Crise du capitalisme mondial : surproduction ou baisse tendancielle du taux de profit ? Une pièce du débat marxiste américain traduite et présentée par Marc Harpon

Andrew Kliman est professeur d'Economie à la Pace University, dans l'Etat de New York.

Présentation de l’article d’Andrew Kliman par Marc Harpon pour Changement de Société :

Deux clivages fondamentaux structurent le champ de la théorie économique marxiste aux Etats-Unis, et plus largement, dans le monde anglo-saxon, voire dans le monde tout court. Le premier, et le plus fondamental, est celui de la théorie de la valeur. Suite aux critiques amorcées par le statisticien russe Ladislaus Bortkiewicz, de nombreux auteurs ont du reconnaître l’existence d’un problème de la transformation : comment passe-t-on des valeurs aux prix de production ? Plutôt qu’une simple forme de la valeur, le prix d’une marchandise n’est-il pas un élément d’une suite numérique distincte de celle des quantités de travail ? Mais si tel est le cas, ne faut-il pas disposer d’une fonction mathématique permettant de « transformer » les quantités de travail en prix ? L’existence de deux suites distinctes ne contreviendrait-elle pas au principe d’économie scientifique, dit du « rasoir d’Ockham », comme a voulu l »établir le libéral Paul Samuelson, prix de la Banque de Suède en 1970, dans une sévère critique de Karl Marx et du marxisme ? Trois attitudes ont été adoptées face à ce problème. Certains ont tout simplement abandonné la théorie marxiste de la valeur, et essayé de repenser l’exploitation dans un cadre théorique emprunté à l’économie néoclassique. C’est cette voie qu’a retenu le « marxiste » analytique norvégien Jon Roemer, créateur de ce que certains ont appelé un « marxisme-walarassien » . Une autre voie consistait à remplacer la section III du Livre I du Capital par la théorie de Pierro Sraffa, inspirée de la première section du Livre I, et donc voisine (mais bien distincte) de celle de Marx. Les anglo-saxons nomment cette approche « marxisme néoricardien », les néoricardiens étant les disciples de Sraffa, connu pour avoir réalisé l’édition de référence des œuvres et de la correspondance de David Ricardo. Il faut préciser que tout néoricardien n’est pas marxiste, puisque Sraffa, ancien compagnon de route du Parti Communiste Italien et proche ami d’Antonio Gramsci, n’a jamais publiquement « réglé ses comptes avec sa conscience philosophique d’autrefois » et à maintenu une certaine ambiguïté, lisible jusque dans le titre de son seul ouvrage : La Production de marchandises par des marchandises. Prélude à une critique de l’économie politique. La troisième façon de résoudre le problème de la transformation, c’est de le refuser purement et simplement, soit, comme dans certains milieux militants étasuniens, sans argument bien solide, soit, comme chez Andrew Kliman, l’économiste qu’on va lire ci-dessous, en développant à la fois une théorie et une interprétation originales du Capital. Pour Kliman, l’incohérence que prétend refléter le problème de la transformation est un mythe.  Cette théorie s’appelle la Temporal Single System Interpretation ou TSSI : Interprétation du Système Temporel Unique. L’autre grand clivage du marxisme étasunien porte sur la question des crises économiques. Des universitaires aussi renommés que Baran et Sweezy ont rejeté l’hypothèse d’une baisse tendancielle du taux de profit et ont proposé d’expliquer les crises par la surproduction ou, ce qui revient au même, par la sous-consommation. Cette explication est tout naturellement défendue par certains post-keynésiens, comme la britannique Joan Robinson, élève de John Maynard Keynes qui avait reproché à son maître son dédain pour Karl Marx, précurseur, selon elle de la Théorie Générale. Les deux explications, par la surproduction et par la baisse tendancielle du taux de profit, sont présentes dans l’œuvre de Marx et, dans un commentaire publié ici, Danielle Bleitrach signalait que, dans l’oeuvre de Marx, la thématique de la surproduction était antérieure chronologiquement à celle de la baisse tendancielle du taux de profit [1]. Quoi qu’il en soit, les marxistes néoricardiens tendent  à être aussi des défenseurs de la théorie de la surproduction alors que les partisans du TSSI, eux, retiennent, comme Andrew Kliman, l’idée d’une baisse tendancielle du taux de profit. Changement de Société a plusieurs fois proposé aux lecteurs l’analyse, autrefois jugée hétérodoxe, de Baran et Sweezy. Il semblait important, pour mieux rendre compte des débats qui traversent l’économie politique marxiste, de donner la parole à Andrew Kliman, défenseur cohérent de l’orthodoxie et ce d’autant plus qu’un des arguments de Kliman semble compatible avec une sociologie chère à beaucoup de militants français : si l’on admet, contre la théorie, (pré-)keynésienne, de la surproduction, que la consommation est une fonction non pas vraiment des travailleurs mais pultôt des classes improductives, on dispose du même coup d’une explication de la contre-révolution libérale-libertaire, qui, suivant Michel Clouscard, conduit à une société de plus en plus répressive pour le producteur et de plus en plus permissive pour le consommateur. Changement de Société ne prend pas parti dans ce débat théorique, si ce n’est pour exclure des auteurs comme Meghnad Desai, à la fois extrêmement intéressants et ouvertement révisionnistes, pour ne pas dire provocateurs. Changement de Société tient à remercier la Marxist Humanist Initiative, et singulièrement Anne Jaclard, qui ont bien voulu accorder leur autorisation de traduire et publier ce texte, issu d’une réponse faite par Kliman à un internaute l’interrogeant sur des propos tenu par Nouriel Roubini (économiste « bourgeois ») concernant Karl Marx et la crise actuelle du capitalisme. Sur Sweezy, on pourra lire la conférence de John Bellamy Foster traduite ici et l’article de Max J. Castro publié par Changement de Société.

Roubini et Magnus sur la sous-consommation et Marx, par Andrew Kliman

traduit de l’anglais, présenté et annoté par Marc Harpon pour Changement de Société

avec l’aimable autorisation de la Marxist Humanist Initiative.

Salut Mike

Malheureusement, je ne pense pas que Roubini ait raison, ni sur l’économie ni sur Marx. Plus récemment, George Magnus, un conseiller économique ou consultant d’UBS, une grosse firme d’investissements, a beaucoup fait parler de lui en disant la même chose :

« Plus il y a de gens relégués dans la pauvreté, moins ils seront capables de consommer tous les biens et services que produisent les compagnies. 

« Quand une compagnie coupe dans ses coûts pour augmenter ses gains, c’est intelligent, mais quand toutes le font, elles diminuent la formation de revenus et la demande effective desquelles elles dépendant pour leurs profits […]

« Comme Marx l’a affirmé dans Das Kapital : « en dernière analyse, la raison de toutes les crises demeure la pauvreté et la consommation réduite des masses. » »[2]

Sur l’économie : si les profits augmentent aux dépens des salaires, il y aura une chute de la demande de biens et de services SI les dépenses supplémentaires liées aux profits supplémentaires (à l’investissement supplémentaire des entreprises, à la consommation supplémentaire des actionnaires recevant des dividendes, aux dépenses publiques supplémentaires rendues possibles par les impôts supplémentaires versés par les entreprises) ne sont pas assez importantes pour contrebalancer les pertes liées à la baisse des salaires. Mais si les dépenses supplémentaires liées aux profits supplémentaires SONT assez importantes, il n’y aura aucune chute de la demande totale. Il est donc faux de dire que la demande doit chuter.

Ceci dit, la partisans de la sous-consommation affirment classiquement que le volume d’investissement productif est limité par la demande de biens de consommation, puisque, « en dernière analyse », les investissements productifs (en équipements, en usines, en immeubles de bureaux…) produisent essentiellement des biens de consommation. Donc si la demande des consommateurs est morose parce que les salaires sont bas, cela doit -disent-ils- finir par conduire à des dépenses d’investissement tout aussi moroses.

C’est simplement incorrect, théoriquement aussi bien qu’empiriquement.

Théoriquement, comme l’ont montré les schémas de la reproduction de Marx, dans le vol. 2 du Capital, il n’est pas vrai que tous les investissements productifs font qu’il y a plus de biens de consommation sur le marché, pas même « en dernière analyse ». On utilise du fer pour produire de l’acier, qui est utilisé pour produire de l’équipement pour les mines, desquelles on extrait le fer, etc, etc.

fer–> acier–>équipement miniers –> fer …

Donc une croissance limitée de la demande des consommateurs ne fixe aucune limite insurmontable pour la croissance de la demande alimentée par l’investissement productif. Une compagnie peut demander plus de fer sur le marché parce qu’elle anticipe justement une plus grande demande d’équipement minier, une autre peut demander plus d’équipement minier sur le marché parce qu’elle anticipe justement une plus grande demande de fer, et une troisième compagnie peut demander plus de fer parce qu’elle anticipe une plus grande demande d’acier, etc, etc.

Et parce que la demande alimentant l’investissement productif n’est pas « en dernière analyse » limitée par le volume de la demande de consommation finale, elle ne limite pas « en dernière analyse » la demande totale dans l’économie.

Empiriquement, comme je l’ai montré dans un article de With Sober Senses, la demande liée à l’investissement productif des entreprises a augmenté au moins cinq fois plus vite que la demande liée à la consommation des américains au cours des trois derniers quarts de siècle. Si une chose quelconque devait l’empêcher d’avancer si vite « en dernière analyse », elle se serait déjà manifestée.

Sur la question d’interprétation, la citation de Marx faite par Magnus- qui est aussi celle que Roubini semble avoir à l’esprit- est très célèbre, mais elle est prise totalement hors contexte. (Le passage complet est ici). Permets-moi de citer mon livre sur les causes de la Grande Récession, qui sera publié dans quelques mois [3] :

 Bien que les partisans de la sous-consommation rejettent les implications des schémas de la reproduction de Marx, beaucoup d’entre eux prétendent néanmoins que leur théorie s’enracine dans son œuvre. Ils aiment beaucoup (par exemple Sweezy et Desai) sortir de son contexte une phrase où Marx affirme : «  « En dernière analyse, la raison de toutes les crises demeure la pauvreté et la consommation réduite des masses. ». Remettons cette phrase dans le contexte du paragraphe où elle apparaît.

Marx note que « si la société entière était composée seulement de capitalistes industriels et d’ouvriers », le revenu total (= la production nette) serait séparée en profits des premiers et salaires des seconds. Si nous supposons que les travailleurs dépensent tout leur revenu en bien de consommation et en services, alors une demande insuffisante et donc « une crise serait explicable seulement de deux » manières. Premièrement, tout le revenu peut être dépensé en biens et en services, mais il peut y avoir un manque de demande dans certaines branches de la production (et trop de demande dans d’autres branches)- « une disproportion de la production entre différentes branches ». Deuxièmement, la demande des capitalistes industriels peut être inférieure à leurs profits cumulés ; dans ce cas, il y a « une disporotion entre la consommation des capitalistes eux-mêmes et leur accumulation » [Marx semble ici faire référence à la somme de la demande liée à leur consommation personnelle et de celle liée à leur consommation productive (demande liée à l’investissement).

La demande liée à leur consommation personnelle est toujours inférieure au profit accumulé, mais une crise aura lieu seulement si la demande d’investissement n’est pas suffisante pour combler le manque] « Mais, les choses étant ce qu’elles sont, la demande [dépend] dans une large mesure de la capacité de consommation des classes non-productives ; tandis que la capacité de consommation des travailleurs est réduite ». En d’autres termes, les travailleurs reçoivent seulement une partie du revenu qui n’est pas prélevé sous forme de profits, tandis que des tierces parties, qui ne sont ni des capitalistes ni des travailleurs, mais appartiennent aux « classes non-productives », reçoivent le reste, et il y aurait une crise si la demande de consommation de ces classes étaient significativement inférieure à leur revenu. 

Ainsi, « en dernière analyse, la raison de toutes les crises- en plus des deux raisons auxquelles Marx a fait référence dans le même paragraphe, seulement deux phrases plus tôt- demeure la pauvreté et la consommation réduite des masses. » en ce sens que cette pauvreté crée la possibilité que des tierces parties, qui perçoivent un revenu que les travailleurs recevraient autrement, pourraient ne pas le dépenser entièrement en biens et en services. Ou, si nous mettons de côté, comme de « fausses crises », celles causées par le premier genre de disproportion, alors la consommation limitée des travailleurs est la raison ultime en ce sens qu’elle crée la possibilité que les capitalistes industriels et les tierces parties reçoivent un revenu qu’ils pourraient ne pas dépenser en biens et en services.

Rien dans ce passage ne suggère, même vaguement, l’idée que les crises sont causées par des problèmes structurels chroniques du capitalisme qui résulteraient d’une consommation des ménages toujours inadéquate. Et rien n’y suggère même vaguement que la demande d’investissement puisse augmenter plus vite que la demande de consommation, même sur le long terme. Max n’y rejette absolument pas « frontalement toute idée que la cause « fondamentale » des crises du capitalisme réside dans quelque sphère autonome de la production » (Desai), puisque le passage discute simplement des facteurs qui rendent les crises possibles ; il ne discute pas des conditions fondamentales qui changent « cette possibilité en réalité ».

Le principal partisan de la sous-consommation au siècle dernier a remarqué que la phrase du «en dernière analyse »- une phrase isolée hors contexte dans un paragraphe opaque d’un manuscrit que Marx n’avait pas prévu de publier tel quel!- « semble être l’affirmation la plus clairement formulée de Marx en faveur d’un théorie de la crise par la sous-consommation » (Sweezy). Si c’est la meilleure preuve que Marx adhérait à l’idée de sous-consommation- et c’est bien la meilleure- je n’ai pas envie de voir les autres.

[1] voir Karl Marx et Friedrich Engels, Le Manifeste du Parti Communiste :

« Nous assistons aujourd’hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a évoquées. Depuis des dizaines d’années, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est autre chose que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l’existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s’abat sur la société, – l’épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée; on dirait qu’une famine, une guerre d’extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l’industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d’industrie, trop de commerce. »

[2] Ci-dessous, le passage du Livre III du Capital (Section V, chapitre XXX) d’où est tirée cette citation célèbre de Karl Marx :

« Supposons que la société ne compte que des capitalistes industriels et des ouvriers salariés, et faisons abstraction des variations de prix qui, dans les conditions ordinaires, entravent la reconstitution d’une bonne partie du capital et mettent des obstacles à l’enchaînement général du procès de reproduction. Admettons également qu’il n’y ait ni affaires fictives ni spéculation. Dans ces conditions, une crise ne pourra éclater que si les différentes industries produisent d’une manière désordonnée ou s’il y a disproportion entre la consommation des capitalistes et leur accumulation. Il n’en est pas de même dans la société actuelle, où la reconstitution du capital engagé dans la production dépend en grande partie du pouvoir de consommer des classes non productives et où la consommation des ouvriers est limitée, d’une part, par les lois du salaire et, d’autre part, par l’occupation des travailleurs, les capitalistes ayant pour principe de ne faire travailler qu’aussi longtemps qu’ils en retirent du profit. Actuellement, la cause ultime d’une crise réelle se ramène toujours à l’opposition entre la misère, la limitation du pouvoir de consommer des masses, et la tendance de la production capitaliste à multiplier les forces productives, comme si celles-ci avaient pour seule limite l’étendue absolue de la consommation dont la société est capable. D’un manque réel de capital productif, il ne peut être question, du moins dans les nations capitalistes, que lorsqu’il y a disette imprévue, soit de denrées alimentaires, soit de matières premières essentielles pour l’industrie. »

Il sera question de l’interprétation juste de ce passage dans la suite de l’article. Changement de Société a retraduit le passage en gras à partir de l’anglais, parce que cela rendait plus commode la lecture de l’article, qui cite à plusieurs reprises la traduction américaine du Capital. En effet, Kliman utilise parfois l’adverbe « ultimately », dont l’équivalent français « ultimement » sonne extrêmement mal. Il fallait donc soit modifier le texte de Kliman pour l’harmoniser à la version française du Capital soit partir de la traduction qu’il a utilisée. La phrase rendue par « en dernière analyse, la raison de toutes les crises demeure la pauvreté et la consommation réduite des masses. » est mise en gras dans l’extrait ci-dessous.

[3] The Failure of Capitalist Production: Underlying Causes of the Great Recession, publié fin 2011. La réfutation de l’hypothèse de la sous-consommation y est l’occasion d’uen défense aussi bien empirique que théorique et exégétique de la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit.

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