Letras cubanas : La Sorpresa (2/6), de Viriglio Piñera

traduit de l’espagnol par Marc Harpon pour Changement de Société

Voici la deuxième partie de la pièce de Piñera. On est toujours au premier « cuadro ». Les deux paysans découvrent le projet de Marta : les chasser de leurs terres. A la veille de la Révolution, rien ne semble pouvoir entraver les plans de la riche propriétaire, qui d’ailleurs s’attend à ce que l’armée de Batista écrase l’opposition armée, dirigée par Fidel Castro. Sur Piñera on lira l’article suivant : « Wikipedia raconte n’importe quoi »‘ La première partie de La Sorppresa est disponible ici.

Severo. (Soixante-dix ans, mais fort, grand, moustachu.) Madame Marta (Il lui tend la main.). Comment allez-vous ? Et le petit-fils ?

Marta. Le petit Louis, bien. (Pause.) En revanche, moi, ça empire de jour en jour. (Pause.) La santé et l’argent.

Severo. C’est comme ça pour tout le monde, Madame. Pour nous encore plus que pour vous.

Marta. (Elle s’appuie de nouveau contre la petite fenêtre.) Cette propriété est ma préférée. (Elle soupire.) Malgré ses cailloux. J’aime les cailloux. (A Severo.) Vous avez connu mon grand-père ?

Severo. Par Dieu, oui ! Don Pedro est mort quand j’avais dix ans, mais, bon Dieu, je m’en souviens ! Il avait un cœur d’or. Il était mon parrain. Un an avant sa mort il m’a offert un cheval blanc et noir. Je l’ai baptisé Almirante.

Marta. (Tournant le siège de sorte qu’il soit face au public.) Vieil homme, tout ça c’est du passé. (Elle s’assoit dans le fauteuil.) Ne tournons pas autour du pot. (Pause.) Vous vous en aller d’ici sans attendre.

Svero- Pancha. (d’une seule voix) Nous en aller d’ici ?

Marta. Vous avez bien entendu. Vous savez déjà que ma fille se marie à la fin de l’année. Providence, Providence entière, est mon cadeau de mariage pour Peter et Gladys. Peter a de grands projets. Il dit que ces cailloux sont de l’or pur. Et s’il le dit…Il a étudié aux Etats-Unis. (Pause.) Vous n’êtes jamais allés aux Etats-Unis ?

Severo. (Il s’assoit sur un tabouret.) Mais, Madame Marta, où est-ce que nous irons ? Pancha est malade, je viens d’emprunter un peso pour lui acheter des gouttes.

Marta. (se balançant [sur sa chaise, ndt]) Allez vivre avec votre fils. Vous avez assez travaillé ; à votre tour d’être entretenus.

Severo. Le petit Severo vit à Cascorro. Il a sept enfants. On s’rait un poids pour lui. (Pause.) En plus, avec tout le respect que je vous dois, cette minuscule parcelle nous appartient. Votre grand-père…

Marta. (Criant.) Mon grand-père a fait une chose et j’en fais une autre !(1)Mon grand-ère est mort et enterré. Moi, Marta Venegas de Elizondo, je déborde de vie.

Pancha. Madame, ne vous mettez pas dans cet état ; ce n’est pas grand chose…

Marta. Tout à fait ! Ce n’est pas grand chose ! Ma fille se marie, je veux lui offrir cette propriété, et vous vous entêtez à ne pas lâcher le morceau. (Pause.) Mais vous ne garderez pas les 26 hectares [?] (Pause.) Vous savez, Severo, combien vous me devez ? Près de deux-mille pesos.

Severo. Cette année a été très mauvaise. La guerre…(2)

Marta. (L’interrompant.) Qui passe par Providence ? Qui ose stationner à Providence ? Ce soir même je parlerai au capitaine de la garnison.

Severo. Je veux dire, Madame Marta, que les soldats passent par ici.

Marta. Les soldats ? Du gouvernement ?

Severo. Tout à fait ; il vont vers la Sierra (3).

Marta. (Riant aux éclats.) C’est donc cela ! Soyons sérieux, Severo, vous me parlez de la minuscule guerre de Fidel Castro. (Pause.) Mais, voyons, sur quelle planète vivez-vous ? Fidel n’a plus qu’une poignée d’hommes. On dit que quand on l’attrapera on le mettra dans une cage de fer pour l’exhiber à Santiago.

Severo. Les soldats ont emporté deux vaches.

Marta. Ça m’est égal. Pourquoi n’emportent-ils pas les arbres sur la montagne (4), ou la terre sous vos pieds ? (Elle rit.) Quant à La Silla, tant qu’elle est couverte de bétail, il n’y a aucun problème. Vous savez que mon mari est proche du général. (Elle se lève, va à la fenêtre, s’appuie.) Passent-ils à cette heure-ci ?

Severo. Qu’est-ce que j’en sais, moi ! Ils passent le matin, ils passent la nuit tombée, ils passent l’après-midi.

Marta. (Revenant au fauteuil.) Mais quand Providence sera à Peter et à Gladys, cela ne se passera pas comme ça. Je parlerai au général. (Pause.) Et puis, il n’y aura plus de vaches à voler. Gladys ne les aime pas.

(1) Mi abuelo le puso derecho y yo lo pongo jorobao !

(2) la guerre entre le régime de Batista et le Mouvement du 26 Juillet.

(3) C’est depuis la Sierra Maestra que l’armée du Mouvement du 26 Juillet, dirigée par le Commandant Fidel Castro Ruz, harcelait celle de Batista.

(4) la Montagne désigne ici la Sierra Maestra, dont les arbres abritent Fidel et ses troupes.

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