Les enfants de Falloujah, par Robert Fisk

source : The Independant (Royaume-Uni)

Changement de Société remercie Maurice Lecomte, qui a traduit cet article publié en plusieurs livraisons par The Independant. Le lien vers la page originale est donné après le titre de chaque partie.

1- Histoire de Sayef

 

Vendredi 25 Avril 2012
http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-the-children-of-fallujah–sayefs-story-7675977.html


Rapport spécial du jour : Les obus au phosphore qui ont dévasté cette ville ont été tirés en 2004. Mais les victimes de la sale guerre de l’Amérique sont-elles encore en train de naître ?

Pour le petit Sayef, il n’y aura pas de printemps arabe. Il se trouve, à seulement 14 mois, sur une petite couverture rouge amortie par un matelas pas cher sur le sol, pleurant à l’occasion, la tête deux fois la taille qu’elle devrait avoir, aveugle et paralysé. Sayeffedin Abdulaziz Mohamed – c’est son nom complet – a un visage doux dans sa tête hors normes, et les autres enfants disent qu’il sourit quand ils viennent le visiter lorsque les familles irakiennes et les voisins viennent dans la salle.

Mais il ne saura jamais l’histoire du monde autour de lui, ne jouira jamais des libertés d’un nouveau Moyen-Orient. Il peut se déplacer seulement avec ses mains et ne prend que du lait en bouteille, car il ne peut pas avaler. Il est déjà presque trop lourd à transporter pour son père. Il vit dans une prison dont les portes resteront à jamais fermées.

Il est aussi difficile d’écrire ce genre de rapport, car il faut comprendre le courage de sa famille. Bon nombre des familles dont les enfants de Falloujah sont nés avec ce que les médecins appellent des «anomalies congénitales» préfèrent garder leurs portes fermées aux étrangers, et considèrent ce qui est arrivé à leurs enfants comme une marque de honte personnelle plutôt que la preuve possible que quelque chose de terrible a eu lieu ici, après les deux grandes batailles des américains contre les insurgés dans la ville en 2004, et l’autre conflit en 2007.

Après avoir tout d’abord nié l’utilisation d’obus au phosphore au cours de la seconde bataille de Falloujah, les forces américaines ont admis plus tard qu’ils avaient tiré des munitions contre des bâtiments dans la ville. Des rapports indépendants ont parlé d’un taux d’anomalies congénitales à la naissance à Falloujah beaucoup plus élevé que dans les autres régions de l’Irak, sans parler d’autres pays arabes. Personne, bien sûr, ne peut produire de preuves solides que les munitions américaines ont causé la tragédie des enfants de Falloujah.

Sayef existe -peut-être le mot est-il là utilisé à bon escient- dans le quartier al-Shahada de Falloujah, dans une des rues les plus dangereuses de la ville. Les flics – comme les citoyens de Falloujah, sont tous musulmans sunnites – se tiennent avec leurs armes automatiques à la porte de la maison de Sayef lorsque nous le visitons, mais deux de ces gardes armés, en uniformes bleus viennent à l’intérieur avec nous et sont visiblement émus par le bébé impuissant sur le sol, hochant la tête en signe d’incrédulité et de désespoir que son père, Mohamed, refuse de trahir.

« Je pense que tout cela, c’est à cause de l’utilisation par les Américains de phosphore dans les deux grandes batailles », dit-il.

« J’ai entendu parler de tant de cas de malformations congénitales chez les enfants. Il doit y avoir une raison. Lorsque mon premier enfant est allé à l’hôpital, j’ai vu des familles là-bas avec exactement les mêmes problèmes. »

 

Des études menées depuis les batailles de Falloujah en 2004 ont enregistré de fortes augmentations du taux de mortalité infantile et de cancer à Falloujah. Le dernier rapport, dont les auteurs incluent un médecin de l’Hôpital général de Falloujah, dit que le taux de malformations congénitales atteint les 15 % de toutes les naissances à Falloujah.

« Mon fils ne peut pas se soutenir », dit Mohamed, caressant la tête élargie de son fils.

« Il ne peut se déplacer qu’avec ses mains. Nous avons un biberon pour lui. Il ne peut pas avaler. Parfois, il ne peut même pas prendre le lait, nous devons donc l’emmener à l’hôpital pour des perfusions. Il était aveugle quand il est né. En outre, les reins de mon pauvre petit homme se sont bloqués. Il s’est paralysé. Ses jambes ne bougent pas. Sa cécité est due à l’hydrocéphalie. »

 

Mohamed tient les jambes inutiles de Sayef et les déplace doucement de haut en bas.

« Après qu’il soit né, j’ai amené Sayef à Bagdad et j’ai vu des neurochirurgiens les plus importants pour l’examiner. Ils ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire. Il y avait un trou dans le dos qui a été fermé, puis un trou dans sa tête. La première opération n’a pas réussi. Il a eu une méningite. »

 

Tant Mohamed que sa femme sont dans leur mi-trentaine. Contrairement à beaucoup de familles tribales dans la région, ils ne sont pas apparentés et leurs deux filles, nées avant les batailles de Falloujah, sont en parfaite santé. Sayef est né le 27 Janvier 2011.

« Mes deux filles aiment beaucoup leur frère », ajoute Mohamed, « et même les médecins l’aiment. Ils prennent tous part à la prise en charge de l’enfant. Le Dr Abdul-Wahab Saleh a fait un travail extraordinaire avec lui -Sayef ne serait pas vie sans lui. »

 

Mohamed travaille pour une société d’irrigation mécanique, mais admet qu’avec un salaire de seulement 100 $ par mois, il reçoit l’aide financière des parents. Il était en dehors de Falloujah pendant le conflit mais il est revenu deux mois après la seconde bataille pour trouver sa maison minée, il a reçu des fonds pour reconstruire sa maison en 2006. Il regarde Sayef pendant un long moment au cours de notre conversation, puis le soulève dans ses bras.

 

« Chaque fois que je regarde mon fils, je meurs à l’intérieur », dit-il, des larmes coulant sur son visage.

« Je pense à son destin. Il devient plus lourd tout le temps. Il est plus difficile de le porter ».

Je lui demande alors à qui il reproche cette sorte de calvaire pour Sayef. Je m’attends à une tirade relative aux abus, contre les Américains, le gouvernement irakien, le ministère de la Santé. Les habitants de Falloujah ont longtemps été présentés comme « pro-terroristes » et « anti-occidentaux » dans la presse mondiale, depuis l’assassinat et la crémation de quatre mercenaires américains dans la ville en 2004 – l’événement qui a amorcé les combats de Falloujah dans lequel jusqu’à 2.000 Irakiens, civils et insurgés, sont morts, ainsi que près de 100 parmi les troupes américaines.

Mais Mohamed reste silencieux pendant quelques instants. Il n’est pas le seul père à nous avoir montré son enfant difforme.

« Je ne fais que demander l’aide de Dieu », dit-il.

« Je ne m’attends à aucune aide de n’importe quel autre être humain. »

Ce qui prouve, je pense, que Falloujah – loin d’être une ville de la terreur – comprend certains hommes très braves.

Falloujah: Une histoire

La première bataille de Falloujah, en Avril 2004, a consisté en un siège d’un mois, au cours duquel les forces américaines ont échoué à prendre la ville, qui a-t-on dit, était un bastion des insurgés. La seconde bataille, en Novembre, a rasé la ville. La controverse a fait rage sur l’utilisation par les soldats américains d’obus au phosphore blanc. Une étude réalisée en 2010 indique une augmentation de la mortalité infantile, des cancers et de la leucémie à Falloujah dont les taux dépassent ceux rapportés par les survivants des bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki.

 

2- l’hôpital des horreurs

Jeudi 26 Avril 2012
http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-the-children-of-fallujah–the-hospital-of-horrors-7679168.html

 

Rapport spécial du second jour : Mortalité à la naissance, handicaps, déformations trop pénibles à décrire – que se cache t-il derrière les tourments à l’Hôpital général de Falloujah ?

Les images s’affichent sur un écran à un étage supérieur de l’Hôpital général de Falloujah. Et tout à coup, le bureau de l’administrateur Nadhem Shokr al-Hadidi devient une petite chambre des horreurs. Un bébé avec une bouche énorme déformée. Un autre avec une malformation de la moelle épinière, la matière de la colonne vertébrale en dehors du corps. Un bébé avec un épouvantable œil cyclopéen. Un autre bébé avec seulement une demi-tête, mort-né et, comme les autres, la date de naissance : 17 Juin 2009. Encore, une autre image sur l’écran : date de naissance 6 Juillet 2009, elle montre un petit enfant avec un demi-bras droit, pas de la jambe gauche, pas d’organes génitaux.

 

« Nous voyons cela tout le temps maintenant, » dit Al-Hadidi, tandis qu’une femme médecin entre dans la pièce et regarde l’écran. Elle a accouché certains de ces enfants mort-nés. « Je n’avais jamais rien vu d’aussi terrible que cela dans mon service », dit-elle calmement. Al-Hadidi prend les appels téléphoniques, accueille les visiteurs dans son bureau, nous offre thé et biscuits tandis que tout ce spectacle d’images horribles se déploie sur l’écran. J’ai demandé à voir ces photographies, afin de m’assurer que les enfants mort-nés, les malformations, étaient bien réels. Il y a toujours un lecteur ou un spectateur qui murmurera le mot «propagande» dans son souffle.

Mais ces photos constituent un rapport accablant, terrible pour de tels doutes. 7 janvier 2010 : un bébé avec la peau décolorée, jaune et les bras difformes. 26 avril 2010 : une masse grise sur le côté de la tête du bébé. Un médecin à côté de moi parle de « Tétralogie de Fallot », une transposition des grands vaisseaux sanguins. 3 mai 2010 : une créature semblable à une grenouille pour lequel – le médecin de Falloujah qui est entré dans la pièce, dit ceci – « tous les organes abdominaux sont en train de sortir du corps ».

C’en est trop. Ces photographies sont trop horribles, la douleur et l’émotion pour eux – pour les pauvres parents, du moins – sont impossibles à envisager. Elles ne peuvent tout simplement pas être publiées.

Il y a une attitude éminemment sensée des médecins à Falloujah. Ils savent que nous connaissons cette tragédie. En effet, il n’y a rien là, qui ne soit découvert quant aux difformités des enfants de Falloujah. D’autres correspondants, y compris mon collègue Patrick Cockburn ont visité Falloujah et en ont rendu compte. Ce qui est honteux, c’est que ces difformités continuent sans surveillance. Un médecin de Falloujah, une obstétricienne formée en Grande-Bretagne -elle n’est restée que cinq mois-, qui a acheté sur les ressources propres de sa clinique privée un scanner de 79.000£ pour la détection prénatale des anomalies congénitales, m’a donné son nom et demandé pourquoi le Ministère de la Santé de Bagdad ne tenait pas une enquête officielle complète concernant les bébés difformes de Falloujah.

 

« J’ai été voir le ministère », m’a t-elle dit. « Ils m’ont dit avoir un comité. Je suis allé à ce comité. Et ils n’ont rien fait. Je ne peux pas les amener à répondre ».

Puis, 24 heures plus tard, cette même femme a envoyé un message à un de mes amis -un autre médecin irakien-, pour me demander de ne pas utiliser son nom.

Si le nombre d’enfants mort-nés de Falloujah est une honte, les personnels médicaux à l’Hôpital général de Falloujah ont prouvé leur honnêteté à plusieurs reprises en mettant en garde contre le danger de tirer des conclusions trop tôt.

 

« J’ai accouché ce bébé », dit l’obstétricien tandis que clignote l’image sur l’écran. « Je ne pense pas que ceci ait à voir avec les armes américaines. Les parents étaient parents proches [entre eux]. Les mariages tribaux ici impliquent un grand nombre de familles qui sont proches par le sang. Mais vous devez aussi vous rappeler, que si les femmes ont des enfants mort-nés avec anomalies à la maison, ils ne viendront pas nous le signaler, et le bébé sera enterré sans qu’aucun dossier ne nous atteigne. »

 

Les photographies continuent de défiler sur l’écran. 19 janvier 2010 : un bébé avec des membres minuscules, mort-né. Un bébé né le 30 Octobre 2010, avec une fente labiale et une fissure palatine, encore en vie, un trou dans le coeur, un défaut dans son visage, besoin d’une échocardiographie. « Des fentes labiale et palatine sont des anomalies congénitales communes », dit tranquillement le Dr Samira Allani. « Mais c’est la fréquence accrue qui est alarmante. » Le Dr Allani a documenté une partie de la recherche sur « l’augmentation de la prévalence des malformations congénitales » à Falloujah, une étude de quatre pères « avec deux lignées de descendance ». Cette étude indique que les malformations cardiaques congénitales atteignent « un nombre sans précédent » en 2010.

Les chiffres continuent d’augmenter. Tandis même que nous parlons, une infirmière apporte un message au Dr Allani. Nous nous rendons à un incubateur à côté de la salle d’accouchement de l’hôpital. Dans l’incubateur est un petit bébé d’à peine 24 jours. Zeid Mohamed est presque trop jeune pour sourire, mais il dort, sa mère le regardant à travers la vitre. Elle m’a donné la permission de voir son bébé. Son père est un agent de sécurité, le couple s’est marié il y a trois ans. L’historique familial ne rapporte aucune malformation congénitale. Mais Zeid n’a que quatre doigts sur chacune de ses petites mains.

Les fichiers informatiques du Dr Allani contiennent une centaine de Zeids. Elle demande à un autre médecin d’appeler certains parents ; parleraient-ils à un journaliste ?

« Ils veulent savoir ce qui s’est passé pour leurs enfants », dit-elle, et « Ils ont droit à une réponse. »

Elle a raison. Mais ni les autorités irakiennes, ni les Américains, ni les Britanniques -qui ont été impliqués à la périphérie de la seconde bataille de Falloujah et ont perdu quatre hommes-, ni aucune ONG importante, ne semble désireux ou en mesure d’aider.

Lorsque les médecins peuvent obtenir un financement pour une enquête, ils se tournent parfois vers des organisations qui ont clairement leur propre prédétermination politique. La présentation du Dr Allani, par exemple, reconnaît le financement de la « Fondation Kuala Lumpur pour criminaliser la guerre » – un groupe cherchant à peine à disculper l’utilisation d’armes des États-Unis à Falloujah. Cela aussi, je le crains, fait partie de la tragédie de Falloujah.

L’obstétricienne qui a demandé à avoir des discussions anonymes déplorait l’absence d’équipement et de formation.

« Les anomalies chromosomiques -comme le syndrome de Down- ne peuvent être corrigées pendant la période prénatale, mais une infection fœtale, nous pouvons la traiter, et nous pouvons régler ce problème en prélevant un échantillon de sang du bébé et de la mère. Mais il n’y a pas de laboratoire ici qui ait cet équipement. Une prise de sang est tout ce qu’il faut pour empêcher une telle condition. Bien entendu, cela ne permettra pas de répondre à nos questions : pourquoi un accroissement des fausses couches ici, pourquoi plus d’enfants mort-nés, pourquoi une augmentation des naissances prématurées ? »

 

Le Dr Chris Busby, professeur associé de l’Université d’Ulster, qui a examiné près de 5.000 personnes à Falloujah, s’accorde à dire qu’il est impossible d’être précis sur la cause des malformations congénitales ainsi que des cancers.

« Il est fort probable qu’une exposition très importante à des agents mutagènes ait eu lieu en 2004 lors des attaques qui se sont déroulées », écrivait-il il y a deux ans.

Le rapport du Dr Busby, compilé par Malak Hamdan et Entesar Ariabi, indique que la mortalité infantile à Falloujah a été de 80 pour 1.000 naissances, comparativement à 19 en Egypte, 17 en Jordanie et au 9,7 seulement au Koweït.

Un autre des médecins de Falloujah m’a dit que la seule aide qu’ils aient reçu du Royaume-Uni est venue du Dr Kypros Nicolaides, le responsable de médecine fœtale de l’hôpital de King College. Il dirige un organisme de bienfaisance, la Fondation de médecine fœtale, qui a déjà formé un médecin de Falloujah. Je l’ai appelé. Il a laissé éclater sa colère.

 

« Pour moi, tout ceci est criminel. Pendant la guerre, tant les gouvernements Britannique qu’américain n’ont même pas pris la peine d’aller chercher au premier supermarché du lieu un ordinateur pour répertorier les morts en Irak. Nous avons donc une publication, le Lancet, qui estime le nombre des morts de cette guerre à 600.000. De fait, la puissance occupante n’a pas eu la décence d’avoir un ordinateur valant 500£ qui leur aurait permis de dire : « ce corps a été amené aujourd’hui et tel était son nom ».

« Maintenant vous avez un pays arabe qui a le plus fort taux de malformations et de cancers que l’Europe connaisse et vous avez besoin d’une étude épidémiologique appropriée. Je suis sûr que les Américains ont utilisé des armes qui ont causé ces difformités. Mais maintenant cela est laissé au bon vouloir d’un gouvernement en Irak, et il n’y a aucune étude. Il est très facile d’éviter de faire quoi que ce soit -sauf pour un fou de professeur comme moi à Londres qui essaye de faire quelque chose ».

 

Dans le bureau d’Al-Hadidi, il y a maintenant ces images qui défient les mots. Comment pouvez-vous même essayer de décrire un bébé mort avec une seule jambe et une tête de quatre fois la taille de son corps ?


3- Les familles se battent

Vendredi 27 Avril 2012

http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-the-children-of-fallujah–families-fight-back-7682416.html

 

Rapport spécial du troisième jour : Abandonnés et effrayés, les parents des enfants d’Irak atteints attendent en vain de l’aide

« Il a besoin d’une chirurgie multiple à l’extérieur de l’Irak. C’est un problème dysfonctionnel. Il n’a pas d’oreille gauche. Ils m’ont dit qu’il devra avoir six ans avant qu’ils puissent prélever le cartilage de sa paroi thoracique pour le mettre dans son oreille. Toutes ces opérations afin d’embellir l’oreille et lui donner son audition doivent être faites à l’extérieur d’Irak. »

 

Et pendant le temps des entretiens avec son père, Sayef Ala’a de cinq ans siège docilement sur le canapé à côté de nous, fait comme son père lui dit, bouger la tête pour nous montrer le bout de chair qui constitue son oreille gauche, tourne sa tête sur le côté afin que nous puissions prendre des photos de celle-ci. Comparé à d’autres enfants atteints de malformations congénitales, Sayef Ala’a a de la chance. Il peut voir, respirer, marcher, courir, jouer et écouter son père et ses amis avec son oreille droite. Et il est un petit garçon ayant beaucoup de courage.

« S’il n’a pas encore appris beaucoup – c’est parce qu’il n’a pas été à l’école », dit son père. «Je suis inquiet, il serait victime d’intimidation à l’école. Il s’agit d’un enfant, mais parfois, il vient vers moi et dit qu’il sait qu’il a une oreille déformée, mais que cela n’a pas d’importance, dit-il, parce qu’il n’a pas d’autres problèmes. Il est timide, mais il ne voit pas d’inconvénients à vous rencontrer. »

Ce sont les points dont le père nous fait part tandis que nous sommes assis à côté de son fils sur le canapé.

« Mais il n’y pas d’autres étrangers qui soient venus nous voir. »

 

Comme d’autres à Falloujah, le père de Sayef Ala’a, qui est un homme d’affaires, espère que les responsables des ONG se retrouveront un jour à sa porte et offriront au garçon un visa pour l’étranger, un traitement médical à l’étranger, une éducation. C’est un rêve qui ne se réalisera jamais – pas tant que même le gouvernement irakien ne s’intéresse aux enfants difformes de Falloujah.

Sayef Ala’a a un frère de trois ans qui n’a pas de problèmes de santé – mais alors que Sayef Ala’a a été conçu en 2006, deux ans après les batailles de Falloujah, son frère l’a été deux ans plus tard. La mère de Sayef Ala’a est cousine germaine de son père, mais les familles n’avaient pas d’antécédents d’anomalies congénitales.

« C’est le résultat d’armes chimiques utilisées par les Américains à Falloujah », dit le père. Il a vu nombre d’autres anomalies bien pires que celle dont son fils souffre. Toutes les autres familles disent la même chose.

« Oui, le cas de mon fils est un peu trivial par rapport au reste, mais il n’a que la moitié de son audition. J’ai pour moi-même et mon fils un passeport.».

– Et là, le père de Sayef Ala’a de produire les documents à notre attention –

« parce qu’un jour une organisation de charité va frapper à ma porte et l’emmener hors d’Irak. »

 

Pourtant, étonnamment, quand je lui demande qui est à blâmer, le père de Sayef Ala’a dit presque exactement les mêmes mots que ceux prononcés par le père de Sayef Mohamed âgé de 14 mois, qui a une tête démesurée et est aveugle et paralysé. Il répond à la fois.

« Je ne crois pas en Dieu, alors je laisse les choses de Dieu – je ne crois pas qu’un être humain nous aidera. Oui, j’ai été concerné avant que nous ayons eu notre deuxième enfant, au cas où il aurait eu des problèmes similaires, mais j’ai décidé de laisser ces choses de Dieu parce que je voulais ce deuxième enfant. »

 

La famille a consulté deux professeurs à Bagdad – l’un d’eux avec un diplôme de médecine de l’Université de Glasgow – et ils ont un sens du pronostic que d’autres à Falloujah ne peuvent pas avoir.

Le grand-père de Sayef Ala’a prétend que la RAF a envoyé des gaz moutarde sur leurs parents éloignés, dans la ville de Diyala, en 1917, au cours de la Première Guerre mondiale – et qu’il y avait des difformités à l’époque. Bien sûr, il peut être facile pour une famille – peur de la honte pour leur «honneur» d’admettre que leur enfant souffre d’anomalies congénitales – de blâmer les armes des ennemis américains pour leurs malheurs à Falloujah.

Mais dans ce cas, pourquoi le premier réflexe des États-Unis a-t-il été de nier l’utilisation de phosphore dans les zones bâties de la ville en 2004 – et de n’admettre la vérité seulement après qu’une bande vidéo ait clairement montré que du phosphore était tiré sur des concentrations de logement ? Et pourquoi quelqu’un de l’extérieur ne vient-il pas examiner l’oreille de Sayef Ala’a ?

Retour sur l’histoire : La preuve était claire, mais personne ne s’en souciait – sauf vous

C’est la même vieille histoire. N’en rien savoir. N’en rien voir. N’en rien dire. Lorsque des enfants sont morts dans une épidémie de cancers dans le sud de l’Irak après la guerre du Golfe de 1991, les Américains et les Britanniques ne voulaient pas le savoir. Ni, bien sûr, aussi Saddam Hussein. Si les enfants ont été empoisonnés par nos munitions à l’uranium appauvri, Saddam aurait perdu la face, n’est-ce pas ? Les lecteurs de The Indépendant ont contribué à hauteur de 250.000 $ pour les médicaments destinés aux enfants que nous avions rencontrés en Irak qui ont été atteints de cancers et de leucémies après cette guerre.

Margaret Hassan de Care – plus tard assassinée par des tueurs inconnus après son enlèvement quelques mois, suite à la «libération» de l’Irak – nous a aidé à distribuer les médicaments de nos lecteurs à travers le pays. Pas grâce à Saddam, bien sûr. Et tous les enfants sont morts. Et pas un mot de nos maîtres, les fabricants d’armements et les joyeux généraux.

C’est encore une fois la même chose à Falloujah aujourd’hui. Les médecins parlent d’une augmentation massive des malformations congénitales de l’enfant. Les Américains ont utilisé des munitions au phosphore – peut-être aussi à l’uranium appauvri (UA) – dans la bataille de Falloujah en 2004. Tout le monde à Falloujah connaît ces malformations. Les journalistes ont vu ces enfants et rapportés sur eux. Mais, n’en rien savoir, n’en rien voir, n’en rien dire. Ni le gouvernement irakien, ni le gouvernement des États-Unis, ni les Britanniques ne bronchent un cil concernant la ville de Falloujah. De même que lorsque j’avais trouvé dans les Balkans une jeune fille serbe de 12 ans ayant une hémorragie interne, présentant des vomissements constants et perdant successivement les ongles des mains et des pieds – elle avait manipulé des éclats de munitions à uranium appauvri après un raid aérien de l’Otan près de Sarajevo en 1995 – l’OTAN a refusé de répondre à mon offre d’envoyer un médecin militaire la voir.

Déjà, j’avais découvert quelques 300 serbes, hommes, femmes et enfants qui avaient vécu près de la cible de l’Otan à Hadjici, dans la banlieue de Sarajevo, qui étaient morts de cancers et de leucémies au cours des cinq années ayant suivi l’attaque. Comme pour le sud de l’Irak après la guerre du Golfe en 1991, moins on en dit, mieux c’est.

J’avais rencontré Ali Hillal en 1998, alors qu’il n’avait que huit ans, à l’hôpital Mansour de Bagdad. Il avait vécu à coté d’usines et de la station de télévision de Diyala, ayant été des cibles à répétition de l’aviation américaine et britannique en 1991. C’était le cinquième enfant d’une famille sans histoire de cancer. Alors, il présentait une tumeur au cerveau. Latif Abdul Sattar avait un lymphome non-hodgkinien. Youssef Abdul Raouf Mohamed de Kerbala une hémorragie gastro-intestinale. Il y a eu Cherou Jassem dans sa robe de soirée – elle voulait se faire prendre en photo – qui avait une leucémie myloblastique aiguë.

Et cela a continué, comme je rencontrais chacun des enfants il y a 14 ans. Dhamia Qassem, 13 ans, a souffert d’insuffisance cardiaque pendant le traitement d’une leucémie aiguë. Ahmed Walid, bébé à l’époque des bombardements en Irak de 1991, a développé une leucémie myéloïde chronique en 1995. Beaucoup de parents étaient avec leurs enfants durant les raids et quelques-uns ont parlé d’odeurs étranges, [semblables à celles] d’insecticides et de fleurs. Les diplomates occidentaux – qui, autrement, ont choisi de garder le silence – se demandaient si les enfants pouvaient avoir été frappés par la fumée des usines de guerre chimique de Saddam Hussein bombardées.

À Basra, j’ai trouvé le Dr Jawad Khadim al-Ali, qui avait dressé des cartes des cas de cancer parmi les populations d’enfants dernièrement nés et les adultes dans le sud de l’Irak, certains de ces enfants provenant des zones de bataille mêmes dans lesquelles les chars américains ont tiré des munitions à uranium appauvri contre les forces blindées de Saddam Hussein. Lorsque j’ai visité ces sites, j’ai encore trouvé des familles paysannes avec de nouveaux cancers. Cela, les médecins l’ont attribué à l’uranium appauvri, et bien sûr, pas au phosphore, bien que certains chercheurs aient suggéré que l’Uranium Appauvri a également été utilisé à Falloujah en 2004.

Ce qui a cependant été étonnant, ce fut la réponse. Alors que les lecteurs de The Independent ont généreusement donné pour des médicaments destinés aux enfants, la réaction du gouvernement britannique a été pitoyable. Lord Gilbert, de l’intérieur même du ministère de la Défense, dans une lettre dégoulinante de sarcasmes, écrit à l’encontre de mon indication d’un lien possible entre les munitions à Uranium Appauvri et les cancers des enfants, -« venant de quelqu’un d’autre que Robert Fisk, » – cela constituerait « une perversion délibérée de la réalité ». Les particules provenant des ogives à uranium appauvri sont extrêmement difficiles à détecter, écrit-il, « même avec un équipement de contrôle des plus sophistiqués ».

Pourtant, quand un fonctionnaire de l’Agence pour l’énergie atomique écrit à l’Ordonnateur Royal de Londres en 1998, il dit que la propagation de la radioactivité et la contamination toxique serait « un risque à la fois pour l’armée et la population civile » si elle n’est pas traitée en temps de paix.

En Décembre 1998, Doug Henderson, alors ministre britannique des forces armées, a écrit -dans une lettre qui devrait bientôt être republiée relativement à Falloujah- que tandis que le gouvernement était au courant des rapports reliant le DU avec les « présumés [sic] difformités, cancers et malformations congénitales, le gouvernement n’a pas observé de données évaluées par des recherches épidémiologiques de pairs pour pouvoir accepter les revendications de cette population et il qu’il serait donc prématuré de se prononcer sur cette question ».

Et cela s’est poursuivi. Les autorités n’avaient rien à dire car il n’y avait pas eu de « données épidémiologiques passées en revue par des pairs » – et qu’il n’y aurait pas, parce qu’aucune recherche de cet ordre ne serait effectuée. Maintenant, aussi, la même chose se passe à Falloujah, où des munitions à l’UA peuvent également avoir été utilisées en 2004, et où le phosphore blanc a été utilisé de manière certaine. Mais il n’y a pas eu de « données épidémiologiques passées en revue par des pairs ». Donc, « Bien le bonjour » aux enfants de Falloujah, à leurs parents courageux et à toute chance de découvrir la vérité.

Sauf, bien sûr, si une ONG digne décide de s’avancer avec l’argent, les ressources et la formation nécessaire pour faire ce que ni le gouvernement irakien, ni les Américains n’ont montré d’intérêt à faire : le catalogage de la hausse des malformations congénitales dans une ville où les forces américaines ont mené une de leurs batailles les plus difficiles depuis l’offensive du Têt au Vietnam. Le phosphore peut être utilisé pour identifier des cibles, -mais s’il a été utilisé comme une arme dans des zones civiles, ce serait contraire à la Convention de 1980 sur les armes conventionnelles. C’est probablement pourquoi personne ne veut entendre le nom de Falloujah hors d’Irak.

 

Un commentaire

  1. Edifiant !
    A lire avant d’accepter l’idée d’une intervention militaire de l’OTAN , de nos gouvernants …
    Et à mettre en regard avec ce qu’on entend sur nos médias , par exemple , lors de l’invasion de la Lybie …
    Il y a des silences criminels …


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