Deng Xiaoping et John Maynard Keynes (1/5), par John Ross

source : Key Trends in the World Economy (Chine/Royaume-Uni), 5 février 2012

traduit de l’anglais et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

John Ross enseigne l’économie à l’Université Jiao Tong à Shangai. Il a été un dirigeant de l’International Marxist Group, autrefois l’équivalent britannique de feu la LCR. Il a ensuite dirigé le groupe Socialist Action, dont l’entrisme l’a conduit, avec quatre autres de ses camarades, à travailler au côté de « Ken le Rouge » (Ken Linvingston), durant son mandat à la mairie de Londres, de 2000 à 2008. Il occupait alors le poste de Directeur pour la Politique Économique et les Affaires [Policy Director of Economic and Business Policy]. L’article ci-dessous reformule en termes keynésiens les grandes lignes de la politique initiée par Deng Xiaoping en Chine à partir de 1978. Concernant le dialogue entre le marxisme et les autres écoles de pensée en économie politique, on pourra consulter la traduction faite par Changement de Société de la conférence de John Bellamy Foster sur la « Financiarisation de l’accumulation ». On lira également l’article de l’économiste marxiste étasunien Andrew Kliman (« Surproduction ou baisse tendancielle du taux de profit? »), principal théoricien de la Temporal Single-System Interpretation de Das Kapital, et fermement opposé à l’articulation entre marxisme et keynésianisme. Sur la portée générale de la pensée de Deng Xiaoping, on pourra lire « La dialectique du développement », publié sur ce blog par Marc Harpon. La bibliographie, à laquelle John Ross renvoie fréquemment, sera donnée dans la dernière partie de la traduction.

L’importance internationale de l’économie chinoise est double. Premièrement, elle est pratique- l’échelle de la croissance économique chinoise, son impact global, et leurs conséquences pour l’amélioration des conditions sociales de la population chinoise et mondiale. Deuxièmement, elle est théorique, ouvrant la voie d’une possible application internationale de conclusions tirées des politiques économiques chinoises.

Concernant le deuxième point, il est nécessaire d’insister sur le fait qu’aucun pays ne peut mécaniquement en copier un autre. Comme les dirigeants politiques et théoriciens économiques de la Chine le soulignent, l’économie du pays à des « caractéristiques chinoises » uniques. Cela a été un principe cardinal formulé par l’initiateur des réformes économiques de la Chine, Deng Xioping : « Pour mener à bien la modernisation à la chinoise, nous devons partir des caractéristiques particulières de la Chine » (Deng, 30 Mars 1979). Par conséquent, la Chine doit : « éclairer un chemin qui lui soit propre » (Deng, 21 août 1985). Comme cela a été récemment répété par le chinois Justin Yifu Lin, Économiste en Chef  et Vice-Président de la Banque Mondiale : « nous ne sommes jamais assez prudents quand il s’agit d’appliquer une théorie étrangère, parce que, dans des conditions différentes, aussi évidente que semble la situation, le résultat peut être très différent » (Lin, 2012, pp.66- souligné dans l’original). En ce sens, donc, il n’y a pas de « modèle chinois ». Toutefois, comme le déclare Lin en même temps : « Certains peuvent penser que les performances d’un pays aussi unique que la Chine, avec plus d’1,3 milliards d’habitants, ne peuvent être reproduites. Je ne suis pas d’accord. Chaque pays en développement peut avoir des opportunités similaires de soutenir une croissance rapide pour plusieurs décennies et réduire la pauvreté radicalement, s’il exploite à la fois les avantages de l’arriération et des importations de technologies depuis les pays avancés, et met à jour son industrie » (Lin, 2011)

Il n’y a pourtant aucune contradiction entre ces différentes affirmations. Les éléments structurels fondamentaux qui composent une économie (consommation, investissement, épargne, secteur primaire, secteur secondaire, secteur tertiaire, commerce, monnaie, etc.) sont universels. Toutefois, la façon particulière dont ces éléments se combinent et se lient dans une économie est unique et entièrement spécifique, dans le temps comme dans l’espace- ce qui fait qu’aucun pays ne peut copier la politique économique d’un autre, mais peut apprendre de l’expérience des autres. Comme il sera montré dans cet article, la Chine a résolu en pratique des problèmes formulés dans la théorie macro-économique générale. Ces éléments, sous des formes et des configurations très différentes, sont d’une importance capitale pour la politique économique partout ailleurs. Toutefois, les formes et combinaisons spécifiques d’après lesquelles ces politiques sont appliquées sont entièrement propres à chaque pays et à chaque stade de l’histoire.

L’impact pratique du réveil économique chinois a été traité en détail ailleurs . Cet article se concentrera sur les questions de théorie économique. Il vise en particulier à relier la performance économique chinoise à la théorie économique occidentale, dont la plupart des lecteurs sont plus familiers.

La Chine et la théorie macro-économique, en termes keynésiens et marxistes

Le processus de réforme et d’ouverture de la Chine sous Deng Xaioping a été, bien sûr, formulé dans un cadre théorique marxiste. Il peut donc être clairement schématisé en termes marxistes ( voir l’appendice en fin d ‘article, pour un compte-rendu plus détaillé des discussions chinoises sur ces questions ; voir Hu, 1991) mais une formulation alternative dans un langage occidental, celui de Keynes, est proposée ici.

Formulée brièvement en termes marxistes, la politique de réformes de la Chine incluait une critique de la politique économique soviétique d’après laquelle celle-ci avait fait l’erreur de confondre le stade « avancé » du socialisme/communisme, où la régulation de l’économie est assurée en référence « aux besoins » et donc pas par le marché, et le socialisme ou, plus précisément le premier stade de développement du socialisme, durant lequel se fait la transition du capitalisme à l’économie socialiste avancée et dans laquelle il y a régulation par le marché. Cette transition doit être conçue comme s’étendant sur une longue période. La formulation finale en arrivait à affirmer que la Chine était « une économie socialiste de marché avec des caractéristiques chinoises ». Contrairement aux suggestions de certains auteurs , par exemple Hu (1991), une telle analyse est en accord avec les écrits de Marx bien que, comme on le verra ci-dessous, il n’est pas nécessaire d’être un marxiste pour la comprendre- une analyse plus détaillée est donnée en appendice.

Ce débat a été formulé en termes chinois, au départ sans référence à des théories économiques antérieures et étrangères autres que celle de Marx. La démarche, soulignée par Deng Xiaoping, était de « chercher la vérité dans les faits » (Deng, 2 Juin 1978). En termes pratiques en Chine, une telle analyse signifiait l’abandon de l’économie planifiée administrativement et le remplacement par une économie de marché dans laquelle l’État contrôlerait certains paramètres macro-économiques clés. En termes de propriété, elle a conduit à la « Zhuada Fangxiao »- le maintien des grandes entreprises publiques et l’abandon des petites au secteur non-étatique/privé.

Reformulation de la politique économique chinoise dans les termes de l’économie keynésienne

La plupart des gens aux États-Unis et en Europe ignorent ou désapprouvent les catégories économiques marxistes. Pour clarifier les politiques économiques essentielles, cet article les présentera donc dans les termes plus familiers de la théorie économique occidentale- ceux de Keynes. La prérequis que je m’impose est d’utiliser le véritable Keynes de la Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie– et non pas la version vulgarisée dans les manuels d’économie. Le Keynes Betrayed de Geoff Tily est un des meilleurs parmi les nombreux travaux soulignant la différence entre les deux. Toutefois, il n’y a pas mieux que de lire la Théorie Générale elle-même, qui diffère fortement de ce qui est présenté fréquemment comme l’économie « keynésienne ». Par exemple, les déficits budgétaires jouent seulement un rôle secondaire dans la Théorie Générale de Keynes comme dans les mesures incitatives appliquées en Chine- même en 2009, à l’apogée des mesures anti-crise de la Chine, le déficit budgétaire était seulement de 3% du PIB. Le cœur de la Théorie Générale elle-même, contrairement aux versions vulgarisées, met l’accent sur des facteurs déterminant l’investissement. C’est donc dans cette optique que Keynes, tout comme la stratégie économique de la Chine, peuvent être abordées correctement.

3 commentaires

  1. Excellent, bravo Marx d’avoir traduit ce texte, j’attends la suite avec impatience…
    Danielle Bleitrach

  2. Merci pour ton soutien Danielle…La suite est en effet extrêmement intéressante et sort donne matière à penser autrement que par dogmes. Je note un lapsus calami qui me flatte. Bises.

  3. Bonjour, c’est en effet très intéressant de découvrir un autre éclairage de la pensée et au final une autre forme de société possible. C’est là, l’excellence de ce parcours.
    Bien à vous.


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