Les coopératives attendent leur heure, par José Alejandro Rodriguez

Un slogan peint par un Comité de Défense de la Révolution, non loin de la Place de la Révolution à La Havane (photo : Marc Harpon, avril 2011)

 

source : Progreso Weekly/Progreso Semanal, 9 décembre 2011

traduit de l’espagnol et présenté par Marc Harpon pour Changement de Société

José Alejandro Rodriguez est un journaliste cubain. Il a exercé sa plume a Juventud Rebelde et dans l’hebdomadaire bilingue Progreso Semanal/Progreso Weekly, publié à Miami. Changement de Société a déjà publié un de ses articles, où il était question de la réforme en cours de ce que les cubains appellent le « pouvoir populaire », c’est-à-dire la pyramide des assemblées élues, depuis l’échelon municipal jusqu’au niveau national. Ce nouveau texte de Rodriguez porte sur le rôle que peuvent jouer les coopératives dans le processus de modernisation du modèle économique et sociale du Parti et de la Révolution. L’article ne reflète pas la position de Changement de Société mais seulement la nécessité d’informer sur la Révolution Cubaine. Il semble en effet abusif de suggérer que les coopératives ne soient pas au nombre des priorités du moment. Les faits prouvant le contraire sont nombreux mais on peut citer l’insistance avec laquelle les dirigeants cubains, en plus des cuentapropista, des travailleurs indépendants, évoquent les autres « formes non-étatiques de gestion ». L’entretien avec Ernesto Medina Villaveirá, président de la Banque Centrale de Cuba, que Changement de Société a traduit, est un exemple de cette insistance.

LA HAVANE- Avec l’organisation et le développement du travail indépendant, qui donne déjà des signes ostensibles de diversité et de renforcement sur le marché, Cuba rejette le dogme de l’hégémonie monolithique de l’État dans son économie socialiste.

Si la propriété publique est destinée à demeurer la colonne vertébrale de notre économie, en particulier dans les secteurs stratégiques pour le développement du pays, la marge de manœuvre d’initiative des citoyens s’élargit sans cesse dans le commerce, les services, la gastronomie et dans tant d’autres métiers et secteurs, à l’activité parfois intermittente, qui n’ont jamais pu progresser sous la direction verticale d’entreprises et de ministères.

La décentralisation est telle que, d’après des estimations officielles, en 2015, le secteur privé rassemblera déjà 35% des travailleurs du pays.

La prépondérance de l’État durant des décennies a à peine été ébranlée par l’exceptionnelle autorisation officielle, dans l’agriculture cubaine, de la petite propriété paysanne et coopérative , laquelle a largement démontré plus de flexibilité et des résultats plus productifs que les fermes publiques surdimensionnées qui pratiquent l’agriculture extensive.

Le contraste a été tel que, en 2009, d’après l’Office National des Statistiques et de l’Information, les coopératives de crédits et de services (CCS) et de production agricole (CPA), avec seulement 24,4% des terres cultivables du pays, ont produit 57% des aliments.

Malgré cela, le mouvement coopératif dans l’agriculture cubaine, n’a pas cessé de subir la tutelle excessive de l’État, qui a restreint son autonomie et lui impose le fardeau d’une surcharge de contrôles et de directives. Même la réforme radicale des années 1990, qui a octroyé une large part du patrimoine de l’État aux Unités Basiques de Production Coopérative (UBPC), n’a fait que laisser à ces nouvelles formes de propriété les dettes, les méthodes centralisées et les tendances à la gestion verticale des défuntes entreprises agricoles dont elles avaient pris la relève.

En dépit de ces limitations, le mouvement coopératif démontre la pugnacité, le sentiment d’appartenance et le dynamisme qui brillent par leur absence dans les fermes et les entreprises agricoles publiques, tant bureaucratisées.

Néanmoins, soit par copie mécanique du prétendu socialisme réel qui a failli en Europe, ou par des dogmes et des préjugés extrémistes tenant les coopératives pour un germe de désirs capitalistes, le mouvement coopératif, forme de gestion si fondamentale pour les auteurs marxistes classiques et pour le génial penseur Vladimir Ilitch Lénine, n’a pas pu passer la frontière des villes cubaines et s’étendre à des servies et des secteurs autres que l’agriculture.

Après un débat populaire dans lequel ont été faites plus de 700 000 propositions des plus diverses pour se délester des erreurs qui ankylosaient le socialisme insulaire, les Lineamientos Economicos y Sociales del Partido Comunista de Cuba [1], considèrent pour la première fois les coopératives « comme forme de propriété socialiste » dans différents secteurs de l’économie, ce qu’on a considéré comme un signe précurseur de l’extension de ce type d’entreprise.

Mais même le programme graduel et prudent de « l’actualisation » [2] économique, qui se donne pour but de consolider de nombreux ajustements et transformations qui se font déjà sentir, n’a pas donné le feu vert à cette forme collective et démocratique de gestion. Mais il est de notoriété publique que l’approbation viendra après certaines modifications de la législation, puisque jusqu’ici la Constitution cubaine ne prescrit les coopératives que dans la production agricole.

Des spécialistes comme Camila Pinero Harnecker, chercheuse au Centre d’Etude de l’Economie Cubaine de l’Université de La Havane,et des défenseurs enthousiastes du mouvement coopératif, qui le considèrent comme le modèle le plus conforme à l’idéal socialiste, se demandent avec impatience : « Qu’attendons-nous pour promouvoir la création de coopératives en tous genres ? ». Ils avancent que ces structures peuvent être plus compatibles avec la démocratie socialiste ; plus solidaires, plus collectivistes et engagées dans la communauté que le travail indépendant [3].

Ils vont même jusqu’à soutenir que la formule coopérative est plus proche de l’idéal socialiste [que l’entreprise publique] parce qu’elle fonctionne sur la base de l’accord collectif de ses membres et de principes de distribution plus justes, et qu’elle ne repose pas sur l’embauche de main d’œuvre, exigeant un certain contrôle hiérarchique, pour éviter les excès et les écarts.

Finalement, l’intuition populaire canalise ses espoirs d’une façon beaucoup plus sensible et brutale : si les coopératives sont dans les Lineamientos [4], ils seront mis en œuvre. Quand et comment. On ne sait pas encore. On verra.

[1] Grandes ligne de la politique économique et sociale du Parti Communiste de Cuba. Ce document a été partiellement traduit par Changement de Société.

[2] C’est le terme qu’emploient les cubains pour parler de la modernisation de leur économie.

[3] Le trabajo en cuenta propia ou, pour employer un néologisme qu’utilisent parfois les cubains, le cuentapropismo est tenu par l’auteur pour moins socialiste que les coopératives. C’est pourquoi il s’inquiète que cellles-ci se développent moins vite que celui-là.

[4] voir note [1].

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