Qu’est-ce que la dialectique ? Par Alexandre Kojève


source : A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, pp. 447-448

Qu’est-ce que la Dialectique, d’après Hegel ?

Une première réponse à cette question peut être donnée par le rappel d’un texte qui se trouve dans l’Encyclopédie, plus exactement dans l’Introduction à la première partie de l’Encyclopédie, appelée Logik.

Dans le § 79 (3ième ed.) Hegel dit ceci (Vol. V, p. 104, I, 27-30) :

La logique a, quant à sa forme, trois aspects (Seiten) : a) l’aspect abstrait ou accessible-à-l’entendement (verständige) ; b) l’aspect dialectique ou négativement rationnel (vernüftige) ; c) l’aspect spéculatif ou positivement rationnel. »

Ce texte bien connu se prête à un double malentendu. D’une part on pourrait croire que la Dialectique se réduit au second aspect du « Logique », pouvant être isolé des deux autres. Mais dans la Note explicative Hegel souligne que les trois aspects sont en réalité inséparables. Et l’on sait, par ailleurs, que c’est la présence simultanée des trois aspects en question qui assigne au « Logique » son caractère dialectique au sens large. Mais il faut noter dès maintenant que le « Logique » n’est dialectique (au sens large) que parce qu’il implique un aspect « négatif » ou négateur, appelé « dialectique » au sens étroit. Toutefois la « logique » dialectique implique trois aspects complémentaires et inséparables : l’aspect « abstrait » (révélé par l’Entendement, le Verstand), l’aspect « négatif » proprement « dialectique » et l’aspect « positif » (les deux derniers aspects étant révélés par la raison, la Vernunft).

D’autre part, on pourrait supposer que la Dialectique est le propre de la pensée logique ; ou, en d’autres termes, qu’il s’agit d’une méthode philosophique, d’un procédé d’investigation ou d’exposé. Or, en fait, il n’en est rien. Car la Logik de Hegel est non pas une logique au sens courant du mot, ni une gnoséologie, mais une ontologie ou Science de l’Être, pris en tant qu’Être. Et la « Logique » (das Logische) du texte cité signifie non pas la pensée logique considérée en elle-même, mais l’Être (Sein) révélé (correctement) dans et par la pensée ou le discours (Logos). Les trois aspects en question sont donc avant tout des aspect de l’être lui-même : ce sont des catégories ontologiques et non logiques ou gnoséologiques ; et ce ne sont certainement pas de simples artifices de méthode d’investigation ou d’exposé. Hegel a d’ailleurs soin de le souligner dans la Note qui suit le texte cité :

« Ces trois aspects ne constituent pas trois parties de la Logique, mais sont des éléments-constitutifs (Momente) de toute entité logique-réelle (Logisch-Reellen), c’est-à-dire de tout concept et de tout ce-qui-est-vrai (jedes Wahren) en général »

Tout-ce-qui-est-vrai, l’entité-vraie, le Vrai, das Wahre, – c’est une entité réelle, ou l’Être lui-même, en tant que révélé correctement et complètement par le discours cohérent ayant un sens (Logos). Et c’est ce que Hegel appelle aussi Begriff, concept ; terme qui signifie chez lui (à moins qu’il ne dise, comme il le fait dans les écrits de jeunesse, et parfois encore dans la PhG : nur Begriff), non pas « notion abstraite » , détachée de l’entité réelle à laquelle elle se rapporte, mais « réalité comprise conceptuellement ». Le Vari et le Concept sont, comme Hegel le dit lui-même, un Logisch-Reelles, quelque chose de logique et de réel en même temps, un concept réalisé ou une réalité conçue. Or, la pensée « logique » qui est censée être vraie, le concept qui est censé être adéquat, ne font que révéler l’Être tel qu’il est ou il existe, sans rien y ajouter, sans y retrancher, sans le modifier en quoi que ce soit. La structure de la pensée est donc déterminée par la structure de l’être qu’elle révèle. Si donc la pensée « logique » a trois aspects, si elle est, autrement dit, dialectique (au sens large), elle l’est uniquement parce que l’Être lui-même est dialectique (au sens large), du fait d’impliquer un « élément-constitutif » ou un « aspect » négatif  ou négateur (dialectique au sens étroit et fort du terme). La pensée n’est dialectique que dans la mesure où elle révèle correctement la dialectique de l’Être qui est et du réel qui existe.

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