la récession.

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En somme, si nous souhaitons sérieusement améliorer notre situation économique, nous avons besoin de dépasser le débat Austérité/déficit et de commencer de lutter pour l’adoption, en matière de commerce, de finance, de production et de travail, qui renforcent la position des travailleurs relativement aux propriétaires des moyens de production. Rien d’autre ne fera l’affaire.

(1) Paul Krugman a reçu le Prix de la Banque de Suède (Prix Nobel d’Économie) en 2008.

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