Le matérialisme historique et le capitalisme (1/2) par G.A. Cohen

source : Gerald Allen COHEN, Karl Marx’s theory of history. A defence, Oxford University Press, 1978, chapitre VII, “The productive forces and capitalism” (extraits)

traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société

Né dans une famille juive communiste du Canada, G.A Cohen (1941-2009) est un auteur méconnu en France. Cet ancien professeur de l’Université d’Oxford est peu traduit dans l’Hexagone, alors qu’il a été à l’origine d’un important courant marxiste dans l’Université anglo-saxonne : le marxisme dit “analytique”, qui a malheureusement fini par se dissoudre dans le “révisionnisme” d’auteurs comme Jon Roemer et Jon Elster et, finalement de Cohen lui-même, qui a finalement fait une sorte de retour au socialisme utopique. Son ouvrage principal, cependant, par l’influence qu’il a eu sur le marxisme universitaire des pays anglo-saxons et, dans une moindre mesure, scandinaves, mérite d’être connu, et ce beaucoup plus que le catastrophique Making sense of Marx de Jon Elster (rebaptisé à juste titre Making non-sense of Marx par la revue de Bourdieu, Les Actes de la Rehcerche en Sciences Sociales, au moment de sa traduction française) pourtant publié chez nous sous le titre Karl Marx. Une lecture analytique. Karl Marx’s theory of history. A Defence a obtenu le prix Isaac Deutscher en 1979. La défense du marxisme par Cohen repose sur l’interprétation non-dialectique du matérialisme historique qu’on découvrira ci-dessous. Il en s’agit pas pour Changement de Société de  la soutenir, mais plutôt de la faire découvrir, comme une pièce du débat théorique sur et dans le marxisme. Le vide théorique est peut-être une des causes du vide politique actuel, dans lequel Marine Le Pen est en train de se faufiler. Sur l’état présent du marxisme théorique, Changement de Société a publié plusieurs articles et traductions, disponibles ici, ou encore .

En dehors des étapes intermédiaires et des formes transitionnelles, nous pouvons distinguer quatre “époques successives dans la formation économique de la société”, correspondant à des niveaux distincts du développement de la puissance productive de la société :

La première corrélation est évidente. Selon Marx une société de classe est, par définition, divisée entre un groupe qui produit et un groupe qui ne produit pas. Pour que ce dernier survive, le premier doit créer des valeurs d’usage au-delà de ce dont il a besoin pour lui-même : il doit y avoir un surplus pour soutenir la classe improductive. En conséquence, les classes sont exclues quand la puissance productive est si faible qu’aucun surplus n’est disponible.
Pour autant qu’il y a un surplus, la société de classes est possible, mais si le surplus est petit, elle ne peut pas être une société de classe capitaliste. Mais pourquoi devrait-il y avoir des classes classes au second stage du développement productif? Cette question sera explorée à la section 7.
Ensuite, vient le surplus modéré, qui est nécessaire pour l’introduction répétée de nouvelles forces productives, et donc pour un investissement capitaliste régulier. Comme “aucun autre mode de production [le capitalisme] présuppose un certain niveau des forces productives de la société et leurs formes de développement comme prérequis historique” et il s’agit, nous le voyons, du niveau auquel elles sont conduites par la petite industrie et l’agriculture au moment de la dissolution du féodalisme et de la société transitionnelle post-féodale. La petite production crée les conditions de progrès productifs ultérieurs qu’elle ne peut accomplir elle-même. Le capitalisme est alors nécessaire, si le développement doit continuer, et c’est, écrit Marx, pourquoi il apparaît.
Si le capitalisme seul peut accomplir le développement dans le cadre du troisième niveau productif, alors le socialisme ne peut pas le faire. Son prérequis en matière de productivité est un surplus massif, assez gros pour faire que l’essentiel de la vie, du temps et de l’énergie de chacun ne doivent plus être dépensés à produire tristement les moyens de fins contraignantes. La mission du capitalisme est de conduire l’humanité à ce niveau d ‘abondance où il se subvertit lui-même et ouvre la voie à une société sans classes.
Marx aurait sans aucun doute accepté la division quadripartite des formes sociales construite plus haut, et l’alignement proposé entre ces formes et différents niveaux de puissance productive. Mais il a fait, bien sûr, des différences structurelles plus fines que celles données dans le tableau 4, en particulier à l’intérieur de la société de classe précapitaliste, qui comprend une grande diversité de formes, dont l’esclavage et le servage sont les plus proéminentes.  Marx a-t-il alors supposé que celle des structures de classe pré-capitalistes qui prévaut pouvait être expliquée en termes de niveau de développement de la puissance productive? Et si les variations du pouvoir productif n’expliquent pas les différences structurelles à l’intérieur de la société de classe précapitaliste, à quel point cela embarrasse-t-il le matérialisme historique tel que nous l’avons présenté?

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