Les sourires dans les jardins publics. Entretien avec le représentant de l’Unicef à Cuba (1/3)

José Juan Ortiz représente l'Unicef à Cuba.



Source : Bohemia, 25 novembre 2011

traduit de l’espagnol et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

Anthropologue de formation, José Juan Ortiz représentel’Unicef à Cuba. Il répond aux questions de Dainerys Machado Vento et Vladia Rubio, deux journalistes de la “revue d’analyse générale” Bohemia, la plus ancienne et la plus prestigieuse publication cubaine, éditée à La Havane depuis 1908.

Vingt ans après l’apporbation de la Convention des Droits de l’Enfants, les enfants de Cuba sont parmi les plus privilégiés de la planète, assure José Juan Ortiz, représentant de l’Unicef dans l’île.

Un enfant heureux et sans souci, jouant au ballon dans un jardin public alors qu’il se fait tard, tel est le souvenir qu’emportera avec lui quand, sa mission accomplie, José Juan Ortiz, représentant à Cuba du Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF), rentrera dans son pays.

Pour les cubains et les cubaines l’image est si commune qu’elle passe inaperçue, comme certaines des politiques sociales quotidiennes qui favorisent ici le bonheur de l’enfance et de l’adolescence.

« Si j’avais mon petit-fils avec moi, la porte de ma maison serait toujours ouverte », commente l’espagnol, devant les bureaux internationaux où il a travaillé plus de cinq ans. « J’irai au travail et je le laisserait jouer dans le jardin public. Mais un enfant ne peut pas jouer dans les rues de Madrid, en Espagne, comme dans celles de Cuba, parce que son environnement n’est pas aussi favorable. »

Quel aspect de l’enfance et de l’adolescence dans notre pays soulignerait l’UNICEF pour appeler l’attention des cubains sur ce qui les différencie du reste du monde ?

Il est indubitable que durant ces vingt années de mise en œuvre à Cuba de la Convention des Droits de l’Enfant, depuis son approbation le 20 Septembre 1991, il y a eu une volonté de défendre cet accord international .comme une loi nationale

En ce domaine cependant, le pays était déjà très avancé quant aux indicateurs mesurés par l’UNICEF, comme ceux de la scolarisation complète et de la santé de la mère et de l’enfant. C’est-à-dire qu’étaient mises en application des politiques publiques antérieures à l’obligation d’appliquer la Convention.

Durant la Période Spéciale, les petits garçons et petites filles n’ont été confrontés à aucune impossibilité d’accès à ces droits sociaux, économiques et politiques, évidemment affectés par la capacité d’investissement qu’avait le gouvernement cubain. Aucune école n’a été fermée, aucun centre pédiatrique, aucun lieu destiné à l’enfance. Dans des temps si difficiles, offrir plus de protection aux enfants était vraiment sans précédent.

« Avec la crise que nous avons en Europe, nous voyons la même chose qu’avec le fameux consensus de Washington : les premières réductions portent sur les politiques sociales. Pourtant, dans ce pays, ce qui s’est fait, ça a été de les garantir. Cela a été ainsi pendant cinquante ans. Les enfants de cette île sont, toute proportion gardée, les plus privilégiés de la planète, parce qu’ils sont dans un pays économiquement pauvre, avec des droits dignes d’une société très riche. C’est quelque chose dont le peuple devrait être plus conscient. »

Quelles réalités et pratiques cubaines pourraient intéresser l’Unicef, dans l’objectif de diffuser la Convention des Droits de l’Enfant ?

La pratique la plus unanimement saluée réside dans le fait qu’à Cuba nous n’avons pas une seule fois été empêchés par le gouvernement de mener nos tâches de coopération au développement des politiques publiques. Je travaille depuis 1977 dans la coopération internationale, et jamais auparavant cela n’avait été si facile. Notre relation de travail est absolument horizontale et chaque divergence que nous rencontrons est traitée dans le respect le plus total.

La responsabilité des enfants cubains ne revient pas à l’Unicef mais au gouvernement, qui décide souverainement des politiques à appliquer. Il n’est jamais question d’argent mais seulement de ce qui est le mieux pour les enfants. Ce n’est qu’à la fin que nous nous demandons de combien nous disposons, parce que l’aide solidaire internationale est très réduite, comparée aux budgets des États. Notre aide avoisine les quatre millions de dollars. A côté de cela, combien investit le gouvernement cubain ?

L’Enquête en grappes à indicateurs multiples (MICS) passe en revue des données déterminantes concernant l’enfance, comme la santé, la nutrition, l’allaitement maternel. Quelle ont été les particularité de sa mise en œuvre à Cuba ?

Pour l’application de la MICS, le cas cubain a été cité en exemple dans diverses réunions internationales. Nous sommes satisfaits des performances des cubains.

Il ne s’agit pas de sous-estimer les autres pays en développement, mais les mêmes indicateurs le disent : Cuba est le pays au monde où il y a le plus de titulaires d’une licence universitaire par habitants. La compétence des cubains est vraiment incroyable, et quand il faut fixer des critères techniques, l’interlocuteur cubain est toujours très qualifié, ce qui rend possible également une plus grande efficacité dans la mise en application des programmes de coopération.

Nous devons encore travailler à faire face à certains défis, y compris la logistique et la souplesse dans la prise de décisions. Souvent, la décision technique devance la décision politique et cette dernière tarde habituellement un peu plus. De la même manière, compte tenu de la situation économique mondiale en général et cubaine en particulier, les investissements doivent être mesurés de façon à être le plus rentables possible conformément aux priorités fixées.

Quel est votre avis sur la famille cubaine et ses enfants ? Quels appuis institutionnels faudrait-il renforcer la concernant?

Le machisme a engendré une idéologie et un mode de vie, où la femme est subordonnée au processus de procréation. Je ne vais certes pas citer (Friedrich) Engels, mais il est clair que la structure familiale est soumise à des sphères de pouvoir. De là, il suit que la protection offerte par la famille aux enfants doit fondamentalement être promue par des politiques publiques.

Un exemple de ce qu’entend l’État cubain par « protection de l’enfance est la période de congé maternité, infiniment plus longue que dans n’importe quel autre pays. Il s’agit aussi d’une période protectrice pur les enfants et pour les droits de la femme.

Toutefois, dans le monde actuel, l’opinion concernant la protection de l’enfance dans la famille manque beaucoup de cohérence entre le niveau légal des droits de la femme et les possibilités réelles pour celle-ci d’en jouir.

Aujourd’hui, dans les pays développés, le salaire des femmes, à travail égal,est toujours inférieur à celui d’un homme. Et la protection des petits garçons et des petites filles ne sera pas complète avant que les droits des femmes ne soient pleinement garantis. C’est pourquoi il faut en finir avec le machisme mental et structurel.

Vous ne croyez pas, cependant, que la famille cubaine est trop protectrice, aux dépens de l’autonomie des pkus petits ?

Le Latin et l’Africain sont très proches de leurs familles. Cela engendre un certain caractère et ce caractère engendre une certaine culture et la culture, le développement. Ici, la famille est machiste et, ce me semble, excessivement protectrice, elle gâte trop les enfants. Comme anthropologue, je comprends que ce comportement est multicausal.

D’un autre côté, les défis du développement laissent aujourd’hui moins de temps à consacrer à la famille. Le stress que représente le travail, fait qu’on demande plus de détente individuelle. Quant aux enfants, il y a des opportunités d’auto-éducation à travers les nouvelles technologies.

Cette attention portée aux enfants de façon plus impersonnelle et passant plus souvent par les objets, existe aussi ici, de la part de certains parents. Si l’enfant veut plus de chaussures de marques, ils font des efforts surhumains pour les acheter. C’est une mauvaise éducation ; c’est comme dire : je ne t’accorde pas plus d’attention mais je le compense en satisfaisant ta demande.

Je crois qu’à Cuba comme ailleurs, les loisirs en famille ont beaucoup perdu de leur qualité. La détente individuelle est désormais plus importante. Chacun fait comme il veut. Pourtant, dans le cas des adolescents, quand nous, adultes, nous les voyons jouer, ou, dans la calle G faire la cour tranquillement à leur petite amie, la première chose que nous nous demandons c’est s’ils ne peuvent pas faire quelque chose d’utile. Mais, précisément, ils font la chose la plus utile pour eux : essayer d’être heureux en construisant une relation avec les autres.

Marshall McLuhan parlait dans les année 50 du village global, aujourd’hui, plus qu’un village, c’est un quartier global. Aujourd’hui, un gamin cubain est en contact avec des gamins d’autres nationalités par Internet, et il parle déjà de reggaeton avec un gamin indien, parce qu’en Inde aussi on écoute et on aime le reggaeton.

Ce village global crée sans cesse plus d’intercutluralité, et le risque de l’uniformité. Il y a une sorte de standardisation qui laisse penser que tous les gamins sont pareils. Non, chacun est comme il est, et il y a des façons d’être différentes. »

2 commentaires

  1. l’argent ne fait pas le bonheur
    l’humain doit être prioritaire
    le bonheur des enfants dépend de leur environnement
    en dehors de la politique de l’argent roi

  2. Merci pour ce texte qui donne envie d’aller voir ceux qui suivent.


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