Pour la Grèce- et pour l’Europe- la vraie calamité est d’attendre avant de sortir de l’euro, par Simon Jenkins


source : The Guardian (Royaume-Uni), 15 Mai 2012
traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Un nuage noir menaçant s’approche aux devants de l’Union Européenne. C’est une calamité économique, provoquée par un quart de siècle de naïveté et de cupidité de la part de la plupart des dirigeants européens. A Berlin et Bruxelles, cette semaine, les grands-prêtres et sorciers de l’eurofinance ont regardé avec terreur le nuage, en murmurant des imprécations : il était « inacceptable…impensable…indicible ». Le nuage les a ignorés et a continué son chemin.

Les pages financières des journaux ressemblent ces temps-ci à des parodies satiriques. Personne n’a la moindre idée de ce qui se passe, donc les analystes jouent avec les mots. Une sortie de la Grèce de l’euro serait-elle une catastrophe, ou alors une calamité ? Ou ce qui se passe est-il inéluctable ? L’inimaginable est-il pire que l’exécrable, la contagion est-elle pire que l’embrasement, l’Apocalypse est-elle pire que l’Armageddon ?

Les marchés de s’abaissent pas à ce genre de délires. L’argent parle sans détour. Les ordinateurs avalent déjà des algorithmes décrivant la « Grexit » [exit of Greece : la sortie de la Grèce, ndt], et calculent déjà des modèles pour un euro désintégré. Les échanges en cas de défaut de paiement s’élaborent. Les dettes espagnole et italienne sont dévaluées de fait par la baisse brutale de leur valeur. Les politiciens paniquent, mais l’argent se contente de s’adapter.

Pendant ce temps, tout le monde attend. Même quand la marge de manœuvre économique se resserre, ceux qui sont soi-disant aux commandes sont dans le déni de réalité. Cela fait trois ans que la stabilisation monétaire a été soi-disant réalisée, et deux ans que les ministres des finances de l’UE promettent une « action ferme et coordonnée » pour garder la Grèce dans la zone euro. Les ministres se sont réunis à nouveau lundi pour gémir sur leur malédiction et planter des épingles dans la poupée allemande coupable d’avarice. Ils ont été incapables de prendre la décision attendue d’eux : soit concevoir une sortie réglée de la Grèce soit réorganiser l’euro et créer une monnaie plus rationnelle économiquement. Ils n’avaient pas la légitimité politique. La zone euro est un État sans gouvernement.

Une des faiblesses des régulateurs financiers est qu’ils doivent mentir. Les Banques Centrales et les trésoreries doivent jurer qu’elles ne veulent aucune dévaluation ni aucun défaut de paiement jusqu’à ce que, tout à coup, elles le veulent. A chaque fois qu’elles mentent, elles entament leur crédit pour les fois suivantes. Toutefois, même quand elles mentent, on peut leur faire confiance pour contrôler les événements en coulisses.

A l’heure actuelle, elles ne sont pas dignes de cette confiance. Il est clair depuis des années que l’économie politique grecque ne peut pas supporter le coût d’une adhésion à l’euro. Les dettes et subventions ne peuvent plus payer ses factures. La Grèce ne peut pas indéfiniment à rembourser des sommes qu’elle n’aurait pas dû emprunter et que les banques n’auraient jamais dû prêter. Autrement, les grecs deviendraient les esclaves perpétuels de l’Europe. Une économie saine a besoin d’une définition de la faillite. Le message que nous envoie cette semaine la démocratie grecque [ par le large succès de la gauche radical de Syriza, ndt] est d’accepter un défaut de paiement et les conséquences qui s’ensuivent.

A l’heure actuelle, seuls les imbéciles laissent leur argent dans les banques grecques. On estime que 28 milliards de livres en billets de banques sont cachés sous les matelas des grecs et attendent d’être réinjectés dans l’économie par la dévaluation monétaire. Il n’y aura pas de reprise avant cela. Il faut se boucher le nez et avaler le remède. Les banquiers doivent prendre des vacances et les banques doivent se soumettre au contrôle de l’État, et la dette doit être convertie en drachmes. Les créanciers, les épargnants et les importateurs vont avoir chaud aux fesses. Souvent, ce ne seront pas les responsables qui souffriront. Mais c’est ce qui se passe quand un pays vit à crédit.

Ce n’est que quand cela sera fait que l’on pourra s’acheminer vers la fin du cauchemar. Ce n’est que quand la Grèce se sera débarrassée de la dette que, comme l’Irlande et l’Argentine avant elle,elle pourra commencer à reconstruire son économie à un taux de change réaliste. Une chose est certaine, seulement. Un an plus après, la Grèce sera en voie de guérison et tout le monde se demandera pourquoi la sortie de l’euro lui aura pris si longtemps, et pourquoi certains auront cru les imbéciles qui avaient dit que ce serait une inconcevable calamité.

Le temps perdu à prendre conscience de cette réalité est la calamité véritable. Déjà, les loups s’assemblent autour de l’Espagne et de l’Italie, non pas parce que leurs économies seraient comme celles de la Grèce mais parce que les marchés savent lire les résultats électoraux comme ls savent lire les grèves. Les politiques d’austérité requises pour conduire toutes les économies de la zone euro à un équilibre avec l’Allemagne en matière de coûts sapent les fondements de la démocratie et la Grèce détourne l’attention des remèdes.

Les électeurs de toute l’Europe punissent les gouvernement pour leur stratégie, qui contracte la demande. Les recettes non-obtenues sous forme d’impôt sont empruntées, renvoyant les dettes souveraines à des hauteurs stratosphériques. Depuis trois ans, les ministres des finances sont allés en Allemagne la queue entre les jambes, demandant diverses formes de sauvetage. Les récentes élections dans le Land Allemand de Rhénanie du Nord- Westphalie indique sans l’ombre de doute que de tels sauvetages ne se poursuivront pas.

Pour ses amoureux transis, l’euro devait être la cerise sur le gâteau de l’union politique. C’était une monnaie subtilement conçue pour permettre à l’efficacité allemande de se répandre sur le continent et de conduire à une nouvelle ère de prospérité et de bonheur. Les sceptiques avaient dit qu’elle permettrait seulement à l’Allemagne de balayer des économies plus petites et de rayer de la carte leurs exportations.

Un temps, l’Allemagne, sachant que c’était une bonne chose, a co-subventionné (et prêté) pour combler l’écart entre elle et les autres, un peu comme le Trésor britannique soutient les régions les plus pauvres. Mais un continent n’est pas une nation. Il a des obligations et des sentiments d’appartenance divers. Tôt ou tard, les subventions et les prêts allaient cesser. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Les sceptiques avaient raison.

Si les ministres des finances de l’Europe organisent une sortie de la Grèce, ils auront un euro avec une crédibilité marginale supérieure à celle dont il jouit aujourd’hui. Ils pourront déverser de l’argent pour fortifier l’Espagne et l’Italie endettées. Ils pourront soutenir les banques en faisant tourner la planche à billets. Du fait de l’amenuisement actuel de la demande et du chômage qui en résulte, il est peu probable que cela provoque l’inflation. Le contagion sera endiguée et la discipline imposée aux économies en rechute.

Cela ne marchera qu’un certain temps. Le type d’union fiscale dont rêvent l’Allemagne et ses alliés de Bruxelles ne tardera pas à être rejeté par les électeurs espagnols, et, finalement, par les électeurs portugais, irlandais et français. Tous les deux ou trois ans, il y aura une nouvelle Grèce, et un nouveau châtiment, affaiblissant l’Europe dans son combat contre la réalité marchande. Les guerres de ce genre sont toujours gagnées par le marché. Pourquoi continuer de se battre ?

Les peuples d’Europe sont taillés dans un mauvais bois. Ils ont toujours résisté à des dirigeants extravagants cherchant un pouvoir injustifié sur leurs affaires. Alors que le vieux marché commun avait conscience de ses limites, l’euro est allé trop loin. Il réclamait un degré d’union que l’Europe n’a jamais toléré, du Saint-Empire Romain au Troisième Reich, en passant par Napoléon. Cela s’achève toujours dans les larmes. Kipling a remarqué après l’un de ces conflits : « Nous avons eu une leçon infinie ; elle nous fera un bien infini ». La leçon d’aujourd’hui n’est toujours pas sue.

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