La libréalisation économique et l’emploi, par Julio Gambina, German Pinazo et Victor Mendibil

source : El Blog de Julio C. Gambina, 13 janvier 2012

traduit de l’espagnol par Marc Harpon pour Changement de Société

Julio Gambina, d’Argentine, est président de la Fondation pour les Recherches Sociales et Politiques (Fundación de Investigaciones Sociales y Políticas, FISYP ), dont German Pinazo est également membre. Victor Mendibil est Secrétaire Général de la Fédération des Juristes Argentins (Federación Judicial Argentina).

C’est un fait connu que beaucoup d’analyses confondent, ou feignent de confondre, le fait que deux phénomènes ont lieu simultanément et l’existence d’une relation de causalité entre les deux. Cela semble être le cas d’une note récemment publiée par l’Organisation pour la Coopération et le Développement Économique (OCDE), qui signale les prétendus bienfaits de la libéralisation économique en termes d’emploi [1]. Un objectif  évident pour une institution liée à la domination mondiale et qui fait de la propagande en faveur de la libéralisation de l’économie en temps de crise du capitalisme. Associer la problématique de la libéralisation à la croissance de l’emploi revient à délégitimer les revendications des travailleurs contre les ajustements promus par les politiques de sortie de crise des classes dominantes du capitalisme mondial.
L’article commence sans attendre par poser une question typique de ce genre d’analyse : le commerce international détruit-il des emplois ou en crée-t-il ? On serait tenté de répondre par une évidence : cela dépend. Cela dépend du contexte historique, du genre de pays dont il est question, du type de commerce, et des circonstances. Une entreprise peut délocaliser une partie de sa production de l’Europe à l’Asie en quête de bas salaires, et cela peut causer du chômage en Europe, mais maintenir le niveau d’emploi global inchangé. Ou cela peut provoquer une augmentation de l’emploi mondial à cause d’une augmentation de la production, mais avec des salaires plus bas et de moins bonnes conditions de travail…cela dépend.
Acceptons cependant ce que propose l’article. Diverses notions construites par notre sens commun à partir de notre expérience historique y semblent démenties. L’article résume : a) « les économies ouvertes, à la différence des économies protégées, atteignent des niveaux plus élevés de croissance économique » ; b) « l’ouverture commerciale a contribué à la création de réseaux d’emplois » ; c) « l’emploi total est resté relativement stable ».
Discussion des arguments
Mais d’où vient cette information ? Quels sont les arguments à partir desquels nous pourrions tenir cela pour certain ?
Sur la seconde question, le texte est peu loquace. Mais revenons à la première. Nous savons que, comme le déplorait un célèbre économiste [Damodar Gujarati, ndt], si on torture suffisamment les données, elles finissent par se confesser. Mais quelles données utilise l’OCDE ?
Une analyse très simple, basée sur des données de la CEPAL [la Commission Économique pour l’Amérique Latine de l’ONU, ndt] et du Bureau des Statistiques sur l’Emploi (Bureau of Labor Statistics, Bls) des Etats-Unis [2], nous montre un tableau un peu différent. Ces 20 dernières années, le taux de chômage aux États-Unis, au Japon, en France, en Allemagne, en Italie, en Suisse et en Angleterre, a augmenté respectivement de 71%, de 140%, de 17%, de 44%, de 22%, de 361% et de 11%. Et en valeur absolue [3], dans ces pays, le nombre de travailleurs de  l’industrie a baissé de 20%, 26%, 22%, 1,4%, 5,4% ; 30% et 37% sur la même période.
Nous parlons des 20 dernières années parce que nous considérons que c’est au début des années 90 que nous pouvons situer les succès de la fièvre des libéralisations et, en ce sens, il est utile d’en voir les effets à grande échelle.  C’était l’époque de la fin de la bipolarité et du rêve de la « fin de l’histoire » et de la « fin des idéologies », qui ont permis d’imaginer une victoire du capitalisme contre toute autre ordre possible.
En Amérique Latine, nous connaissons déjà les conséquences des politiques hégémoniques des années 1990. En Argentine, si le chômage a bien diminué ces dix dernières années, d’après l’INDEC [Instituto Nacional de Estadística y Censos, l’Institut National des Statistiques et des Recensements, en Argentine, ndt], jusqu’à 7-8% de la population active n’a pas réussi à revenir aux niveaux d’environ 3-5% de chômage qu’il y avait durant toute la période allant du milieu des années 1940 à la fin des années 1980. Et de fait nous parlons d’un emploi totalement différent.
D’après les données du CEPED-UBA [Centre d’Étude sur la Population, l’Emploi et le Développement, Université de Buenos Aires, ndt], le pouvoir d’achat du salaire est aujourd’hui à son plus bas niveau depuis cette époque, ce qui explique les taux très élevés à la fois de l’emploi(42% de la population totale) et des personne cherchant un travail (comme on le disait au début…cela dépend). En ce qui concerne le Brésil par exemple, le taux de chômage en 2008 était environ le double de celui de 1995, au Mexique il est pratiquement au même niveau et au Chili, il a augmenté de 2%.
Mais, en réalité, comme nous le disions au début, ces données n’expliquent rien. Ce qu’elles font en revanche c’est montrer que rien n’indique une amélioration substantielle des chiffres du chômage telles que celles dont parlent les analystes de l’OCDE. Mais bien qu’elles montrent le contraire (comme dans le cas de l’Équateur par exemple), on aurait tort de ne pas prendre en compte les effets de la conjoncture internationale en matière de prix des produits d’exportation de nos pays. C’est-à-dire qu’on aurait tort de tomber dans l’erreur même que nous critiquons. Nous ne pouvons pas analyser la question posée par l’article en montrant seulement une corrélation entre l’ouverture économique et [la baisse de] l’emploi, parce qu’on doit prendre en compte une immense diversité de faits susceptibles de provoquer des interférences…Ce qu’on pourrait suggérer à l’OCDE, c’est de réviser ses données, parce qu’elles incitent beaucoup à affirmer le contraire de ses analyses.
Changements dans la division internationale du travail
Ce qui est certain ces dernières années, c’est que la division traditionnelle du travail et des échanges de produits du secteur primaire et produits manufacturés entre la périphérie et le centre, est en train d’être remplacée par un processus complexe où la périphérie intervient aussi (l’exportation de produits primaires continuant d’exister) dans l’exportation de produits élaborés, la périphérie augmentant également de façon significative sa participation dans les exportations de produits à haut contenu technologique.
En termes très schématiques, ce qui se passe est que certaines entreprises dotées d’une capacité d’agir à l’échelle internationale, ont acquis la possibilité de délocaliser à la périphérie des segments entiers de leurs chaînes productives (résultat du développement de la technologie de l’information et des communication),en utilisant le pays récepteur simplement comme plate-forme d’exportation.
Le processus se réduit simplement à la recherche de bas coûts de main d’œuvre. Dans le langage de Giovanni Arrighi [économiste italien, professeur à la John Hopkins University aux Etats-Unis, décédé en 2009, ndt], nous pouvons dire que nous assistons « à une division du travail où le centre est d’abord le lieu des activités cérébrales du capital transnational et la périphérie celui des muscles et des nerfs ».
Nous assistons à un processus d’expansion de la relation salariale, où la fabrique du monde se déplace du « centre » capitaliste à la périphérie. C’est la place qu’assume de plus en plus la Chine dans l’économie mondiale contemporaine, et qui explique dans une large mesure la croissance de l’emploi et de l’exploitation mondiale des travailleurs, en dépit des récentes baisses du niveau d’emploi, liées seulement en partie à la crise, dans les pays capitalistes développés. En pleine crise, des destructions d’emploi ont lieu dans les territoires traditionnels et historiques du développement capitaliste, tandis que la relation sociale d’exploitation s’étend sur de nouveaux territoires de valorisation du capital.
Mais l’exportation de produits à haut contenu technologique n’a altéré ni la participation des pays à la valeur ajoutée mondiale, ni n’a modifié sensiblement le niveau dessalaires. Fondamentalement, parce qu’il s’agit du déplacement de segments gourmands en main d’œuvre, dans le but de réduire les coûts, et non d’un processus de développement industriel, quel que soit le sens qu’on donne à cette expression.
Cette dernière question ne sert peut-être pas l’effort argumentatif et la « torture des données » qu’il implique, torture à laquelle se soumettent souvent les idéologues du libre-commerce, pour nous faire croire qu’il serait bon pour nous d’ouvrir nos frontières et de les laisser faire des affaires.
En résumé, nous sommes inquiets des contenus « professionnels » et « objectifs » que diffusent les agences internationales qui prétendent à l’impartialité. Dans le cas présent, nous voulons souligner que l’OCDE réalise des analyses qui sont des sources d’informations pour la prise de décision dans les milieux du pouvoir mondial, en particulier du G20, milieux qui définissent la direction que doit prendre le capitalisme mondial en crise.
Il s’agit non seulement de dénoncer et de désarmer l’argumentation des classes dominantes, mais aussi de construire une pensée propre pour l’émancipation des classes dominées. C’est que, ces 20 dernières années, l’offensive dominatrice du régime capitaliste pour la restauration de l’hégémonie du capital, repoussée par les luttes ouvrières et populaires durant les décennies du monde bipolaire, n’a pas été isolée. Le capital essaie de faire obstacle aux propositions d’émancipation des travailleurs, mais échoue à éviter la résistance et la construction d’alternatives politiques, sociales et culturelles, ce que prouve la réalité de Notre Amérique [l’ALBA, et la CELAC, ndt] en ce début du vingt-et-unième siècle. Il faut ajouter que le projet du capital est défendu par un modèle syndical conciliateur et possibiliste incarné à l’échelle mondiale par la Centrale Syndicale Internationale, qui a abandonné la représentation de millions de travailleurs, de la majorité précarisée. Mais on doit aussi signaler l’expérience refondatrice du groupement de travailleurs du Rassemblement Syndical pour Notre Amérique [Encuentro Sindical Nuestra America], expression d’un modèle unitaire et de classe en pleine expansion, qui rassemble des organisations de travailleurs allant au-delà du monde syndical, appelant les travailleurs de nos pays, dans des conditions de précarité généralisée,  à mettre en place un nouveau modèle d’organisation et de lutte des travailleurs pour affronter les politiques des classes dominantes et proposer une alternative anticapitaliste.

[1]http://www.oecd.org/document/31/0%2c3343%2cen_2649_37431_44171615_1_1_1_37431%2c00.html

[2] www.bls.gov.

[3] La chute du nombre de travailleurs en valeur absolue est extrêmement importante, parce que, alors que la population augmente, on peut s’attendre à ce que son effet sur le taux de chômage soit amplifié.

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