Le spectre qui hante l’économie marxiste (2/3), par Andrew Kliman

source : le blog d’Andrew Kliman (Professeur d’économie à la Pace University, New York)

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société, avec l’aimable autorisation d’Andrew Kliman.

Voici la traduction de la deuxième partie du texte d’Andrew Kliman contre ce qu’il considère comme une attaque « idéologique » d’économistes « radicaux » contre Marx. L’auteur me signale que, dans mon introduction à la première partie, j’ai, dans une citation d’un de ses ouvrages, rendu « corn » par « maïs », alors que, dans le contexte, le terme pouvait (voire devait) se traduire autrement, par exemple par « céréale » ou par « blé ». « Corn », en effet, désigne le maïs aux Etats-Unis, mais, ailleurs il s’agit d’un terme générique pouvant faire référence à n’importe quelle céréale. Un autre problème pointé par Andrew est celui de l’expression « sraffaian marxism », que j’ai traduite par « marxisme néoricardien « . L’école de Sraffa est souvent appelée néoricardienne et, bien que les auteurs francophones parlent parfois d’école srafaienne, il m’a semblé préférable d’éviter le barbarisme en respectant l’horreur de notre langue pour les triphtongues. La remarque d’Andrew me pousse cependant à insister sur le fait que ceux que je nomme « marxistes néoricardiens » s’estiment plus proches de Marx que de Ricardo. Dans l’article ci-dessous, il est entre autres question de la dimension « temporelle » de la Temporal Single System Interpretation de Das Kapital : la valeur des facteurs de production entre dans celle de la marchandise produite mais,affirme Kliman,si on la mesure par leurs prix courants, il faut prendre le prix du marché au moment de l’achat de ces facteurs et non celui qu’ils auraient eu s’ils avaient été acquis au moment de la vente du produit fini.Comme le fait remarquer Kliman, les prix changent dans le temps, c’est bien connu.   J’ai choisi de traduire « inputs » par « facteurs de production », en me référant à l’article « extrants/intrants » du Dictionnaire d’économie et de sciences sociales de Claude-Danièle Echaudemaison : « Inputs ou intrants : biens ou services entrant dans le processus de fabrication (facteurs de production). » Je n’ai pas souhaité employer l’anglicisme ni le terme « intrant », que les lecteurs non spécialistes associent à l’agriculture (« intrants agricoles »). J’ai donc retenu le synonyme donné entre parenthèses par Echaudemaison. La première partie, précédée d’une introduction au débat marxiste en économie, est disponible ici

Mongiovi, afin de nier son attaque idéologique contre le corps de doctrine de Marx, affirme aussi, dès l’ouverture du procès, que Marx est coupable des “erreurs techniques” dont il est accusé. Je veux bien explorer la possibilité que Marx ait commis des “erreurs techniques”. Je le fais depuis 16 ans. Mais la question que nous avons sur les bras n’est pas celle de savoir si Marx aurait pu commettre certaines erreurs techniques, mais plutôt s’il a commis de fait les erreurs précises dont on l’accuse. Je serais heureux de concéder que oui- si et seulement si l’accusation d’erreur est prouvée. Mais Mongiovi échoue complètement à la prouver. Il n’essaie même pas.

Il répète simplement d’anciennes accusations d’erreur d’origine physicaliste (Mongiovi, 2001, p. 1-2). Cela serait acceptable, si l’une d’entre elle avait démontré sa thèse, mais aucune ne l’a fait. Le seul auteur qui a ne serait-ce qu’essayé de fournir une démonstration était Bortkiewicz (1952, 8-9), mais on a prouvé que sa preuve ne prouvait rien. Bien que Mongiovi choisisse de cacher tout cela à ses lecteurs, il est bien conscient que Bortkiewicz a été réfuté. Une version de la réfutation apparaît dans le texte qu’il critique de bout en bout (Kliman et McGlone, 1999), un texte publié dans le journal dont il est co-éditeur. (4)

Mongiovi (2001, pp. 1-2) écrit que le physcialisme-simultanéisme “attribue trois erreurs entrelacées à Marx” et à sa façon de rendre compte de la transformation des valeurs en prix de production. La deuxième et la troisième ne sont des erreurs que si la première en est une, donc on peut se concentrer sur celle-ci. “Marx, nous dit-on, a négligé d’évaluer les facteurs de production par leurs prix de production [par le prix qu’ils ont à la fin du procès de production, ndt]” (Mongiovi, 2002, p.2). A part le tendancieux “a négligé”, le reste est correct. Marx n’attribue pas simultanément une valeur aux facteurs de production et à la production. La production, dans son exemple, avait pour prix son prix de à la fin de l’année, tandis que les facteurs de production (moyens de production et force de travail) utilisés plus tôt dans l’année ont des prix à l’unité différents (5) Et alors? En quoi est-ce une erreur? (5) C’est un fait simple et bien connu. Les prix changent dans le temps.

Contrairement à certains de ses épigones, Bortkiewicz n’a pas soutenu l’affirmation idiote que la différence entre les prix des facteurs de production et ceux de la production était en elle-même une erreur. Il a dit que cette différence était la cause de l’erreur de Marx. L’erreur elle-même, d’après Bortkiewicz (1952, pp. 8-9) était que la procédure de transformation de Marx créait une rupture artificielle dans le procès de production. Sweezy (1970, pp. 113-115, c’est nous qui soulignons) présente ainsi le problème :

C’est la méthode marxienne pour transformer les valeurs en prix. Avant qu’un quelconque commentaire général ne puisse être fait, il est nécessaire de tester la cohérence interne des résultats. Les tableaux I et II [contenant le calcul de la valeur] ont été tous les deux construits sur l’hypothèse de la Reproduction Simple […]. Pour que la procédure utilisée pour transformer les valeurs en prix soit tenue pour satisfaisante, elle ne doit pas provoquer de perturbation dans les conditions de la Reproduction Simple. Passer du calcul de la valeur au calcul des prix n’a aucun rapport avec la question de savoir si le système économique dans son ensemble est stationnaire ou en expansion. La transition devrait être possible sans préjuger de la réponse, affirmative ou négative, à cette question.

[…] Un regard rapide […] révèle que la méthode marxienne de transformation viole l’équilibre de la Reproduction Simple […]

[…] Une seule conclusion est possible, à savoir, que la méthode de transformation marxienne n’est pas satisfaisante logiquement.

C’est simplement un résumé et une clarification de ce que Bortkiewicz lui-même a écrit.

Donc, une fois encore, le fait que les prix des facteurs de production et ceux de la production diffèrent chez Marx n’a même pas été soupçonné d’être (et encore moins condamné comme) une erreur. L’erreur présumée était que la méthode de Marx conduisait à une violation des conditions de la reproduction simple. En d’autres termes, des prix non-stationnaires n’étaient pas un problème en soi ; ils deviennent un problème uniquement parce que qu’ils sont censés mener à une perturbation artificielle du procès de reproduction.

Mais en fait ils ne conduisent pas à une perturbation du procès de reproduction. C’est ce que Kliman et McGlone ont prouvé encore et encore ces 16 dernières années. Durant ce temps, personne n’a été capable de répondre à cette preuve- Mongiovi n’essaie même pas.

En réfutant les accusation de violation-de-la-reproduction, nous avons réfuté la prétention qu’avait Bortkiewicz (1952, p. 9) d’avoir “prouvé que nous tomberions dans des contradictions internes si nous déduisions les prix [de production] à partir des valeurs de la façon dont c’est fait par Marx” (6). Et puisque Bortkiewicz est à ce jour la seule tentative de prouver que Marx ait commis une erreur en ne déterminant pas simultanément les prix des facteurs de production et de la production, ses critiques n’ont pas la preuve que Marx ait commis une erreur. Point final.

 

 

(4)La première de ces réfutations a été publiée dans Kliman en McGlone (1988). Voir aussi McGlone et Kliman (1996), Kliman (2002b).

 

 

(5) La question de savoir si le prix des facteurs de production était égal à la valeur de ces facteurs ou au prix de production de la période antérieure, ou à un prix de marché possiblement différent des deux est un problème intéressant et controversé, mais qui n’il n’est pas nécessaire de discuter dans ce contexte.

 

(6)Mongiovi (2001, p. 24) a ainsi tout retourné sens dessus dessous en affirmant que « la critique de Bortkiewicz mettait en question » la validité du taux de profit déterminé par la valeur de Marx et donc que « Kliman et McGlone supposent ce qu’ils doivent prouver » en utilisant ce taux de profit pour calculer les prix de production. Une fois jetée par la fenêtre la fausse preuve de Bortkiewicz, sa « correction » de Marx-étant donné qu’aucune erreur de Marx n’a été prouvée, il n’y a aucun besoin de le corriger- suit le même chemin et avec elle la prétendue déviation du taux de profit calculé sur les prix par rapport au taux de profit « en valeur » de Marx, déviation qui dérive de cette « correction ». (Kliman et McGlone n’avaient pas besoin prouver que la théorie du taux de profit de Marx est vraie, puisqu’ils s’agissait seulement pour eux d’interpréter cette théorie)

 

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