Journal d’une alphabétisatrice cubaine (+ vidéo)

source : Cubadebate, 21 décembre 2011

Changement de Société remercie Maurice Lecomte, qui a traduit cet article de l’espagnol.

Nombreuses sont les histoires de cubains de la région d’Holguin ayant participé à la Campagne d’Alphabétisation. Ce récit est basé sur les déclarations de Sonnia Labrada et les fragments de son journal original, écrit entre le 17 avril et les jours postérieurs au 22 décembre 1961, date à laquelle on a déclaré Cuba, Territoire Libre d’Analphabétisme.

Année de l’Education ; 18 Décembre 1961. Assise sur le sol tandis que j’écris, j’ai mis en équilibre mes pieds entre les barres métalliques du train. C’est comme si nous étions sur un mille-pattes avec un béret, parce que ces wagons sont utilisés pour transporter les tiges de cannes. Maintenant ils sont arrangés avec des banques en bois et un toit de lattes de bois pour nous protéger du soleil.

Des deux côtés de la voie, les paysans agitent les abécédaires entre des sourires, comme s’ils voulaient nous accompagner à La Havane pour défiler avec nous.

Il me semble encore entendre la Fanfare de Holguín, quand elle nous a offert dans la station, il y a deux jours, les accords de l’Internationale. Nous avons tant mûri depuis ce moment là… il est déjà tard, j’ai sommeil, mais je ne vais pas dormir. Je veux me repasser les faits de ces derniers mois.

VARADERO : LA FORGE

Ce 17 avril. Mon nom est Sonnia Labrada Velázquez. J’ai 17 ans et j’ai terminé ma troisième à l’école des Enseignants du Primaire de Holguín. J’appartiens à la Brigade Conrado Benítez.

Nous arrivons enfin à Varadero, après un très long voyage. Nous sommes hébergés dans l’ancienne maison de la fille de la Comtesse de Revilla de Camargo transformée en maison de vacances. C’est un chalet rose, de tuiles blanches, mais sans meubles, et avec beaucoup de lits.

Ils disent à la radio que des contre-révolutionnaires ont débarqué par le sud de Las Villas, mais ici tout va bien. Je pense que dans la maison ils restent préoccupés, tout en ayant été informés de la menace d’agression du pays avant que nous n’arrivions.

Ils nous ont déjà donné les uniformes : un béret, des bottes, un ceinturon, un signe distinctif, une chemise et un pantalon. Tout me va bien. Après les cours, nous nous baignons en mer. Ici ils m’appellent Anne Frank, parce que je n’arrête pas d’écrire.

Ce 18 avril. Dans la nuit, nous nous amusions quand la lumière s’est brusquement éteinte et il nous a été ordonné de faire silence parce qu’un bateau passait. A un moment ils nous ont ordonné de passer au sous-sol. Les filles se sont alarmées, mais pas un bruit n’a pas été entendu. Ils disent qu’il y a un débarquement de mercenaires par la Plage de Girón.

Ce 25 avril.  Aujourd’hui ils nous ont demandé si nous étions disposés à aller dans n’importe quelle partie de l’Est. Je me suis sentie honteuse de ne pas avoir franchi le pas, mais je me suis mise à penser à papa et maman : ils m’avaient demandé ne pas choisir d’aller à Baracoa. Pour moi, j’y serais allée, mais j’ai demandé à être envoyée à Holguín, et à Aguas Claras plus précisément. Je ne savais si cela serait possible, parce qu’il me semblait qu’il n’y avait pas là beaucoup d’analphabètes.

Ce 5 mai. Les sacs à dos nous ont été répartis : ils comportent cinq abécédaires, deux manuels, six carnets, six crayons, un hamac, un drapeau cubain, un portrait de Camilo, trois livres de contes de Martí, la Nouvelle Arme (une brochure destinée à l’analphabète quand il saura lire), des dossiers et des registres. De plus, il contient une conserve de lait concentré sucré, un paquet de chocolat et des bonbons. Je suis impatiente de commencer la tâche sacrée qui m’attend.

« ANNE FRANK » A HOLGUÍN

Ce 9 mai. J’ai une chance terrible : je resterai à la maison d’Orfelina Fernández (Orfe), mon amie et compagne d’école et d’alphabétisation. Elle vit à Cuartón Las Casimbas, dans le quartier Saint-Laurent, entre Holguín et Las Tunas. Le lieu est en face de la route, à 45 minutes de Holguín.

La maison est grande, en bois et zinc, avec un étage en ciment. Elle comporte deux pièces : nous dormirons dans la deuxième. La mère se nomme Mercédes et semble une bonne personne. Fermín, le père, est un grand monsieur. Avec ceux-ci vivent aussi Ernesto, le plus jeune frère, Fermín, le cadet, et Manuel, le plus grand. Tous sont très sympathiques.

Sonnia aujourd’hui chez elle à Holguin,
ville de l’est de l’île. Photo : Edgar Batista

Ce 10 mai. Notre centre d’alphabétisation est prêt. Nous avons mis des drapeaux et des portraits de Camilo. Je voudrais avoir sur l’un des murs, Martí et sur l’autre Fidel, je vais voir si je peux les ramener de la maison ce dimanche.

Je n’ai pas voulu prendre le premier élève parce qu’il avait peur et que cela me faisait peine de lui faire la classe alors qu’il était seul. Orfe l’a pris avec elle et il en ressort qu’il est intelligent, car il a rapidement appris la leçon.

Ce 11 mai. J’ai déjà mes propres élèves : Hilda, Lolita, Juan, Cachita, Susana, Elda, Romilio … J’ai appris à Elda à signer, elle est formidable. C’est la première fois qu’on lui enseigne quelque chose. Pourvu qu’à la fin de cette année elle puisse se sentir fière de pouvoir aider à lire et à écrire une personne adulte.

Ce 16 mai. Amado, le brigadiste responsable de la zone, nous a raconté que des tracts circulent avec menaces de nous pendre. Toutes les nuits, une jeune fille s’inscrit pour monter la garde près de la maison. Heureusement, nous n’avons pas eu de problèmes.

J’ai pris une douche tôt. Nous avons mangé et bientôt Romilio est arrivé. Puis, Manolo, sa femme et ses enfants. Ils se sont installés. Avec elle, je lui ai fait faire quelques opérations et avec lui, une dictée : il peut lire et écrire assez bien. Ils sont partis après 9 heures et peu de temps après, nous sommes allés au lit.

Ce 11 novembre. Demain sera un jour pour se souvenir ; nous célébrerons la victoire de la connaissance sur les ténèbres de l’ignorance à San Lorenzo que nous pourrons finalement déclarer libre d’analphabétisme. Comment vais-je présenter mes huit élèves à mes collègues de la campagne … J’ai dans mes mains la lettre que chacun d’eux a écrit à Fidel comme preuve de ce qu’ils ont appris.

Ce 15 décembre. Aujourd’hui, Holguin s’est faite belle pour le défilé. La brigade s’est rassemblée sur l’avenue los Álamos pour porter notre joie jusqu’au parc Calixto Garcia. Il y avait là beaucoup de nos camarades, que nous n’avions plus vus depuis le début de la campagne. Il fallait voir l’émotion avec laquelle nous nous sommes tous regardés.

Mais quand ils ont hissé le drapeau et qu’Holguín a été déclarée Territoire Libre d’Analphabétisme, j’ai senti que je n’étais plus en face de la Periquera, mais à quelques kilomètres de Buenaventura, à Las Casimbas, sous la lumière de ma lanterne, essayant d’apprendre à Romilio les premières lettres.

Cela fait à peu près déjà un mois que nous avons quitté la famille d’Orfe, mais je ne m’oublie rien ni personne. Cette expérience a été merveilleuse. Mes parents ne savent pas combien je les remercie de m’avoir permis d’y participer.

Ce 18 décembre.  Il est trois heures du matin. Ils disent que nous allons à La Havane. Nous resterons à Guanabacoa, dans maison de Lourdes et de Lucy Chirino y Yuya (la mère), une brigadiste que nous avons connu à Holguín et avec laquelle nous avons maintenu de bonnes relations. Nous avons déjà l’itinéraire prévu pour les jours antérieurs au défilé : plusieurs visites aux amis et des promenades en ville.

Mais ce qui m’émeut plus c’est la loi du 22. Je ne cesse pas de penser à cela. J’imagine la Place de la Révolution pleine de Cubains, dans l’attente des brigadistes, drapeaux colorés aux mains. Nous serons en grand uniforme, avec les lanternes et brandissant les abécédaires, prêts à assumer n’importe quelle autre tâche. Fidel sera là, souriant et fier de son peuple. Et nous entonnerons l’Hymne des Brigades Conrado Benítez et le Chant de Triomphe, et enfin pour finir, dirons à haute voix : « Fidel, Fidel, dis-nous ce que nous avons à faire. »

Campagne d’alphabétisation de Cuba -1961-
http://www.youtube.com/watch?v=nbiN1-V9-Cw

2 commentaires

  1. J’écris un article sur la campagne d’alphabétisation de 1961 pour le site histoiresordinaire.fr.
    Me serait-il possible de reproduire in extenso cette traduction en indiquant l’origine et le traducteur ?
    Je vous remercie

    • Sans aucun problème.


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