L’Ecole Latino-Américaine de médecine aujourd’hui (5/5), par Don Fitz

source : The Monthly Review

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Voici la dernière partie de l’article de Don Fitz sur l’Ecole Latino-Alméricaine de Médecine nn loin de La Havane. Les volets précédents sont disponibles ici.

Ce que représente l’ELAM pour ses étudiants

Pourquoi des étudiants du monde entier vont-ils à l’ELAM? Pour Exa Gonzalez, du Mexique, c’est un discours de Fidel Castro qui a changé sa vie. Pour Ketia Brown de Californie, l’association unique de la médecine traditionnelle et de la pratique moderne ont été le déclencheur. [27] Pour la cubaine-américaine Cassandra Cusack-Crubelo, étudiante en deuxième année, c’était l’opportunité de partager un rêve altruiste en revenant au pays où ses grands-parents avaient été des révolutionnaires. [28]. Mais pour beaucoup, les raisons d’aller à l’ELAM sont liées à la fois à la possibilité de se payer des études de médecine et de prendre part à un projet visionnaire. Ivan Angulo n’est pas le seul étudiant qui n’aurait pas eu les moyens d’entrer dans une fac de médecine normale.
Anmnol Colindres, d’El Paraiso au Honduras, avait longtemps voulu être médecin, mais son père, qui avait été garde-forestier jusqu’au coup d’Etat du 28 Juin 2009, ne pouvait pas financer ses études. [29]. Amanda Louis, de l’île caribéenne de Sainte-Lucie, a le sentiment que l’ELAM lui offre une opportunité qu’elle n’aurait jamais eue, compte tenu des revenus de son père, chauffeur de taxi, et de sa mère, vendeuse de rue. [30]. Dennis Pratt, qui a grandi au Sierra Leone jusqu’à ce que sa famille déménage à Jonesboro, en Georgie, ne voulait pas passer des années à rembourser des prêts contractés pour payer ses études de médecine et s’est immédiatement porté candidat quand il a entendu parler de l’ELAM. [31]
Comme d’autres étudiants de la nation insulaire du Pacifique de Tuvalu, Jonalisa Livi Tapumanaia est enthousiaste à l’idée que l’ELAM soit en train de permettre qu’il y ait un médecin sur chacune des dix îles principales de son pays, qui souffre déjà de la montée des eaux liée au réchauffement climatique. Son gouvernement peut seulement lui payer un aller-retour chez elle tous les trois ans- et son père, qui dirige une station-essence et sa mère, qui travaille dans un tribunal, ne peuvent le lui payer. [32]
Il est tout aussi coûteux de rentrer voir sa famille au Kenya, pour Lorine Auma. Elle la verra une seule fois durant ses six années d’études. Son père, un comptable, et sa mère, travaillant occasionnellement dans une imprimerie, n’avaient pas les moyens de l’envoyer dans les coûteuses facs de médecine du Kenya. [33]. Keitumetse Joyce Lestiela, a rapporté qu’il n’y avait pas de fac de médecine dans son Lesotho natal et sa mère, enseignante, n’avait pas d’argent pour l’envoyer dans une école de médecine onéreuse dans l’Afrique du Sud voisine. [34]
Il est clair qu’un large nombre, probablement la majorité, des étudiants de l’ELAM, n’auraient pas pu étudier la médecine sans cette institution. Une partie de leur éducation consiste à  apprendre comment l’amélioration de la santé à Cuba a nécessité de se concentrer sur les soins préventifs de proximité. La médecines étasunienne est tellement surspécialisée que seulement 11% des médecins sont des généralistes de proximité. En revanche, presque les deux tiers des médecins cubains pratiquent la médecine familiale. Alors que le rapport entre le nombre de généralistes et la population est d’environ 1/3200 aux Etats-Unis, il est d’environ 1/600 à Cuba, le rapport le plus élevé au monde. [35]
Beaucoup des étudiants de l’ELAM avec lesquels j’ai parlé projettent de pratiquer la médecine générale. Mais plusieurs autres ont le sentiment que le besoin de spécialistes pratiquant des tarifs abordables dans leurs pays les appelle à continuer leurs études après l’ELAM. Ivan Angulo, du Pérou, projette de se spécialiser en orthopédie. Dennis Pratt espère exercer la pédiatrie et la médecine interne au Sierra Leone. Ivan Gomez de Assis aimerait pratiquer l’orthopédie au Brésil. [36]. Walter Titz, brésilien lui aussi, aimerait pratiquer la médecine générale quelques années pour ensuite étudier la psychiatrie. [37]
Amanda Louis explique que son pays natal, Sainte-Lucie, n’a qu’un seul oncologue et qu’un ORL, mais a le sentiment qu’il y a assez de généralistes et de gynécologues. Il aimerait se spécialiser en néphrologie (reins). Yell Eric pense qu’il y a beaucoup de généralistes dans son île africaine de Sao Tomo Principe, et n’est pas certain de vouloir se spécialiser. [38]. Quand Lorine Auma retournera au Kenya, elle aimerait se spécialiser en orthopédie ou en psychiatrie. Un profl plus représentatifs est peut-être celui de Joyce Letsiela, qui est enthousiaste à l’idée d’aider des communautés défavorisées au Lesotho et a le sentiment qu’il y a une pénurie de généralistes comme de spécialistes.
Défis
Tandis que l’ELAM réserve 500 places pour des étudiants étasuniens, seulement 117 américains étaient inscrits en Avril 2010.  La Fondation Intereligieuse pour l’Organisation Comunautaire (IFCO), qui recrute les candidats étasuniens, encourage fermement les noirs pauvres à s’inscrire. Mais l’exigence fondamentale est que les étudiants démontrent une volonté ferme de travailler dans des communautés défavorisées. [39]
Beaucoup de jeunes des États-Unis, qui pensent à aller à l’ELAM, trouvent le moyen de contacter des étudiants étasuniens déjà sur place. Un moyen encore meilleur est de contacter l’IFCO et de prévoir une visite à l’école. Une fois sur le campus, il est facile de parler à des étudiants des Etats-Unis ou à des étudiants d’autres pays anglophones.
On peut juger une école de médecine sur plusieurs critères :
1.L’apparence extérieure. Comparé au luxe des écoles de médecine étasuniennes, il manque quelques petites choses à l’ELAM. L’eau courante n’y est disponible qu’à certaines heures, et on doit tirer la chasse des toilettes avec un seau d’eau. Cuba doit souvent sacrifier le superflu pour s’assurer que tout le monde obtienne le nécessaire.
2.La qualité de la formation. Bien que l’ELAM fournisse des livres en espagnol, d’autres ouvrages peuvent être difficiles à obtenir.  Les écoles étasuniennes fournissent une formation articulée directement aux examens alors que les étudiants de l’ELAM accroissent leur expérience sur le terrain beaucoup plus tôt.
3.Le dévouement à la cause d’une nouvelle médecine. C’est là-dessus que l’ELAM surpasse toutes les autres écoles de médecine du monde (bien que le Venezuela pourrait bientôt avoir des écoles comparables). C’est pour cette raison que les étudiants devraient s’inscrire.
Le soir avant de revenir de mon dernier voyage à La Havane, j’ai eu une longue conversation sur l’ELAM avec ma fille, Rebecca Fitz, maintenant inscrite en troisième année, et son compagnon, Ivan Angulo, qui vient de finir sa sixième année. [40]. Ils m’ont fait la liste de nombreuses choses que l’ELAM fournit gratuitement : 1) les cours et les manuels ; 2) le logement à l’internat ; 3) les repas (trois par jour) ; 4) les soins médicaux, y compris les urgences et la chirurgie élective (Beaucoup d’étudiants de l’ELAM reçoivent des traitements correctifs comme la chirurgie oculaire ou les appareils dentaires.) ; 5) des objets comme les deux uniformes scolaires, le stéthoscope, le tensiomètre, les moustiquaires, les chaussures, les chaussettes, les draps, les couvertures, les vestes et les couverts ; 6) les produits rationnés,  y compris le savon, le papier toilette (n’allez nulle part à Cuba sans votre propre papier toilette), la lessive, le dentifrice, le déodorant, les fournitures scolaires ; et 7) une bourse de 100 pesos par mois (je me suis payé une glace sur le campus pour un peso. Une bière coûte environ dix pesos. Donc les étudiants peuvent se changer les idées en buvant une petite bière tous les trois jours.)
En revanche, l’ELAM représente un défi pour les étudiants habitués à la vie aux États-Unis. La première exigence pour être accepté, c’est d’attester d’un engagement passé en faveur de la justice sociale. L’ELAM n’existe pas pour permettre aux gens d’étudier la médecine gratos. On attend des étudiants qu’ils prouvent qu’il donneront à leurs communautés autant que l’ELAM leur aura donné.
Bien que l’ELAM couvre les dépenses fondamentales durant la scolarité, les étudiants doivent être capables de se déplacer jusqu’à Cuba et d’en revenir. Ce n’est pas un problème pour la plupart des étudiants étasuniens ; mais beaucoup d’étudiants n’ont pas les moyens de rentrer chez eux durant l’été. L’IFCO encourage les étudiants de valider des cours de niveau universitaire en biologie, chimie, physique avant de rejoindre l’ELAM, pour qu’ils puissent se concentrer sur l’espagnol après leur arrivée. Les étudiants de la plupart des autres pays peuvent commencer leurs études de médecine immédiatement après le lycée et peuvent suivre les cours de sciences dont ils ont besoin durant une première année supplémentaire.
Les étudiants doivent être capables de vivre dans un pays sans luxe excessif. La plupart ne trouvent pas cela trop difficile, puisqu’ils sont conscients que Cuba maintient une espérance de vie égale à celle des États-Unis en s’assurant que chacun reçoit ce qui est indispensable. L’embargo économique des États-unienne fait qu’il n’y a pas beaucoup plus. Les étudiants devraient être prêts à se laver avec un sceau d’eau et à vivre avec les cyclones mais sans air conditionné. N’espérez pas utiliser une carte bancaire étasunienne à Cuba.
La cafeteria sert une nourriture de cantine qui manque de la diversité que beaucoup aimeraient. Il n’est pas rare d’éprouver des difficultés à s’ajuster à l’insatisfaction de certains besoin de confort individuel, comme les brownies, l’eau chaude ou la jouissance d’un espace privé personnel. La norme est l’engagement politique, ce qui est merveilleux pour certains mais surprenant pour d’autres. Par exemple, on s’attend (sans que ce soit une obligation) à ce que les étudiants participent à  des activités de la délégation de leur pays, et les débats organisés dans les classes peuvent porter sur le rôle de leur pays dans l’impérialisme.
L’ELAM est conçue pour des étudiants qui quittent leur pays pour la première fois, parfois à l’âge de seize ans, pour rejoindre une école de médecine. Les américains, qui sont souvent plus âgés, peuvent être surpris par les obligations comme les cours d’éducation physique ou l’obligation de dormir sur le campus les lundis et vendredis.
En définitive, une large majorité d’étudiants vient de pays qui souhaitent désespérément envoyer des étudiants à l’ELAM pour qu’ils deviennent de médecins formés à la cubaine. Ce n’est pas le cas du Brésil et des États-Unis. L’Association Médicale Brésilienne, Colégio Médico, a une politique distincte de celle du gouvernement Lula et ne reconnaît pas les diplômes de l’ELAM. Les étudiants étasuniens n’ont pas ce problème, mais ils doivent passer certains examens comme tous ceux qui reçoivent un diplôme étranger, et ils doivent étudier intensément certaines questions reposant sur un modèle médical étasunien plutôt que cubain.
Les étudiants étasuniens ne doivent attendre aucun soutien de la Section des Intérêts Américains, qui fait office d’ambassade (il n’y a pas d’ambassade du fait de la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays). Bien qu’il soit légal de voyager à Cuba à des fins de formation (telles que des études de médecine), le gouvernement étasunien impose plus de restrictions hostiles sur les voyages à Cuba que pour n’importe quel autre pays, et ne fait rien pour soutenir les étudiants de l’ELAM.
Une confirmation du pouvoir de l’ELAM
Peut-être que l’antagonisme extrême du le pays le plus violent de la planète est une confirmation du pouvoir de l’ELAM. Le modèle cubain de santé publique cherche à  comprendre les problèmes médicaux en étudiant l’ensemble complet du contexte humain de ces problèmes. L’ELAM est capitale dans les efforts de Cuba de relier son système médical aux besoins de personnes défavorisées à travers le monde. Le modèle cubain est basé sur la croyance qu’on ne peut agir sur les maux de l’humanité sans agir sur la société qui crée la base de ces maux.
Ce modèle a attiré plus de 20 000 étudiants étrangers. Cassandra Cusack Curbelo croit qu’ “aucune expérience n’est comparable à celle de l’union de milliers de personnes dotées de la même idée de la médecine. Il semble que nous ne soyons pas de continents différents, mais que nous sommes un seul peuple partageant une histoire et une lutte communes. C’est ce sur quoi l’ELAM nous fait ouvrir les yeux.”
D’après Ketia Brown, une étudiante de troisième année de médecine, “ l’ELAM est la révolution réalisée. Nous devons tenter d’avoir un projet révolutionnaire dans un monde capitaliste.” L’ELAM est un tel projet. C’est une lutte pour une nouvelle conscience médicale qui puisse faire partie de la lutte pour améliorer la santé mondiale.

27] Interview with Ketia Brown, ELAM, May 31, 2010.
28]Interview with Cassandra Cusack Curbelo, ELAM, January 23, 2010.
29] Interview with Anmnol Colindres, ELAM, May 26, 2010.
30] Interview with Amanda Louis, ELAM, May 28, 2010.
31] Interview with Dennis Pratt, ELAM, May 26, 2010.
32] Interview with Jonalisa Livi Tapumanaia, ELAM, May 28, 2010.
33] Interview with Lorine Auma, ELAM, June 2, 2010.
35] Interview with Keitumetse Joyce Letsiela, ELAM, June 2, 2010.
36] Lee T. Dresang et al., ”Family Medicine in Cuba.”
37] Interview with Ivan Gomez de Assis, ELAM, May 27, 2010.
38] Interview with Walter Titz, ELAM, June 2, 2010.
39] Interview with Yell Eric, ELAM, June 2, 2010.
40] For detailed information on ELAM, current curriculum for U.S. students, and an application, see http://pastorsforpeace.org.
41] Interview with Rebecca Fitz and Ivan Angulo Torres, Havana, Cuba, June 3, 2010.

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