Du chômage partiel à la résurrection de la « valeur travail »

Jean-Maire Harribey

source : le blog de Jean-Marie Harribey, 24 janvier 2012

Jean-Marie Harribey a été professeur agrégé de sciences économiques et sociales. Il est maître de conférence en économie à l’Université Bordeaux IV.

La présidence de Nicolas Sarkozy avait mal commencé : un forfait en bafouant le résultat du référendum sur le projet de traité constitutionnel européen, et une imposture en promettant le « travailler plus pour gagner plus » et ainsi la fin du chômage. Cinq ans après, toutes les structures de la finance qui ont causé la crise ont été maintenues, alors qu’on nous jurait de ramener le capitalisme à la raison, et, pour lutter contre le chômage, on invente le chômage partiel. Comment les forces politiques et citoyennes qui lui étaient opposées ont-elles pu laisser le président gouverner grâce à une communication par antiphrases ?

Désertion politique

Essayant de comprendre pourquoi la gauche avait perdu la bataille de la présidentielle et des législatives de 2007, et pourquoi le syndicalisme avait déjà subi deux défaites sur les retraites (1993 et 2003) et s’apprêtait à en subir une troisième (2010), je me risquais à émettre quelques hypothèses dans une chronique de Politis en octobre 2007 : « Du travail pour qui au travail pour quoi » :

« La gauche social-libérale est allée progressivement d’abandon en abandon : du rejet des 35 heures par Ségolène Royal au cri du cœur de François Hollande : “C’est vrai que la France ne travaille pas assez.” La confusion est sciemment entretenue dans le public entre la durée individuelle du travail de ceux qui ont un emploi et le nombre total d’heures travaillées qui dépend certes de la durée individuelle mais aussi du nombre de travailleurs ayant un emploi. Si le nombre total d’heures travaillées est faible, ce n’est pas à cause de la soi-disante trop faible durée individuelle du travail, c’est à cause du nombre d’emplois offerts insuffisant. Voilà l’origine de la faiblesse, en France, du taux d’emploi de la population en âge de travailler. Ce serait pire encore si la durée individuelle de travail augmentait pour une même production car le nombre d’emplois diminuerait.

Pourquoi autant de confusions et d’atermoiements de la part de la gauche bien-pensante ? Au moins deux raisons intellectuelles et une d’ordre politique. Au cours des deux dernières décennies, il était de bon ton de jeter aux orties les fondamentaux de la critique de l’économie capitaliste, sous prétexte “d’échec du marxisme”. Or, la critique du rapport social salarial n’a pas pris une ride : la force de travail manuelle et intellectuelle est seule productrice de valeur économique, n’en déplaise aux partisans des fonds de pensions et autres fonds spéculatifs. Et cette force de travail est exploitée et aliénée, de plus en plus à l’époque du néolibéralisme, d’où l’extraordinaire enrichissement des riches, via les revenus financiers. Au lieu de cela, quel bric-à-brac idéologique nous a servi l’orthodoxie ayant gagné les rivages de la gauche ? Le travail n’est plus la source de la valeur (économique) et, sur cette base prétendument objective, sa « valeur » disparaît, entendue au sens économique et philosophique. Dans ces conditions, l’objectif du plein emploi devient une vieille lune.

Les penseurs, et notamment les économistes, classés à gauche seraient-ils atteints de cécité, au point de ne pas voir la récurrence de crises financières qui traduisent toujours en fin de compte les soubresauts et les contradictions de l’accumulation du capital et d’ignorer que les bonnes affaires comme les mauvaises sont payées par le travail ? Sans doute une dose d’aveuglement et aussi une de cynisme. Car, finalement, la méconnaissance de la réalité du travail renvoie à la pusillanimité, pour ne pas dire le refus, des politiques à remettre en cause la répartition des revenus directement issue de l’ordre néolibéral. Le chômage est une question d’affectation des gains de productivité : davantage pour les dividendes que pour la masse salariale ou l’investissement. Idem pour le financement de la protection sociale : le leitmotiv étant désormais de faire reculer la part de la richesse socialisée. Idem pour le développement de la plupart des pays émergents : priorité à l’insertion dans le jeu des multinationales qui tirent profit d’une main-d’œuvre bon marché plutôt que de répondre aux besoins des populations locales. »

À la sortie du « sommet social » du 18 janvier 2012, convoqué par l’Élysée pour masquer le bilan totalement antisocial du quinquennat, les responsables syndicaux ont plus ou moins approuvé la proposition de favoriser le chômage partiel pour éviter les licenciements en cas de difficultés économiques des entreprises. Les commentaires journalistiques sont allés dans le même sens, à partir de l’idée que c’était préférable à des licenciements secs. Presque personne n’a fait remarquer que, si cette préférence pouvait être admise à l’échelle individuelle, elle devenait la pire des variables d’ajustement lorsqu’elle était érigée en nouvelle norme collective. L’imposture est qu’après des décennies de propagande libérale, parfois rejointe par un social-libéralisme pseudo-keynésien, fustigeant le partage du travail qui serait malthusien car il signifierait une moindre action en faveur d’une forte croissance pour promouvoir l’emploi, aujourd’hui les mêmes vantent ce partage, mais organisé de la plus mauvaise façon. La promotion de l’emploi à temps partiel, surtout pour les femmes, ne suffisait plus, il fallait celle du chômage à temps partiel. La boucle est bouclée puisque se parachève la modification progressive des normes sociales en matière de contrat de travail.

Désarroi intellectuel

A-t-on vraiment compris pourquoi le patronat a toujours été violement opposé à la réduction de la durée légale du travail et, en revanche, prêt à concéder quelques miettes de réduction si elles sont décidées par accords de branches ou, mieux encore, par entreprises ? Parce que la grande supériorité de la réduction de la durée légale du travail (hebdomadaire, congés payés, avancée de l’âge la retraite, etc.) est de procéder à une péréquation de la répartition des gains de productivité entre les travailleurs des différents secteurs d’activité. En effet, si les gains de productivité les plus élevés apparaissent le plus souvent dans l’industrie, en réalité, ils ne sont pas seulement dus à la performance de celle-ci, mais ils sont engendrés par l’ensemble de la société grâce à un système éducatif en amont et des infrastructures environnantes. Il est donc parfaitement légitime que tous les travailleurs puissent bénéficier également de la RTT. La productivité est le fait du « travailleur collectif », comme disait Marx. Et ça, le patronat l’a bien compris, car cette équi-répartition de la productivité et du temps de travail suppose, pour réussir, une meilleure répartition des revenus.

Pour éloigner une telle perspective, le Medef et tous les commentateurs libéraux mettent aujourd’hui en avant que le coût du travail en France serait plus élevé qu’en Allemagne et nous ferait perdre en compétitivité. Même Mélenchon s’est fait piéger lors de son passage dans l’émission d’Antenne 2 : le journaliste lui a montré un graphique sur l’évolution des coûts du travail comparés entre les deux pays, en lui faisant croire (et par la même occasion, à tous les Français) qu’il s’agissait des niveaux de ces coûts. Or, si le coût a sans doute augmenté plus vite en France qu’en Allemagne ces dernières années, il partait de plus bas et les deux coûts sont à peu près équivalents aujourd’hui.

Qui n’a pas entendu mille fois que la protection sociale pesait trop sur le travail ? À un point de saturation tel que tout le monde en oublie qu’il ne peut en être autrement, puisque toute valeur économique provient du travail. Et personne ne s’arrête un instant sur la distinction à établir entre la source de tout prélèvement (la valeur ajoutée par le travail) et l’assiette de son calcul qui peut varier beaucoup entre la masse salariale, toute la valeur ajoutée (donc incluant les profits en sus des salaires), ou bien, après répartition primaire, tous les revenus du travail et du capital ou une partie d’entre eux, etc. Si la source première est toujours la même – le travail – et si le paiement final est toujours acquitté à travers les prix des biens et services, l’effort est réparti différemment selon l’assiette retenue. C’est incompréhensible à droite, ça l’est presque autant à gauche.

Tous les néolibéraux invoquent le retour à la croissance, et font semblant d’ignorer qu’ils ne l’obtiendront pas par l’austérité. Le communiqué de l’agence Standard & Poor’s devrait pourtant les éclairer : il affirme que l’austérité aggravera la récession mais il en réclame davantage encore. En outre, les néolibéraux, rejoints par nombre de keynésiens oubliant l’enseignement de leur maître dans Perspectives économiques pour nos petits-enfants[1] ne comprennent pas que, de toute façon, en elle-même, la croissance ne crée aucun emploi car elle est en interaction avec les évolutions de la productivité et du temps de travail. Ce qui crée de l’emploi, c’est l’écart entre l’évolution de la production et celle de la productivité par tête. Et cet écart est d’autant plus grand que 1) la production croît plus vite que la productivité par tête ou bien 2) que la RTT est importante. Si on veut éviter la catastrophe écologique, c’est la seconde voie qu’il faut privilégier.[2]

Le désarroi intellectuel a atteint son comble ces jours derniers avec la publication de l’enquête sur le travail réalisée auprès de 7000 auditeurs de Radio France. France Inter (23 janvier) et Le Monde (24 janvier) ont invité la sociologue Dominique Méda, membre de l’équipe de chercheurs ayant conduit l’enquête, à présenter les résultats de celle-ci. Elle explique que les catégories de cadres, de professions intellectuelles et de professions intermédiaires que l’on avait cru jusque-là relativement satisfaites de leur travail et préservées de la dégradation ambiante des conditions de travail expriment une profonde lassitude devant les nouvelles méthodes de management et les exigences de rentabilité. La grande majorité des personnes interrogées disent leur regret de ne pas trouver d’épanouissement dans leur travail. Et Dominique Méda en conclut que « la valeur travail, malgré tout ce qu’on a dit, reste extrêmement solidement ancrée chez les personnes » (France Inter) et que « la crise a naturellement renforcé le très fort attachement au travail des Français […] par un double effet : celui du niveau du chômage qui a donné au travail – et lui donne plus encore depuis 2008 – la valeur d’un bien qui se raréfie ; celui d’un attachement spécifique des Français au travail, considéré sans doute plus qu’ailleurs comme un élément du statut social : mon travail dit qui je suis dans la société » (Le Monde).

Oubliée l’affirmation qui avait valu à l’auteur un succès médiatique : « le travail, une valeur en voie de disparition »[3] ! Cette croyance ainsi que celle de la « fin du travail » qui ont prévalu au milieu de la phase du néolibéralisme sont aujourd’hui heureusement, pour le coup, en voie de disparition. Mais que de temps perdu et d’énergie dépensée pour faire admettre que « la valeur(-)travail est une disparue qui se porte bien »[4], c’est-à-dire que le travail, contrairement à ce qu’ont prétendu, Hegel, Arendt et aujourd’hui Postone, n’était pas une réalité univoque (essence de l’homme revendiquée par Hegel et niée par Arendt, et réalité purement capitaliste pour Postone), mais qu’il était une réalité ambivalente, comme le suggérait Marx (à la fois essence de l’homme et aliénation)[5] ! Que de renoncements théoriques (le travail n’était plus le seul créateur de valeur) et politiques (il fallait abandonner la recherche du plein emploi) qui ont fait le lit de la récupération indécente par le sarkozysme de la thématique du travail !

Pendant trois décennies, on a eu droit à toutes les élucubrations intellectuelles surfant sur l’idéologie dominante :

–  Le travail ne crée plus la valeur économique, donc on peut verser des revenus dans la société qui proviennent d’un ailleurs. Quel ailleurs ? Par exemple, les fonds de pension pour payer les retraites, ou bien le stock de richesses accumulées pour verser un revenu d’existence, alors que tout revenu est un flux. Autre exemple de source miraculeuse, la connaissance, détachée de tout portage humain, considérée in abstracto comme un nouvel eldorado[6].

–  La finance crée de la richesse et les marchés sont porteurs d’efficacité, de stabilité, et sont même dotés des « vertus du pouvoir de contrôle et de sanction »[7], pouvoir qu’on voit tristement à l’œuvre avec les plans d’austérité qu’ils imposent.

–  Le PIB ne tient compte que des valeurs monétaires (ce qui est vrai), donc il faut le compléter (ce qui est impossible) en y intégrant la valeur du loisir (dixit la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi[8]) ou bien les « services économiques rendus par la nature » (nouveau leitmotiv des instances internationales qui veulent verdir la croissance[9]). Autant de thématiques voulant « reconsidérer la richesse » tout en passant par pertes et profits l’économie politique qui avait eu la sagesse de distinguer valeur d’usage et valeur d’échange, et tout en entretenant la confusion entre valeur et valeurs[10].

Nous voilà, semble-t-il, éloignés d’une réflexion sur une possible fin de règne de Sarkozy. Peut-être pas. La crise mondiale actuelle est la preuve par A + B que le capitalisme ne peut pas envisager une accumulation infinie car l’exploitation du travail et celle de la nature ont des limites. Il s’ensuit que la remise en cause des structures du capitalisme, à commencer par sa finance, ne pourra pas se faire sans une critique radicale de tous les poncifs que l’on nous avait suggérés, susurrés et imposés, nous plongeant dans un désarroi intellectuel totalement désarmant face à l’adversaire.

La valeur travail est ressuscitée. Bonne nouvelle ? Elle n’avait pas été vraiment enterrée. Elle sommeillait. Puissent ceux qui la portent par leur activité se réveiller, tout en contestant les finalités aujourd’hui assignées à ce travail, de telle sorte qu’ils puissent s’épanouir dans toutes les dimensions de leur vie.


[1] J.M. Keynes, Perspectives économiques pour nos petits-enfants, dans Essais sur la monnaie et l’économie, 1930, Paris, Payot, 1971.

[2] Voir le chapitre 3 des Économistes atterrés, Changer d’économie (LLL, 2011), et le chapitre 6 d’Altergouvernement (Le Muscadier, 2012).

[3] D. Méda, Le travail, Une valeur en voie de disparition, Paris, Alto, Aubier, 1995. Pour une critique de cette thèse et des thématiques qui s’en sont suivies : J.M. Harribey, L’économie économe, Paris, L’Hramattan, 1997 ; « Travail, emploi, activité : essai de clarification de quelques concepts », Économies et Sociétés, Série « Économie du travail », A.B., 1998, n° 20, 3, p. 5-59. Dominique Méda avait ultérieurement nuancé, voire démenti en partie, sa thèse antérieure dans « Quelques notes pour en finir (vraiment) avec la “fin du travail”, Revue du Mauss, n° 18, Deuxième semestre 2001, p. 71-78, et dans Travail : la révolution nécessaire, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2009. Mais c’était trop tard : l’affaire de la double disparition de la valeur-travail en tant que théorie économique et de la valeur travail en tant qu’aspiration éthique était lancée.

[4] J.M. Harribey, « La valeur(-)travail, une disparue qui se porte bien ? La valeur-travail et l’avenir du travail en débat », dans L. Abdelmalki, A. Peeters (sous la coord. de, GATE, CNRS), Alternatives économiques et sociales, Pour entrer dans le XXIe siècle, Limonest, L’Interdisciplinaire, 2000, p. 87-98.

[5] Voir J.M. Harribey, « Ambivalence et dialectique du travail, Remarques sur le livre de Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale », Contretemps, n° 4, 4e trimestre 2009, p. 137-149.

[6] Voir J.M. Harribey, « Le cognitivisme, nouvelle société ou impasse théorique et politique ? », Actuel Marx, n° 36, septembre 2004, p. 151-180 ; « L’abeille, l’économiste et le travailleur, nouvelle fable sur la finance ? », 2010.

[7] Par charité, on taira le nom de l’auteur de cette assertion.

[8] Voir J.M. Harribey, « Richesse : de la mesure à la démesure, examen critique du rapport Stiglitz », Revue du Mauss, n° 35, 1er semestre 2010, p. 63-82.

[9] Voir J.M. Harribey, « La nature hors de prix », Ecorev, n° 38, décembre 2011, p. 36-43.

[10] À cet égard, je continue à dire à mes amis du groupe FAIR que les livres théoriques de D. Méda, Qu’est ce que la richesse ?, Paris, Alto, Aubier, 1999, et de P. Viveret, Reconsidérer la richesse, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2003, contenaient un contresens sur l’économie politique, qu’ils ont par la suite atténué : voir J.M. Harribey, « Quand le sage montre la lune, le fou regarde le doigt, Quelques propositions pour contribuer au débat sur la richesse », 2008.

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