Letras cubanas : La Surprise (La Sorpresa), de Virgilio Piñera (1/6)

Virgilio Piñera (1912-1979). L’année 2012 est celle du centenaire de sa naissance.

pièce traduite de l’espagnol par Marc Harpon pour Changement Société

Letras cubanas est le nom d’une des grandes maisons d’édition cubaines. Changement de Société a choisi de publier sous ce titre général des traductions intégrales ou partielles de textes littéraires .

Le premier texte proposé est une pièce qu’on peut qualifier d’œuvre de « propagande ». C’est d’ailleurs une commande, à laquelle a répondu dans les années 1960 le grand écrivain cubain Virgilio Piñera, dont la production était appréciée de Sartre et de Borges. La pièce se structure en deux « cadres ». Dans le premier, Pancha et Severo, deux guajiros, c’est-à-dire deux paysans pauvres, demandent l’aide de Madame Marta, la riche propriétaire terrienne qui veut les spolier de leur lopin. Dans la seconde partie, qui se déroule quelque mois plus tard, la situation se trouve renversée terme à terme : une révolution a eu lieu entre temps et, avec la réforme agraire, ce sont désormais les paysans qui sont en situation de secourir Marta. La langue et l’architecture du texte sont simples, car, comme l’a écrit Piñera dans un article publié le 27 juin 1960 dans le journal Lunes de Revolucion (le supplément littéraire de Revolucion, l’ancêtre de Granma, publié de mars 1959 à novembre 1961) :

« Il s’agissait, en somme, d’écrire ces deux scènes pour une durée de moins d’une demi-heure ; en même temps, le langage devait être celui qu’utilisent les paysans, les idées, exposées de façon directe. Il s’agissait de faire en sorte, surtout, que l’attention de ceux-ci ne décline pas un instant , et, enfin, le plus important, que le thème soit constructif, cohérent avec l’œuvre du Gouvernement Révolutionnaire. »

Piñera est né en 1912 dans la province de Matanzas et mort à La Havane en 1979. Docteur en philosophie, il a été le traducteur cubain de Gide, de Proust et de Giono. Il a créé le théâtre de l’absurde à la cubaine, avec par exemple la tragédie éponyme de Jésus, barbier homonyme du messie des chrétien, pris au piège d’un destin christique qu’il refuse. Son adaptation du mythe d’Electre, Electra Garrigó, a été traduite en français par Christilla Vasserot pour les Solitaires Intempestifs. Une étude comparative précise montrerait combien cette pièce peut prétendre rivaliser avec l’Antigone d’Anouilh et la traductrice française, dans un article publié à La Havane, en faisait « une œuvre fondatrice du théâtre cubain ». Les rapports de Piñera avec la Révolution ont été, à son corps défendant, ambivalents : il l’a attendue et espérée, défendue même, comme journaliste ou, dans le texte ci-dessous, comme auteur dramatique, mais il a connu les années où il était difficile d’être homosexuel à Cuba (il est à noter que ces années n’ont pas été une spécificité de la « dictature » cubaine : à la même époque, en France, l’homosexualité est un délit). Sur le théâtre, Changement de Société a déjà publié : «L’économie politique au théâtre : la science sociale poétique de Valère Novarina » , qui propose d’interpréter L’Atelier volant à la lumière de David Ricardo et de Karl Marx et «La Maison de Bernarda Alba» sur la transposition de l’œuvre de Lorca dans le contexte de l’actuel Iran par une dramaturge britannique : Emily Mann. Concernant la littérature cubaine, Changement de Société publie souvent des « Palabras del Apostol » : des aphorismes de José Martí.

La surprise.

Personnages :

Severo

Pancha

Marta

Premier tableau

Pièce dans une cabane. Deux mètres carrés. Un siège, quatre tabourets, une table rectangulaire, faite de planches. Sur le sol : rouleau de fil de fer pour clôtures, harnais, petite houe, deux petites bouteilles de lait. Sur une console, contre le mur, une lampe à la lumière vive. A côté de la console, une lithographie en couleur de la Vierge de Caridad del Cobre [1]. Il est six heures du soir, un jour de septembre 1958. Peu de lumière. Au lever du rideau apparaît Marta, assise dans un fauteuil, dos au public.

Marta. (Elle se balance deux ou trois fois. Elle regarde l’heure à sa montre.) Six heures ! Incroyable ! (Elle agite le bras droit, chargé de bijoux et de bracelets en or montant quasiment jusqu’au coude.) Je dois être à Santiago à neuf heures, et c’est presque à une heure de route. (Pause.) Où se sont-ils cachés ? Ces guajiros sont comme tout le monde. Les gens bien sont chez eux à six heures. (Pause). Évidemment, ils ont des vaches et il doivent les ramener à l’enclos ! (Pause.) Eh bien, ils sont à deux doigts de ne plus avoir de vaches ni quoi que ce soit d’autre ! Cette fois, je suis décidée ! (Pause. Elle regarde ses bracelets.) J’ai déjà dit à Paco que le fermoir du bracelet aux cochonnets est cassé. Mais lui fait comme si ces choses étaient…(Elle soupire.) Ce que cela coûte d’avoir des bracelets ! Les pauvres ignorent combien ils sont heureux de ne pas en avoir. (Pause.) Je dois sortir mon argent de Cuba. En prévision des troubles ! (Pause.) Quoique si Batista tombe, le suivant sera pareil. Si c’est Fidel, je réglerai mes problèmes avec des chèques, et si c’est Pierre, Paul au Jacques [2], je les réglerai aussi avec des chèques. (Pause. Elle recommence à se balancer.) Mais ce n’est pas ce qui m’embête ; ce sont ces porcs de guajiros qui n’arrêtent pas de ficher le camp. (Pause. Elle arrête son balancement et va vers la porte).

Pancha. (guajira de soixante-dix ans, mince, les cheveux blancs, faisant son entrée.) Madame Marta ! Qui l’eut cru ? Je…Nous ne savions pas… (Elle s’interrompt, se serre contre la porte.)

Marta. Évidemment ! Qui l’eut cru ! (Pause.) Les vaches passent en premier. (Pause.) Parce que vous étiez avec les vaches, n’est-ce pas ?

Pancha. Avec les vaches, Madame Marta. Nous les enfermons à six heures.

Marta. Et j’attends depuis cinq heures et demies ! (Pause.) Avec les choses que j’ai à faire : me vernir les ongles, m’habiller, aller au restaurant… (Pause. Sérieuse.) Pancha, que cela ne se reproduise plus. Je veux, quand j’arrive dans cette maison, que quelqu’un soit présent pour s’occuper de moi.

Pancha. (Marchant jusqu’à la table.) Madame, vous venez si rarement…

Marta. (De façon grossière.) Qu’est-ce que tu veux? Tu veux que je vienne tous les jours ? Que je vienne voir tes vaches squelettiques et tes poules malades ? Comme si je n’avais rien d’autre à faire que de venir vous voir, vous.

Pancha. La dernière fois, c’était pour la Semaine Sainte.

Marta. (Hystérique.) Ne me le rappelle pas ! Je me suis déchiré les bas dans l’entrepôt à tabac ! Ils m’ont coûté si cher ! (Pause.) Vous n’imaginez pas comment l’argent s’envole ! A tire d’ailes !

Pancha. (Souriant tristement.) Madame Marta, que dirons-nous alors, nous autres ?

Marta. (L’interrompant.) Vous vous plaignez, mais dites-moi : avez-vous quelque chose à perdre ? Jamais vous ne jurerez comme moi parce que vous avez déchiré vos bas. Chaque paire me coûte cinq pesos. Jamais vous ne vous mettrez à pleurer pour avoir perdu une bague en diamants. (Pause.) Pancha, vous ignorez votre chance.

Pancha. Nous n’avons pas un rond [3]. (Pause.) Ce matin, Severo a dû demander qu’on l’dépanne d’un peso.

Marta. (Elle s’assoit sur la tabouret placé près de la table.) Un peso ! (Elle rit.) Ne me fais pas rire, Pancha ; un peso, tout le monde en a un. (Pause. Elle attrape le portefeuille posé sur la table, en sort une petite bourse, l’ouvre.) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept. Pancha, sept billets d’un peso. Ils sont pour mon petit-fils. A certains moments, il les déchire ; à d’autres, je dois les lui enlever de la bouche. (Elle referme la bourse, la met dans le portefeuille.)

Pancha. Que Dieu vous en comble, Madame.

Marta. C’est d’abord mon grand-père qui m’en a comblée, après est venu mon père, et mon mari, quand nous nous sommes mariés. (Elle s’arrête et s’appuie sur une petite fenêtre à gauche de la table.) Mon grand père est venu d’Espagne les mains vides…Quand il est mort, toutes ces terres étaient à lui. (Elle montre l’horizon de la main.)

Pancha. J’ai connu Don Pedro…

Marta. Pas moi, mais j’aurais aimé connaître son opinion. Il n’a jamais rien fait pour acheter à ton grand-père les vingt-sept hectares [4] de terres qui appartiennent aujourd’hui à Severo. Il aurait pu m’éviter bien des maux de tête.

Pancha. Vous vous la torturez avec ce tout petit morceau de terre. Pour ç’qu’il vaut…Beaucoup de pierre de et peu de terre.

Marta. (Revenant près de la table.) J’ai quatre exploitations et deux résidences. Voulez-vous que je vous les nomme ? La Mora : quatre mille hectares ; Placerito : quatre mille ; Los Tiros : deux-mille sept cents et la Silla : deux-mille. (Pause.) Et les résidences : Magdalena : mlille trois cents ; Deseada : mille, et celle-ci, Providencia, huit cents.

Pancha. Madame, vous avez des terres à ne savoir qu’en faire…Que Dieu vous garde. (Pause.) Où donc Severo se cache-t-il ? (Elle se lève, frappe à la prote, crie.) Severo ! Severo !

Marta. Mon grand-père aurait voulu avoir toute la Province d’Oriente. Il est plus sûr d’avoir des terres que de l’argent à la banque. Personne n’emporte vos terres dans une valise.

Pancha. Les américains ont amassé beaucoup de terres.

Marta. (Elle traverse la pièce.) Certes, mais ils ne l’ont pas mise dans des valises et emportée aux États-Unis. La terre est inamovible.

Pancha. Comme je le dis souvent, Madame ?

Marta. J’ai hérité de cette résidence de mon grand-père.

Pancha. Et il nous a cédé ce petit morceau.

Marta. (Elle explose.) Et je le veux pour moi ! C’est dit ! Fini les atermoiements. Ces vingt-six hectares m’empêchent de dormir. Je suis même allée chez le psychiatre.

[1] Également appelée la Virgen mambisa, en référence aux mambises, les soldats de la guerre d’indépendance de Cuba. Considérée comme la patronne de Cuba, elle est célébrée chaque 8 septembre.

[2] L’auteur emploie l’expression « Juan de los Palotes », qui désigne un individu quelconque. L’expression est moins usitée à Cuba que dans le reste de l’Amérique latine.

[3]En espagnol : « No tenemos ni un quilo por la mitad ».

[4] Dos cabalerias.

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