La Maison de Bernarda Alba, par Yvonne Quinn

Emily Mann a adapté la dernière pièce écrite par Federico Garcia Lorca (ci-dessus) en la transposant au contexte de l'actuel Iran.

 

source : The Morning Star Online (Royaume-Uni), 6 février 2012

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Changement de Société ne soutient pas plus la dictature iranienne que les projets d’agressions nourris à son égard. Attaquer l’Iran équivaudrait à faire mourir des milliers d’innocents pour installer un régime sensiblement équivalent à l’actuelle « république » islamique en termes de respect des droits humains, d’égalité sociale et de libertés sociétales. En donnant du grain à moudre au patriotisme et à l’anti-impérialisme du peuple iranien, une agression renforcerait le prestige des dirigeants, tout en faisant naître la menace d’une guerre civile, qui serait la porte ouverte à l’action de groupes terroristes islamistes. Mais, d’un autre côté, il faut le rappeler, l’Iran est un pays fasciste dominé par des religieux qui assassinent les syndicalistes, les homosexuels ou les épouses « infidèles ». Emily Mann, en transposant dans ce pays l’intrigue de La Maison de Bernarda Alba, l’ultime pièce de Federico Garcia Lorca, fait de l’Iran actuel une allégorie de l’Espagne franquiste ou de celle-ci une allégorie de celle-là, rappelant (peut-être sans le vouloir) au spectateur ou au lecteur que l’anti-impérialisme ne justifie pas qu’on défende n’importe quoi.

La dernière pièce de Federico Garcia Lorca a été écrite peu avant son exécution par les forces de Franco en 1936.

Cette nouvelle version, par Emily Mann, déplaçant l’histoire de l’Espagne rurale des années 1930 à son équivalent actuel en Iran, nous rappelle la permanence du drame claustrophobe de Lorca.

La société féminine de la sphère privée se calque sur les régimes opprimants et brutaux du monde extérieur et public, et l’action cse concentre entre les murs d’une maison prestigieuse dans un village.

C’est là que la matrone tyrannique Bernarda Alba- une performance captivante de l’actrice iranienne nominée aux Oscars Shohreh Aghdashloo- dirige une maisonnée de cinq filles et est prête à punir tout écart avec sa canne.

Dès la scène d’ouverture, visuellement impressionnante, la mise en scène rigoureuse de Bijan Sheibani se révèle, tandis qu’une foule de femmes endeuillées en tchadors noirs envahit la maison.

Certes, les jeunes filles viennent certes de laisser la demeure funèbre de leur père, mais leur maison est sur le point de devenir leur tombeau.

Cela souligne la dimension grecque de la tragédie, plus loin mise en relief par les solides performances de Jane Bertish, incarnant Darya, l’intendante, et Mia Soteriou, la bonne, qui, comme un chœur, prédisent l’action.

Si la figure maternelle est souvent personnifiée et idéalisée comme « la nation »- qui nourrit, soutient et protège- Bernarda Alba est son envers, cruel, brutal, opprimant.

Elle est sur le point d’enfermer ses filles dans un deuil de huit années.

Frustrées sexuellement et sans option alternative, elles errent dans la maison et s’opposent avec une jalousie vicieuse. Aghdashloo, une Bernarda à la beauté frappante, en dentelles et bijoux, surveille la scène en agitant sa canne.

Ce portrait inhabituel de Bernarda, bien que sujet à caution pour certains, est certainement justifié dans le cadre de cette interprétation.

Le contraste entre la beauté presque chatoyante et le maintien de Bernarda et la pâleur de ses filles en guenilles évoque une sorte de vampirisme.

Et la dimension intime de son pouvoir et de son contrôle sur les plus faibles fait écho à toute une série de préoccupation politiques contemporaines.

Dans la chaleur de cette maison, aucune des filles ne se distingue vraiment- ce qui n’est pas surprenant, vu leur énorme manque d’assurance et leur désir languissant pour Parviz, le centre absent de leurs intérêts sexuels, désormais fiancé à leur demi-soeur.

Même ainsi, la ténacité et la détermination d’Asieh (Pandorah Colin) à s’échapper en épousant Parviz est une performance convaincante de désespoir contenu.

Le décor de Bunny Christie, avec des murs tachetés de couleurs, ne respecte pas rigoureusement l’insistance de Lorca sur un décor d’un blanc éclatant.

Dommage, parce que les références constantes au blanc, des étalons blancs que nourrit Bernarda à la grand-mère séquestrée qui se pavane en blanc à la recherche d’un amant perdu, ont un poids symbolique important dans la pièce. Mais on ne chicanera pas pour si peu. C’est une extraordinaire mise en scène d’une oeuvre éternellement visionnaire.

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